« Paroles de réfugiés à l'EHESS », conférence du 9 novembre 2015, deuxième partie.

La conférence « L’EHESS dialogue avec les réfugiés » s'est tenue le 9 novembre 2015 dans l’amphithéâtre du 105 Bd Raspail. Elle est publiée en trois parties. Vous pourrez lire ici les interventions des réfugiés, qui dénoncent leurs conditions d'accueil par le gouvernement français. http://lettre.ehess.fr/index.php?9285

Par rapport au programme initial, certains réfugiés prévus comme intervenants ont changé, certains étant partis à Calais pour tenter de rejoindre l’Angleterre. La conférence a été animée par Sylvain Bourmeau (journaliste à France Culture et professeur associé à l’EHESS). Après Michel Agier, Fathi El Rhman (ex-journaliste soudanais, demandeur d’asile), Al Tayeb (ex-informaticien soudanais, demandeur d’asile), Aboubakar Al Fidel (Tchadien, demandeur d’asile débouté), Nangarhari (ex-employé afghan d’une agence américaine de développement, demandeur d’asile) ont pris leur tour de parole. Tous sont passés  dans les campements de rue du quartier La Chapelle et de la place de la République, entre juin et novembre 2015, où des luttes contre le harcèlement policier et pour l’obtention d’hébergements ont été menées avec des militants et des riverains. C’est par le biais de ce collectif que ces quatre réfugiés ont été mis en contact avec l’EHESS, qui souhaitait organiser une telle conférence. Deux sur quatre de ces réfugiés ont préféré utiliser un pseudo de peur que leur prise de parole ne leur crée des ennuis de la part des autorités françaises et ne porte préjudice à leur demande d’asile.

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Après l’intervention de Michel Agier, les réfugiés sont invités à s’exprimer «  à propos de cet écart entre ce qu’ils s’imaginaient être et puis la façon dont ils vivent aujourd’hui ce « statut » de réfugiés ou de migrants. »

Fathi Elrhman, qui chosit de s’exprimer en arabe,  affirme que la situation des réfugiés est différente de ce que les gens peuvent comprendre. Après avoir exposé les raisons politiques, économiques, ainsi que la quête de sécurité motivant les départs, il souligne la responsabilité des pays européens. Il dénonce leur soutien à des gouvernements autoritaires et leur acceptation de processus électoraux factices qui donnent aux régimes et aux gouvernements et organisations européennes des alibis pour soutenir des régimes que les populations rejettent. Il souligne également le problème des dettes nationales envers les pays européens, dont les réels perdants ne sont jamais les dirigeants mais les gens ordinaires. Fathi souligne donc l’’importance de soutenir les dynamiques démocratiques des sociétés africaines pour régler le problème des migrations.

« La solution, elles est très facile et elle n’engage pas votre argent à renforcer les frontières terrestres et maritimes. Et vous ne perdrez pas des soldats comme les USA en Irak. Une solution pour préserver votre argent et la vie de vos enfants, c’est de laisser la place aux associations, à la société civile, aux partis politiques, de leur donner la possibilité d’agir pour engager une discussion avec le peuple et de lui montrer comment il peut obtenir la liberté et ses droits. Lorsque vous accorderez ces libertés et ces possibilités à la société civile, nous ne viendrons plus ici en Europe. Les USA arrivent, placent des dirigeants et leur donnent une légitimité en disant qu’ils sont démocrates. Mais la démocratie est une culture, ce n’est pas quelque chose qui s’impose par le haut. Nous, nous militons pour construire la démocratie par le bas. Lorsque notre peuple aura acquis la culture de la démocratie nous pourrons créer des partis politiques démocratiques. Je sais que cette solution prend du temps mais c’est la seule qui prévaudra. Merci » (propos retranscrits à partir de la traduction en arabe par l’interprète).

