«Un formidable élan de solidarité ?», conférence de Claire Rodier à l'EHESS

Claire Rodier, cofondatrice de Migreurop et juriste au GISTI, a conclu la conférence « L'EHESS dialogue avec les réfugiés », organisée le 9 novembre 2015 dans l'amphithéâtre du 105 Bd Raspail à Paris. Compte rendu.

Claire Rodier, cofondatrice de Migreurop et juriste au GISTI, a conclu la conférence « L'EHESS dialogue avec les réfugiés », organisée le 9 novembre 2015 dans l'amphithéâtre du 105 Bd Raspail à Paris. Compte rendu.

http://lettre.ehess.fr/index.php?9285

Prenant la parole après M. Agier et les quatre réfugiés venus dénoncer leur situation en France (Fathi et Al Tayeb, tous deux soudanais, Al Fide, tchadien et Nangarhari, afghan), C. Rodier  commence par noter que ce qu’a dit Nangarhari, le réfugié afghan qui a pris la parole avant elle, fait écho à ce que vivent de très nombreux réfugiés et à ce qui se passe à Calais plus particulièrement, « où ce sont le même type de harcèlement policier, le même type de déni des droits, la même instrumentalisation du droit d’aile : droit d’asile contre droit des migrants/sans papiers ».

Réagissant au discours de M. Agier qui a précédé, elle désapprouve sa formule de « semaine miraculeuse » (où il faisait référence à la semaine de fin août, début septembre, débutant par la publication de la photo de l'enfant syrien mort et terminant par l'annonce d'Angela Merkel proposant d'accueillir 800 000 réfugiés en Allemagne, ndlr). En effet, elle souligne qu'il n’y a pas de "miracle" mais une possibilité d’exprimer depuis quelques semaines des choses que vivent les migrants. Un éveil des médias qu’il faut encourager tout en étant extrêmement vigilants.(M. Agier réagira  en soulignant que c'était dans un sens ironique qu'il entendait cette formule).

C. Rodier revient ensuite sur le propos de Fathi, réfugié soudanais, notamment la présentation qu’il a faite des raisons politiques et économiques des migrants, qui montre bien que la distinction réfugiés/ migrants ne tient pas dans la réalité. Elle propose donc d’axer notre compréhension sur les raisons politiques qui poussent nos gouvernants à faire usage de cette distinction.

« Cette distinction c’est important de la comprendre car c’est la base de la riposte que donnent aujourd’hui les gouvernements à ce qu’ils appellent aujourd’hui « crise migratoire ». « Crise migratoire » qui n’en est pas une... Il n’y a pas de crise migratoire, il y a des crises autour et qui ont des répercussions normales sur un continent qui devrait avoir la place d’y faire face, la place et les capacités. Je voudrais juste rappeler qu’en 1992, les 12 Etats membres de l’Union Européenne (qui ne s’appelait pas encore comme ça) totalisaient 670 000 demandeurs d’asile. Et en 2014, à 28 on en comptabilisait 620 000. » Ce qui fait que la « crise migratoire » était un phénomène « parfaitement anticipable mais il ne l’a pas été ».

Alors, demande-t-elle, pourquoi nos dirigeants tiennent ils tant à cette distiction ? En effet, l’Europe annonce qu’elle va accueillir 160 000 réfugiés sur deux ans, c’est-à-dire un tiers des personnes arrivées en 2015 et on voudrait nous faire croire que ces 160 000 à 28 représenterait un « formidable élan de solidarité ». Mais en réalité, au nom de cette distinction entre migrants et réfugiés, « Tous les dispositifs qui sont en train d’être mis en place sont destinés à cette éviction de ceux qui n’auront pas le droit à être accueillis ».

Les trois mesures phares de cette politique d’éviction peuvent donc être récapitulées ainsi :

1)      Hotspots, centres de détention et de tri pour savoir qui pourra bénéficier du statut de réfugié et qui devra être expulsé.  Il s’agit donc d’« identifier les personnes à leur arrivée par bateau en Grèce et en Italie et pouvoir en renvoyer le plus grand nombre ».

2)      « Coopération avec des pays non européens, pour qu’ils retiennent, pour qu’ils gardent les migrants qui voudraient venir en Europe ». Cela donne donc le sommet de la Valette des 11 et 12 novembre avec des dirigeants européens et africains, en vue d’installer « des centres de détention ou des centres de tri dans les pays de départ ou de transit ».

3)       « La militarisation accrue des frontières », «  renforcement des moyens de l’agence FRONTEX contre les migrants clandestins », bien qu’à ce niveau, on ne se soucie pas encore de savoir qui est qui, « le but étant de faire en sorte qu’ils n’arrivent pas en Europe », au mépris donc des réfugiés qu’on prétend vouloir accueillir et qui se trouveront immanquablement parmi les refoulés. L’autre aspect de la militarisation est dirigé  « contre la traite des êtres humains, les passeurs. C’est-à-dire que l’on a déjà des bâtiments militaires européens qui croisent au large des côtes libyennes pour identifier et détruire les bateaux qui transportent les migrants et identifier les réseaux de passeurs. Le seul problème, c’est qu’en détruisant les moyens de traverser la méditerranée pour démanteler les réseaux de passeurs, on empêche aussi les migrants et les réfugiés de venir trouver protection. Donc pour leur éviter de mourir en méditerranée, on les renvoie juste à la mort de l’autre côté, plus loin, pour que personne les voie. Et naturellement, aucune voie légale alternative n’est proposée à ces personnes susceptibles d’utiliser les filières des passeurs ».

« Ces trois réponses principales, elles s’articulent donc vraiment autour de cette distinction entre les "bons" et les "mauvais". C’est bien ça l’obsession de l’Europe. Je voudrais terminer en évoquant les moyens financiers qui sont mis à disposition de ces dispositifs. Simplement pour 2015, l’Europe a décidé de consacrer, d’investir 800 millions d’euros dans la réponse multiple à la « crise migratoire ». 100 millions sont consacrés à aider les pays de premier accueil, c'est à dire l’Italie et la Grèce, les pays les plus exposés à "l’afflux massif de réfugiés et de migrants", comme on dit. Et tout le reste va financer les dispositifs de tri, les dispositifs pour l’expulsion, le soutien financier aux pays (la Jordanie, la Turquie, le Liban, qui accueillent déjà un très très grand nombre de réfugiés comme vous le savez).

Donc l’essentiel des moyens dégagés par l’Union Européenne est destiné à renvoyer ou à mettre à distance. Et c’est à ces aspects là qu’il me semble, qu'il faut que nous soyons -y compris dans nos luttes quotidiennes auprès des personnes dans les lieux où elles se trouvent... c’est avoir en tête ces orientations de l’Union Européenne, ces orientations de ce gouvernement qui est très actif (…). Et c’est aussi les interpeller par tous les moyens que les uns et les autres peuvent déployer. Il y en a c’est un bulletin de vote, il y en d’autres c’est autre chose. Mais pour leur rappeler que on sait ça et que on ne les laissera pas continuer à le faire. » (Applaudissements).

 

Le compte rendu des autres interventions suivra. Compte rendu transcrit et rédigé par Nicolas Jaoul, chercheur CNRS à l'IRIS, EHESS

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