Lettre ouverte de salarié(e)s de la PADA gérée par France terre d'asile, Paris 19ème

Lettre ouverte de salarié(e)s de la plateforme d’accueil des demandeurs d’asile (PADA) du 127 boulevard de la Villette, Paris, gérée par France terre d’asile, transmise à leur hiérarchie le 13 mai 2016. Les délais légaux d’enregistrement ne sont pas respectés, créant des tensions, de la précarité, plaçant les migrants dans l'illégalité et détériorant les conditions de travail du personnel.

Nous, salariés de la Plateforme d’accueil des demandeurs d’asile (PADA) située au 127 boulevard de la Villette à Paris, estimons qu’il est de notre devoir d’interpeller notre direction sur la dégradation alarmante des conditions d’accueil des demandeurs d’asile ainsi que des conditions de travail.
Nous faisons le constat depuis plusieurs mois d’une situation inacceptable à laquelle il est urgent que les pouvoirs publics trouvent une réponse adaptée et durable.
Nous refusons de nous murer plus longtemps dans le silence et de devenir complices d’un système qui plonge demandeurs d’asile et salariés dans une situation de plus en plus violente et incontrôlable.
Nous refusons que l’accueil des demandeurs d’asile en France ainsi que nos conditions de travail continuent de souffrir d'un manque de volonté politique des autorités.
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 © Hind Meddeb © Hind Meddeb
La réforme du droit d’asile adoptée au mois de juillet 2015 a instauré le Guichet Unique de la Demande d’Asile (GUDA), faisant des PADA une étape inconditionnelle préalable à toutes démarches en vue de demander l’asile en France.
A l'issue de six mois d'application, force est de constater que ce nouveau système a pour l’instant des conséquences désastreuses, qu’il n’est pas en phase avec la réalité de la demande d’asile à Paris et qu’il ne peut devenir pérenne
Dès le mois de septembre 2015, la PADA a dû opérer plusieurs changements dans son activité afin de préparer le lancement du GUDA au mois de novembre. Cela s’est réalisé dans des conditions toujours plus difficiles pour notre équipe souvent en sous-effectif.
Avant la réforme de 2015, notre structure se limitait à accueillir les demandeurs d'asile primo- arrivants. Aujourd'hui, le système du GUDA rend obligatoire le passage de tous les demandeurs d’asile, y compris les personnes souhaitant demander un réexamen, les enfants de réfugiés atteignant leur majorité, les demandeurs en situation de fin Dublin ainsi que les personnes arrivées en France dans le cadre du regroupement familial. Cela contribue à l’engorgement du système pour les primos et à la détérioration de l’accueil des bénéficiaires. Aujourd'hui, la file active est de près de 10 000 personnes. Dépassés et mis en difficulté, nous déplorons que notre travail se limite à des impératifs quantitatifs, au détriment de la qualité du travail social.
Dans ce climat difficile et instable, nous avons connu plusieurs épisodes de violence et de fortes tensions
Au mois d’octobre dernier, la Préfecture de Police de Paris nous a demandé de suspendre la délivrance de rendez-vous à la préfecture pendant une quinzaine de jours. Cette décision reflétait une vraie méconnaissance du travail de terrain, puisque le 10 novembre, jour où la PADA a rouvert ces portes, près de 550 personnes souhaitant demander l’asile se sont présentées devant notre structure. Ce jour-là, la Préfecture nous a autorisé à délivrer seulement une vingtaine de rendez- vous au GUDA. Parce que nous étions dans l’incapacité d’opérer un tri il a été décidé de délivrer
des rendez-vous étalés sur plusieurs mois pour le pré-enregistrement au GUDA. Cette décision aura permis de garantir la sécurité de chacun sans générer trop de frustrations parmi les demandeurs d’asile.
Dès son premier jour d’existence, le GUDA, en fixant un quota pour l’enregistrement des demandeurs d’asile, a créé une file d’attente invisible avec des délais de plusieurs mois avant d’entamer les démarches. Ce système condamne plusieurs milliers de personnes vulnérables à vivre pendant plusieurs mois en situation irrégulière, dans une grande précarité, sans accès aux droits fondamentaux et avec le risque d’être arrêté, retenu et expulsé. Pourtant la nouvelle loi en vigueur prévoit un délai de trois jours entre le moment où la personne manifeste sa volonté de demander l’asile, et l’enregistrement effectif de cette demande. Ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément. Ne respectant pas ces délais, le préfet de police de Paris a été condamné 135 fois par le tribunal administratif en moins d’un mois suite à une campagne de contentieux.
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Le GUDA ne respecte ni la loi ni la dignité des demandeurs d’asile et nous, acteurs du terrain, sommes les premiers à le constater. A plusieurs reprises, nous avons fait remonter à notre hiérarchie les problèmes et les difficultés auxquels nous faisons face, pour qu'une solution concrète et efficace soit mise en œuvre. Malheureusement, la situation reste inchangée faute de mesures dimensionnées apportée par les pouvoirs publics parisiens et d’une vraie volonté politique d’accueil en accord avec la réalité opérationnelle.