Al Tayeb prend ensuite la parole en anglais:

« Actually I’m not used to the media and to the public. I’m more used to work behind the curtains. I didn’t come here to make some protests and some manifestations because I didn’t pass through Africa, I didn’t spend like eight months on trip just to make a conference or to make a manifestation against the authority (rires du public). But I’m like a child who’s having a problem with his father and so he’s kept outside the home. But he misses his mother. He’s kept by the neighbor, the neighbor took him inside but…. he has some problems: the neighbor sometimes opens the door, sometimes closes the door... (rires, applaudissements du public).

It’s a good example. But I came here to seek protection. For me it’s ok if I don’t get the papers, if I have protection, if I’m not sent back to Sudan, to the authority. But at the same time, I need good treatment from the authority, from the police, from everyone. It’s a bad things that you’re a refugee, but you are afraid. Like, right now I’m afraid to speak actually, because we’re afraid from the government, we’re afraid from the police. Like if you speak it’s a big problem. We have been in some situation where we were looking for some food in the camp. We were looking for some clothes and some food in the camp when the police arrested us, we were in the wrong place in the wrong time. But let’s forget about the police, about the government, let’s talk about the French people. It’s a main reason to make me change my mind. Because I was going to the British but I changed my mind because of the French support actually. If I go to another country I don’t think I will have the same treatment, not from the authority but from the people.

People say there are some bad people in France, but only I met one so… (rires du public). And about my experience in Paris, hum “c’est paris c’est la folie”. (éclat de rires et applaudissements du public).

I visited a lot of places in Paris, but at the same time I’m afraid of the police actually. And before we came to Europe we thought the borders are open with all the countries. But when we came from Italy to get in France we found that the police sends the people back to Italy so I changed my mind about that too.

Since I came to Paris, I never got outside Paris, but yes, I’m afraid. And the thought of what I had in my mind when I was in Africa and about what I found in reality, it’s totally different. We thought the authority and the people will receive you very well, because we came to the land of democracy. (silence et mimique dubitative). I’ll be back soon. » (Applaudissements du public).

Al Fidel, prend ensuite la parole en français:

« Bonsoir messieurs dames, moi je m’appelle Boubakar Alfidel, je suis de nationalité tchadienne, le Tchad c’est un pays qui parle arabe et français. Ce que je voulais dire a déjà été dit. Excusez moi pour l’accent en français, je ne parle pas bien en français (protestations dans la salle). (…)

Moi, pour moi être un immigré ou un réfugié, c’est une fierté en moi, je suis fier de ça. Avant chez moi je vivais bien mais je ne sais pas comment je suis arrivé là. J’ai jamais rêvé d’être en France ou en Europe, non : j’ai jamais rêvé d’être là. Mais le temps a fait tout seul que je suis là. Bon, chez moi j’ai écouté qu’en France, il y a la liberté, il y a quoi en France, la démocratie. Mais en réalité il n’y a pas de ça. J’ai tout vécu. Au moment de mon arrivée j’ai dormi au pont de la Chapelle. Si vous n’avez pas vu, moi j’ai vécu là bas, il y a eu six morts. Il y a six africains qui sont morts. Et après Pajol et tout, j’ai vécu ça. Et maintenant je suis dans une urgence. Et la France, le pays qui parle de liberté et démocratie… Euh il y a des gens qui sont là, depuis longtemps, depuis deux ans ici en France, trois ans, quatre ans, des demandeurs d’asile, ils n’ont jamais été légalisés par la France. Mais la France a été prendre des syriens, des irakiens en Allemagne pour les légaliser en 15 jours. Est-ce que c’est ça la liberté ou la démocratie dont vous allez parler ? Nous, on attend la liberté et la démocratie chez nous. Et là, moi ça fait deux ans que je suis là sans papiers. Bon, ça ne me gêne pas, oui. Et je suis content de ça. Et s’il y a un enfant blanc qui meurt au bord de l’eau ça fait le tour du monde mais il y a des centaines il y a des milliers, il y a des milliers d’africains qui meurent dans la méditerranée, qui fuient leur pays à cause des dictatures. Comme chez moi, la France a construit un gendarme qui s’appelle Idriss Deby, il est depuis 25 ans au pouvoir. (…)  Celui qui a fait huit ans au pouvoir, la France quand son intérêt se finit avec lui, elle dit : « il est dictateur ». (…)

