Refusons la maltraitance programmée des réfugiés, par Amélie Blom

A leur arrivée dans notre pays, les réfugiés primo-arrivants n'ont plus d'autre alternative que d'être condamnés à se clochardiser? Et il nous faudrait accepter cette insupportable réalité au nom d'une pseudo "crise des réfugiés" qui vouerait les Etats européens à l'impuissance? Nous sommes de plus en plus nombreux à refuser cet état de fait et cette maltraitance systématique de l'Etat français.

"Tu crois que ce sera cette nuit…demain peut-être?"

Cela fait dix jours que les 400 réfugiés du campement de Stalingrad, sous le métro aérien de la ligne 2, stressés et découragés, passent leurs nuits sans dormir au rythme des rumeurs d'une évacuation imminente qui ne vient toujours pas. Il s'agit là du vingt-sixième campement de demandeurs d'asile forcés de dormir dans la rue en plein Paris depuis deux ans environ. Ces hommes et ces femmes, ces enfants aussi, originaires de pays en guerre ou dirigés par de dictatures militaires, l'Afghanistan, le Soudan, l'Erythrée, la Somalie, entre autres, sont régulièrement harcelés par la police. Le droit le plus élémentaire, celui de s'abriter sous une tente, leur a même longtemps été dénié par la Préfecture. Depuis des mois, les habitants du 18ème et 19ème arrondissements de Paris croisent chaque jour ces hommes et ces femmes, qui ont été dans leur pays étudiants, fermiers, menuisiers, petits commerçants, employés de maison, comptables, journalistes, bibliothécaires, etc. Enroulés dans des couvertures sur des matelas infestés par la gale, se lavant les dents dans le caniveau, ils luttent contre l'épuisement et errent sans ressources puisqu'il est interdit aux demandeurs d'asile de travailler (pendant neuf mois) et qu'ils attendent souvent des semaines avant d'obtenir l'aide financière d'Etat (l'ADA). Certains ne l'obtiennent d'ailleurs jamais et ce, sans qu'aucune justification ne leur soit apportée par les autorités compétentes.

Aujourd'hui, seule une infime minorité de réfugiés en France peut espérer un hébergement en CADA (Centre d'Accueil pour les Demandeurs d'Asile), processus qui peut prendre des mois vu le décalage sidéral entre l'offre et la demande. L'écrasante majorité est à la rue. Là, et forçant notre admiration, après chaque nuit passée dans la crasse et les pots d'échappement, ils tentent de vivre le plus dignement possible, se lèvent pour aller prendre une douche, faire la queue des heures devant France Terre d'Asile - qui a désormais le monopole de la gestion des primo-arrivants -, sans être même certain d'être reçu dans la journée, ou encore vont à leurs cours de français assurés par des bénévoles dans les bibliothèques et centres sociaux du quartier, parfois même à l'université de Saint-Denis ou Normale Sup. Certains réfugiés craquent: être forcé de vivre dans la rue "comme un chien", selon les termes de l'un d'entre eux, briserait les reins des plus solides d'entre nous. L'écrasante majorité tient cependant le coup dans le seul espoir de ce qui fait tristement figure de "graal" en matière d'accueil des réfugiés dans la France aujourd'hui: l'obtention d'une place précaire en centre d'hébergement d'urgence (CHU), dans un hôtel social, voire dans un F1 isolé avec des cartons de nourriture lyophilisée ou 4 euros par jour. C'est ce que la Mairie de Paris et la Préfecture appellent pudiquement des "mises à l'abris". Comme si, en quelque sorte, l'absence d'abris était la faute à pas de chance dans la neuvième puissance économique mondiale et le pays des droits de l'homme.

 © AMN © AMN

Alors, il en est ainsi à présent? A leur arrivée dans notre pays, les réfugiés primo-arrivants n'ont plus d'autre alternative que d'être condamnés à se clochardiser? Et il nous faudrait accepter cette insupportable réalité au nom d'une pseudo "crise des réfugiés" qui vouerait les Etats européens à l'impuissance? Si nous sommes de plus en plus nombreux à refuser cet état de fait et cette maltraitance systématique que l'Etat français impose aux réfugiés qui demandent l'asile dans notre pays, c'est que les raisons de cette maltraitance ne sont pas strictement technique, comme tend à nous en convaincre le discours dominant. Ces raisons sont bien politiques et interpellent donc notre responsabilité citoyenne. Le manque de places en centres d'accueil et d'hébergement, de même que les dysfonctionnements administratifs face à des arrivées plus nombreuses que par le passé, ne sont en effet qu'un aspect du problème. Plus déterminant est le calcul électoraliste et l'aveuglement d'un gouvernement obsédé par une approche statistique et sécuritaire du drame humain que constitue l'exil, et qui en vient, du coup, à ressembler chaque jour d'avantage aux sécuritocraties que fuient ces réfugiés. La politique de l'Etat français à l'égard des primo-arrivants repose en effet sur une spéculation aussi abjecte qu'absurde: un accueil déplorable, voire même une violence policière ciblée, dissuadera ces réfugiés de venir ou de rester en France. Si tel était le cas, la "jungle" de Calais aurait du disparaître en quelques semaines! L'épouvantail de "l'appel d'air" agité par nos dirigeants n'est en effet rien d'autre qu'une idéologie: il n'existe absolument aucune preuve, comme l'expliquent nombre de spécialistes des migrations internationales, qu'une ouverture raisonnée des frontières, et encore moins un accueil digne, crée un afflux insurmontable de réfugiés qui, du reste, préfèrent traditionnellement s'abriter dans les pays limitrophes de ceux qu'ils fuient.

Il est donc devenu impératif de demander des comptes à ceux qui nous gouvernent et que nous avons, pour nombre d'entre nous, élus: comment en êtes-vous arrivés là? Comment est-il possible qu'en lieu et place du respect des conventions internationales, et des principes humanistes qui les sous-tendent, vous opposiez désormais d'indécents exercices de rimes, tel que le "tarir, contenir, répartir, punir" les réfugiés dont se gargarisait récemment le secrétaire général du parti socialiste ? Comment avez-vous pu renoncer au droit des votes des immigrés pour finalement cautionner une politique visant à criminaliser, réprimer et humilier des hommes et des femmes qui demandent l'asile en France ou juste l'hospitalité le temps de reprendre des forces au cours de leur fuite?

Amélie Blom

Chargée de cours en science politique

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.