Golup, chapitre 1: Un miracle venait de se produire, par Seven

Chaque semaine depuis six mois, Seven, peintre dessinateur, se rend au centre d'Ivry-sur-seine accueillant les familles demandeuses d'asiles pour un atelier de dessin avec un groupe d'enfants. Ensemble, il dessinent leurs histoires. Un récit en six parties.

Presque tous les mardi depuis six mois, je me rends avec une bénévole au centre d'Ivry-sur-seine accueillant les familles demandeuses d'asiles pour un atelier de dessin avec les enfants. Ils sont environ une vingtaine et ils viennent après l'école. Certains partent, d'autres y restent ; le temps dans cet endroit est un moment en aparté tant ce lieu est un îlot dans la ville.

Je fais des ateliers dans des yourtes avec une quinzaine d'enfants et quelques parents. Les familles y séjournent environ quatre mois. Au début, quand j'ai commencé, au centre humanitaire de porte la Chapelle, une fois la salle préparée,  les crayons et les feuilles disposés sur les tables, il me fallait aller parler aux gens pour les faire dessiner. C'est au bout de deux mois qu'ils se sont passé le mot. Ils ont commencé à venir assez naturellement dessiner leurs histoires. Je ne sais pas s’ils sont privilégiés du fait d'avoir survécu. Mais ils sont arrivés de l'autre côté et cela compte. Le premier dessin, celui du bateau, a été dessiné au camp en face du centre. C’était il y a trois mois, nous avions dessiné ce jour-là jusqu'à la nuit tombée. C'est un thème très fort et ils le dessinent assez rapidement. Je ne sais pas comment cela s'écrit mais Saffina, c'est le mot qu'ils emploient pour désigner leur embarcation. Mohamed vient du Tchad, il dessine avec une bénévole qui m'aide assez régulièrement. Ce jour-là près de cinquante feuilles seront remplies de Saffina. J'accrochais les feuilles avec du mastic et je les changeais au fur et à mesure. Les ateliers dans les camps, c'est souvent très vivant avec de la musique, du rap pour l'essentiel et de la musique érythréenne, soudanaise et afghane. Ceux du centre de la porte la chapelle ont lieu dans un réfectoire d'une vingtaine de places. Je m'y suis rendu à peu près quatre fois par semaine durant les huit derniers mois.

Les ateliers duraient de 15h30 à 18h30 et n'étaient jamais assez longs tellement les gens avaient envie et besoin de s'exprimer, de raconter une partie de cette histoire que nous commençons à comprendre de mieux en mieux grâce à leurs textes et leurs dessins. J'ai procédé de manière simple avec des crayons de couleurs pour ne pas salir et des feuilles de tout format pour que chacun puisse avoir l'espace de raconter son histoire.  En moyenne, il y a dix à vingt personnes qui viennent dessiner. Ce chiffre varie entre les jours de rendez-vous en préfecture et le jour de compétition sportive, lutte ou de boxe, etc. J'ai fait aussi beaucoup d'ateliers dans la bulle d’accueil de jour et dans le camp en face du centre. Je n'ai rencontré que des gens magnifiques et très réceptifs au dessin et à l'expression. Au fil du temps, j'ai commencé à prendre des photos et les poster sur instagram sevenonthewall_pour en garder une trace et laisser la possibilité à qui le voulait de suivre ces ateliers.

 Les onze dessins présentés ici et dans les chapitres qui suivront sont ceux de : Yusuf et Safaa d’Irak âgés de six ans qui dessinent des pokémon à côté de kalachnikovs, Saloussa du Soudan qui dessine un bateau où les poissons sont des hélicoptères, il y a aussi les rescapés d'Emad  et de Weezy également du Soudan, les miliciens de Nasir Khan et ceux d'Omer Said tous dessinés dans le camp en face  de porte la chapelle ainsi que le cri de Mustapha l'Afghan «Je suis Refuge »  et tous ceux anonymes montrant des scènes de traite humaine. Ils témoignent de ces heures de travail. Très souvent ils pensent ne pas savoir dessiner et une grande partie de mon travail est de leur faire comprendre que c'est un travail à quatre mains sur lequel je vais ensuite intervenir artistiquement. L’ensemble de ces œuvres ont été réalisés sur les bases de cette confiance. Les Golups, c’est le nom des personnages que j'utilise pour illustrer les dessins. Ils sont une solution esthétique et permettent de conserver l’anonymat du dessinateur. Golup est un mot que j’ai inventé pour me réapproprier un monde dans lequel je n’étais absolument pas représenté et où je me sentais de moins en moins à ma place. Si on me demandait de choisir deux Golups pour les introduire, je choisirai son excellence Monsieur George Weah et Tarana Burke. Le seul footballeur né à Golup à avoir gagné le ballon d'or et le seul à être devenu président de la plus vieille démocratie de Golup, le Libéria., La seconde est une activiste originaire de Harlem à New York. Elle était éducatrice spécialisée quand une jeune fille nommée Heaven lui a dit qu'elle était victime d'abus sexuel par le petit ami de sa mère. Elle ne pouvait pas se résoudre à écouter l'histoire de la jeune fille dans son intégralité, alors elle redirigea Heaven vers une autre conseillère. Mais pendant des années, Burke se souvenait toujours qu'elle aurait aimé pouvoir dire à cette fille "moi aussi". Ces deux mots sont devenus un hashtag et un mouvement planétaire pour les droits des femmes. Les Golups ce sont surtout tout ceux là-bas en Golup et ceux qui risquent leur vie en traversant la mer Méditerranée pour arriver ici. C'est peut-être aussi vous qui lisez ces lignes.

