Éole s'endort..., par Nikita

Chaque jour Nikita envoie à ses contacts un long SMS, chronique des camps de réfugiés à Paris. Lundi 30 mai 2016, il est convoqué au Tribunal après avoir été arrêté violemment et placé en garde à vue 24 heures. Son crime? Avoir pris une photo des services municipaux en train d'installer des barrières destinées à empêcher la réinstallation de migrants sous le métro aérien Stalingrad.

"Éole s'endort... Ambiance riante et calme dans la douceur de ce soir.

J'entends l'eau couler du robinet-pression juste derrière moi. Éclaboussures et toilettes de chats, une lessive rincée dans un bac à poissons en polyester blanc, quelques brosses à dents aussi. Il y a du monde. Peut être 150 tentes et bâches ...voir plus. Voilà l'été... Quelques soutiens discutent.

Je me pose sur un banc. Deux loustiques tendance soudanais se pointent devant moi et déplient une tente. La toile mise en vrac parterre, Ils observent leur maladresses respectives tentant de se dépatouiller avec les éléments de traverse flexible dans lesquelles se tendent les élastiques de maintient. L'incertitude se lit dans leurs yeux. Un désarrois furtif trahis leur naïveté; ils sont peut être un peu trop jeunes pour être ici ces deux loustiques. Visiblement Ils n' ont jamais montés de tente Quechua de leur life. Et moi j'ai la flême ... D'autres ont choisit la simplicité d'un matelas, et summum du luxe ici, l'ont posé sur un sommier! Royal confort tant qu'il ne pleut pas... Les toiles de couleurs sont donc réapparues, se sont démultipliées en nombre et c'est un village de tentes qui recouvre maintenant de son patchwork toute la terrasse au-dessus du jardin. Je ne suis pas venu depuis quatre jours. Les flaques de pluies ont pour la plusparts séchés. Voilà la guirlande d'éclairage qui vient de s'eteindrent. Minuit. Reste encore quelques soutiens. Mis à part l'odeur des chiottes de merde (seule générosité de not' merd'Paris) et des poubelles qui dégueulent, ainsi que les voluptes omniprésentes d'une prégnante odeur de pisse, une certaine bonne humeur reigne ici. La vie c'est installé en 4 jours.

Nos deux loustiques se félicitent maintenant d'avoir compris l'astuce, et contemplent l'aboutissement du frêle abrit qui sera le leur pour la nuit. Y a beaucoup de monde ici... Certains mêmes dorment parterre. D'autres sur les bancs. Ceux qui n'ont rien attendrons assis sur la margelle le long du trottoir qu'une voiture s'arrête peut-être et que sorte de son coffre un lots de fringues, une couverture, une tente ou un peu de bouffe. Les piles d'assiettes se vautrant des sacs poubelles translucides me rassurent qu'il y a eu une tournée de bouffe aujourd'hui. Mais pour qui et à quelle heure ? Je n'en sais rien. Même pas envie de demander.

Les derniers soutiens rattrapent le dernier métro. Je vais traîner un peu. Quelques vas et viens. Puis le peuple des tentes disparaît. On les entend qui ronflent, d'autres causer un peu. Puis le silence. Ne reste que les déchets plastiques éparpillés par terre. Une jeune fille apparaît soudainement devant moi et me gratte du feu... Elle est jolie. Je lui craque une allumette. Good night. Le Casablanca, rue d'Aubervillier, est toujours ouvert et des mélopées orientales s'échappent de sa terrasse.

2h00: Deux gars passent en courant vers le métro, l'un d'eux tiens un couteau de vingt-cinq centimètres le long de son avant bras droit. Chaud le quartier.

3h00: Les poulets passent en break Mondéo gris métalisé. Ça tourne dans le quartier. La dernière soutien(e) s'en va.

4h00: presque seul. Les premiers chants d'oiseaux.

4h30 il commence a faire frais. Je fatigue. Une dispute de couple bourré fait écho plus haut dans la rue. Des trains chuintent sur les voies. Je mangerai bien quelque chose. Sur le boulevard les derniers fêtards rentrent en titubant.

5h00: Le Casablanca s'éteind.

5h30: les lumières de la ville s'éteignent. Allez...Éole s'est endormie. Je me barre.

0 poulet, 0 soutien.

Nikita sur place

23h00/5h30"

 

ndlr:  Nikita a accepté la demande du blog de republier son dernier SMS, à condition qu'on respecte sa forme, y compris fautes de frappe, d'orthographe, etc.

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