Maintenant il y a beaucoup de tchadiens qui dorment dehors. Il y en a qui meurent à cause du froid dans la rue. Ils ne sont même pas hébergés par la France. C’est ça la démocratie ? Je pense… je voudrais parler beaucoup mais ce que je veux dire, ça va être très long. Donc on a besoin de notre liberté, notre liberté. Je ne crois pas en la démocratie moi, mais nous, nous africains, on a besoin de notre liberté. Salut. » (Applaudissements du public).

Nangarhari  prend ensuite la parole en anglais :

Il témoigne qu’en Afghanistan, il a travaillé avec les américains et que  son père travaillait pour une organisation gouvernementale. Ils avaient une vie confortable. Les Talibans ont lancé deux avertissements à sa famille, mais son père a refusé de quitter son emploi pour collaborer avec eux comme ils l’exigeaient. « Vous tuez les innocents, je ne peux pas faire ça ». a-t-il répondu. « Alors un soir, ils l’ont pris et l’ont exécuté. Ma mère a porté plainte au gouvernement, et les talibans ont demandé que je me rende sous 6 jours. Ma mère m’a demandé de partir pour ne pas me faire tuer. »

Son voyage l’a mené à traverser le Pakistan, l’Iran, la Turquie avant d’arriver en Europe par la Grèce.

« Je ne pensais pas avoir tant de problèmes en Europe en tant que réfugié. Quand nous sommes arrivés, notre problème a été : où vivre ? Quand je me suis retrouvé à Gare de l’Est les gens étaient aimables et j’ai commencé la procédure d’asile. Mais 14 ou 15 mois après je suis toujours sans domicile et pendant tout ce temps j’ai vécu à la rue à la Chapelle. La police est venue nous déloger et la municipalité a promis de donner des logements aux réfugiés, mais ils n’en ont donné qu’à quelques uns. Nous avons fait des manifestations à République, à la Chapelle et à Gare de l’Est. Quand j’étais dans mon pays, je ne pensais pas que j’allais devoir affronter ces problèmes. Maintenant, nous faisons des manifestations car quand la police intervient elle ne se préoccupe pas de nous. A présent c’est la question des tentes et des bâches pour  ceux qui vivent à République (dans un camp à ciel ouvert, ndlr). Ceux qui viennent nous voir à République savent ce que veulent les réfugiés : nous ne sommes pas des criminels. Mais comment comprendre ce que veut le gouvernement ? Les réfugiés ne sont pas contre le gouvernement, ils ne sont pas contre les Français, ils veulent juste leurs droits. Mais je ne comprends pas pourquoi le gouvernement ne nous aide pas. Pourquoi ils nous haïssent et nous repoussent. Pourtant, chacun connait le mot humanité. Maintenant nous avons l’espoir qu’on nous donne des logements. Les réfugiés n’ont pas envie de devoir manifester chaque jour, ils veulent juste leurs droits car ils sont sans domicile. 

Pour venir, les réfugiés afghans ont dépensé 14 ou 15 mille dollars car ils pensaient pouvoir trouver une vie bonne, prospère et silencieuse en Europe. Mais nous nous retrouvons a devoir faire des manifestations en France à cause de de la différence que nous avons constatée nous-mêmes, entre ce que nous demandons et les problèmes que nous rencontrons.  Vendredi dernier ils sont venus avec des bus et ils ont donné des logements à certains d’entre nous, mais certains parmi nous n’en ont pas eu et ont été repoussés. Nous sommes revenus, la police nous a encore repoussés et nous sommes encore revenus… Mais particulièrement, de la part des afghans le message est clair : nous avons l’habitude des luttes, nous avons vu les gens mourir et nous n’abandonnerons pas nos revendications, nous continuerons nos manifestations chaque jour….»