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Golup est une, elle s'est disloquée avec le temps séparant les êtres humains et les espèces les uns des autres. Cette dérive a créé les continents, de ces continents sont nés des cultures, de ces cultures ont jailli des empires, des royaumes, des régions, des villes et villages qui se dressèrent contre la partie la plus grosse de Golup qui n'avait pas dérivé où les habitants avaient majoritairement la peau noire et se faisaient appeler les Golups. Les habitants de ces royaumes organisés en armée tentèrent durant des siècles de les déposséder en les kidnappant, les raflant de manière  continuelle en vue de les déporter de l'autre côté de l'Atlantique pour les mettre en esclavage et changer leurs noms. Cela jusqu'à la conférence de Berlin de 1885 qui acta la constitution des empires européens, l'organisation et la collaboration européennes pour le partage et la division de Golup sous la pression des chars et des avions de combat. Les cadavres s’empilèrent et les fosses se remplirent. Ce déchaînement nauséabond, ce crime contre l’humanité, de haine raciste et violente fit oublier aux Golups leur grandiose passé commun et plusieurs fois millénaire et n'eut alors de cesse de parler entre eux de pays et de frontières, leurs attribuant une multitude de noms et d'acronymes inconnus jusqu'alors.

Quatre générations plus tard, cette jeunesse Golup ne souhaite pas se laisser massacrer et s'est jeté sur les routes de l’exil rêvant d'un avenir au moins tout aussi étincelant que la tour Eiffel ou celle d'Ousmane Dembélé ou de Kylian Mbappé les deux nouveaux prodiges du football français qui valent alors qu’ils ont à peine dix-neuf ans, 325 millions d'euros sur le marché des transferts. Même si à l'heure où j'écris ces lignes des milliers de ces jeunes dorment encore à même le sol dans les rues de Paris, à Jaurès en face de France terre d'asile, à Calais dans des égouts, des buissons, où dans des bidonvilles à Lille et dans d'autres grandes villes, qu’ils errent à Athènes autour de l’hôtel plaza jusque dans les rues de Naples, il faut accepter le fait indéniable que nous vivons ensemble depuis la nuit des temps que ce processus est celui de la vie même et s'y opposer est un acte contre nature.

Depuis la destruction du camp de Calais, c'est depuis Paris que se joue et se plaide la cause de ces jeunes en France. C'est en 2015 que mon histoire commence par ma rencontre avec des jeunes Golups arrivés d’Espagne et ces camps de rétention où certains y passèrent plusieurs années avant d'arriver en France. L’Algérie, la Tunisie, le Maroc, les îles canari, les murs de barbelés, la prison et finalement le travail des champs pour garantir sa subsistance et son passage vers la France. À cette époque je ne les appelais pas encore Golups. Ils n'avaient pas d'autre nom que Sénégalais, Camerounais Malien, Ivoirien, Congolais, Tchadien, Soudanais, Somalien, Afghan, Tunisien, Syrien pour ne citer qu'eux. Je me trouvais dans mon atelier rue Érard dans le XIIe arrondissement. J'occupais pour quelques mois le dernier étage du squat de la clinique réquisitionné par le collectif Stendhal auquel j'étais affilié depuis environ un an. Nous avions quitté la rue Orfila dans le 20e où je dessinais dans un petit espace pour la rue Stendhal également dans le 20e.

Je ne me rappelle plus exactement comment cela s'est passé mais ils sont arrivés à la clinique. Ils étaient sur les canapés du rez-de-chaussée. J'ai rapidement parlé avec eux et j'ai découvert le long parcours qu'ils avaient parcouru. J’ai accroché avec deux d'entre eux qui venaient eux aussi de la même région de Golup que moi, des Bantous. Il faut préciser qu'entre Elsa -mon amie de l'époque- et l'atelier, ma vie n'était pas à plaindre, loin de là. Je faisais ce que je voulais, peindre. Je n'avais pas eu à supporter la maltraitance dans les pays maghrébins, la traversée de la Méditerranée, les centres de rétentions le travail sous-payés. Et cette misère psychologique dans laquelle ils se trouvaient. Je n'étais pas le seul à être touché par leurs situations. Ils étaient là et cela comptait, car ils avaient trouvé un endroit pour se reposer et réfléchir sur la suite, leur futur en France. Ils étaient noirs tout comme moi, Golup, tout comme moi d'origine si proche qu'ils auraient pu être mes cousins ou même mes frères. Ce moment venait de conditionner mon existence tout entière. Il est difficile de se voir dans un miroir et de ne pas reconnaître son reflet. Je venais d’entamer un moyen format qui était à l'époque pour moi un grand format, des centaines de Golups courant sans but.  Mais cela allait prendre fin, car je ne pourrais dorénavant plus être de l'inutile, je ne pourrais plus dessiner autre chose que cette douleur qu’est l'exil. J’ai senti au moment même où j'ai croisé leurs regards que je passerai les prochaines années de ma vie à décrire leurs périples, leurs espoirs, tout ce qu'ils taisent et qu’ils me révèlent en aparté, j'entreprendrai tout pour devenir cette voix. Car qui mieux qu'un Golup peut parler de Golup sinon un autre Golup. J'étais comme un sourd qui entendait le son de sa voix pour la première fois. Un miracle dans ma vie venait de se produire.

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