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Au mois de décembre 2015, nous avons connu à nouveau des violences traumatisantes dans notre structure, conséquence directe de la détresse des demandeurs d’asile et d’un manque de moyen opérationnel. Nous avons été obligés de fermer notre structure à plusieurs reprises pour garantir la sécurité des usagers et des salariés.
Le 04 avril 2016, il nous a été demandé de cesser la délivrance de rendez-vous distribués au fil de l’eau pour le pré-enregistrement au GUDA. Or, des rendez-vous étant déjà fixés jusqu'au 16 août 2016, il ne reste actuellement par jour plus qu'une dizaine de place pouvant être délivrée aux primos se présentant le jour même.
De ce fait, des demandeurs d’asile ont été contraints de camper nuit et jour devant la structure dans l’espoir d’être reçu. Cette situation, qui a duré près d’un mois et qui s’est dégradée peu à peu, a engendré des tensions et des violences entre les usagers. Ceci a mis à mal les conditions de travail de chacun, tout en aggravant la fatigue morale et physique des salariés déjà présente.
Ce changement significatif dans notre activité a été décidé sans consultation du CHSCT et des travailleurs.
Le 26 et le 29 avril, des altercations violentes ont éclaté à l’ouverture de la structure. Le 29 avril
trois demandeurs d’asile ont été blessés à l’arme blanche devant nos locaux. Cette situation est particulièrement dangereuse pour les usagers comme pour les salariés. Cette extrême violence a engendré la fermeture immédiate de la PADA. Les forces de l’ordre sont intervenues et le jour même le campement devant nos locaux a été dispersé. Le 2 mai, le campement de Stalingrad, situé à proximité de la PADA, a été évacué.
Malgré ces événements, nous constatons que la situation reste toujours inchangée. Preuve en est que dès le 3 mai, de fortes tensions à l’ouverture de la structure ont entrainé une nouvelle fois l’intervention de la police.
Le 12 mai, des salariés ont utilisé leur droit de retrait face à une nouvelle situation de débordements et de violence physique. Nous sommes restés enfermés à l’intérieur de la structure et dans l’impossibilité de sortir sans risquer de déclencher une émeute. Malgré la présence des forces de l’ordre, la situation est restée tendue plusieurs heures.
Nous constatons une banalisation et une répétition alarmante de ces situations de violence ce qui porte atteinte à notre intégrité physique et psychique et génère un épuisement pour l’ensemble des salariés. Nous déplorons également que la PADA soit dans l’obligation de faire appel à des interventions policières quotidiennes afin de pouvoir fonctionner. Ceci est vecteur d’une violence symbolique, certes à la marge mais bien réelle
Nous avons honte de l’accueil que la France réserve aux personnes ayant besoin d’une protection internationale. Nous refusons d’appliquer ce système au quotidien dans notre travail. Nos convictions quant à la promotion et la défense du droit d’asile sont mises à mal par un système à bout de souffle.
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C’est pourquoi nous voulons être entendus par notre direction, pour qu’avec les autorités et les pouvoirs publics nous trouvions des solutions afin d’améliorer l’accueil des demandeurs d’asile et par la même, nos conditions de travail.
Nous demandons à ce que la plateforme d’accueil au sein de laquelle nous travaillons retrouve sa fonction d’origine : l’accueil et l’enregistrement des demandeurs d’asile primo-arrivants. Une des solutions serait que la Préfecture de police et l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides s’organise autrement pour l'accueil des personnes souhaitant demander un réexamen, des enfants de réfugiés atteignant leur majorité et des personnes arrivées en France dans le cadre du regroupement familial. Pour cela, ils doivent se doter des moyens humains et administratifs nécessaires à l'accueil de toutes les catégories de demandeurs d'asile.
L'ensemble des acteurs institutionnels de l'asile doit prendre les mesures nécessaires pour permettre l’enregistrement effectif des demandeurs d'asile dans les délais légaux, ainsi que leur prise en charge. Pour cela, il faut considérer la hausse des arrivées de demandeurs d'asile en région parisienne et augmenter significativement le nombre de rendez-vous quotidiens au GUDA. Cette nécessité implique un dimensionnement cohérent à tous les niveaux, y compris dans les PADA.
Nous demandons que les autres préfectures d’Ile de France augmentent également le nombre d’enregistrement quotidiens au GUDA afin que les primo-arrivants soient réorientés vers les structures d'accueil de ces départements et pris en charge plus rapidement. La répartition des primo- arrivants doit être plus équilibrée et plus juste.
La seule solution est un changement drastique dans l’organisation du GUDA et dans l’accueil des
demandeurs d’asile, et ce, dans les plus brefs délais.

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