(Des personnes dans le public, dont des camarades afghans d’Ali, contestent la traduction de l’interprète, qui a traduit : « si les requêtes qui sont faites de la part des réfugiés ne sont pas acceptées, ils vont simplement continuer à demander, demander et à se faire repousser » Un homme dans le public intervient alors pour souligner qu’à plusieurs reprises, le terme « manifester » n’a pas été traduit par l’interprète, puis il explicite le contexte au campement de la place de la République, où les migrants afghans sont empêchés par la police d’installer des bâches pour se protéger de la pluie). Un autre homme dans le public interpelle la foule : « comment est-ce possible dans un gouvernement socialiste ? » Exclamations et rires dans le public.)

Nangarhari  poursuit : « si le gouvernement se fiche de nos bâches et de nos tentes, nous aussi on s’en fiche car nous sommes des réfugiés – et le gouvernement le sait : pas des criminels. Si le gouvernement s’en fiche, alors nous on s’en fiche aussi car nous avons des droits, nous n’avons rien à faire avec ce gouvernement, ils savent ce que les réfugiés veulent. Il y a eu des manifestations depuis la semaine dernière et ça va continuer jusqu’à ce que le gouvernement accepte nos droits et donne un logement à chacun des réfugiés. La police doit cesser ce jeu de nous chasser d’un côté puis de l’autre, nous ne sommes pas venus chipoter sur les droits car chacun sait ce qu’est la vie, vous savez, c’est une chose que tout le monde connait  bien. Et nous continuerons, nous continuerons jusqu’à ce qu’ils acceptent nos droits. » (Applaudissements nourris du public).

Al Fidel demande de pouvoir dire un dernier mot :

« Moi je voudrais juste demander à la France et au gouvernement français simplement de nous rapatrier chez nous et puis ne de ne plus rentrer dans nos propres problèmes chez nous. Parce que chez moi il y a un dictateur depuis François Mitterrand, Jacques Chirac, Sarkozy, François Hollande. Et chacun d’eux vient et joue son rôle avec cette dictature et après il s’en va. Nous on a fait des rébellions en 2006. Il y a une association qui s’appelle…. je ne sais pas je ne veux pas le prononcer parce que ça ne m’intéresse pas. Ils ont volé nos propres enfants et après Sarkozy les a fait rentrer dans la capitale tchadienne pour renverser cette dictature en 2006. On n’y est jamais arrivés parce qu’un hélico français a bombardé cette rébellion. Ça a tué beaucoup de tchadiens. Rapatriez nous chez nous et arrêtez de rentrer dans nos problèmes ! On a dit que si François Hollande vient au pouvoir, ça va changer. Rien n’a changé ! Il a dit je ne vais jamais recevoir un dictateur dans mon Elysée, mais croyez moi : le premier dictateur reçu par lui c’était Idriss Deby ! (Applaudissements du public).

Selon vous, selon vous, quelqu’un qui fait 25 ans au pouvoir, c’est pas un dictateur ? Mais Sarkozy il a fait quatre ans et il a quitté la France, c’est ça la démocratie ! Je sais pas 4 ans ou 5 ans. » (Brouhaha dans la salle).

Un homme dans le public interpelle Al Fidel en criant depuis le fond de la salle :

‘Au Tchad ! mais ça c’est un conflit contre le pouvoir !’.

AL Fidel se lève de sa chaise: « C’est pas un conflit, moi je suis tchadien, je suis né au Tchad, j’ai grandi au Tchad ! C’est pas un conflit ! C’est la France ! C’est la France, oui c’est la France ! »

L’homme continue à protester : « ce sont de vieux souvenirs de 1968 ! »

Al Fidel : se lève à nouveau et répond: « Ah oui ? On a libéré la France de Hitler, nous les tchadiens ! »

Sylvain Gourmeau passe la parole à la salle, pour une série de questions-réponses avec les intervenants, dont plusieurs réfugiés et sans-papiers, puis Claire Rodier prend la parole (voir son intervention dans un article séparé).

Compte rendu transcrit et rédigé par Nicolas Jaoul (chercheur CNRS à l'IRIS, EHESS)

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