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Billet de blog 31 déc. 2015

Lettre ouverte aux migrants...et aux soutiens bien intentionnés, par Denis Godard

Cela fait maintenant sept mois que nous nous battons côté à côte sur des campements, dans des centres d'hébergement, dans des manifestations. Cela a déjà accumulé une expérience impressionnante, humaine comme politique.

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Il devrait être évident pour tout le monde que les autorités de ce pays, gouvernement (et préfecture) comme maires n'en ont rien à foutre des migrantEs, du fait qu'ils et elles vivent ou meurent, qu'ils et elles vivent dans la rue. Durant ces 7 derniers mois les autorités n'ont jamais agi que sous la pression. Sur Paris des hébergements n'ont été obtenus que lorsque, vous, migrants avez décidé de sortir de l'ombre et d'installer des campements sur la place publique et d'organiser des rassemblements, des manifestations. Bref d'alerter l'opinion publique sur votre situation et vos demandes. Ce sont des faits simples, incontournables... et impitoyables.

Lorsque vous l'avez fait les autorités ont toujours cherché d'abord à exercer toutes les pressions possibles pour vous faire à nouveau disparaître, c'est-à-dire non pas à vous trouver des solutions mais à vous obliger à rester à la rue hors du regard public. Beaucoup de moyens ont été essayés pour vous faire peur et vous obliger à quitter les places publiques : la répression directe, les fausses promesses, la manipulation de l'opinion publique via les médias dominants. Récemment une campagne a même été menée par les responsables politiques pour vous assimiler aux terroristes.

Finalement quand vous n'avez pas reculé, que vous êtes restés unis, votre détermination et votre courage ont amené, à chaque fois, les autorités à vous envoyer dans des centres d'hébergement. C'était, à chaque fois, une victoire pour vous. Un toît, même pour quelques semaines c'est mieux que la rue et la matraque des flics. Mais c'est encore un moyen de vous disperser, de vous isoler pour vos démarches car la route est longue entre un centre d'hébergement et la régularisation de votre situation vous permettant au moins de chercher un travail, d'avoir votre autonomie, de chercher un véritable logement, etc.

Dans tout cela deux choses sont connectées, la question de votre dignité et celle de vos droits.

Parlons d'abord de vos droits. Vous ne demandez pas la charité. Ce que vous demandez - un toît le temps de faire vos démarches et d'apprendre le français et la régularisation de votre situation - devrait être toalement normal et évident. Comme devrait l'être le fait d'être accueilli ici le temps de pouvoir traverser le pays pour aller dans un autre pour ceux et celles qui le désirent. Bref avoir le simple droit de circuler et de s'installer où chacunE le choisit. Et aussi de changer d'idée. Il n'y a pas de crise migratoire. Ce système est grippé pour la simple raison qu'il empêche les personnes de criculer librement. C'est pour cela qu'il y a des morts. Parce qu'il y a des frontières. C'est pour cela qu'il y a des milliers qui vivent à la rue, qui vivent, comme les sans-papiers, dans des conditions terribles : parce qu'on ne leur accorde pas la régularisation de leur situation. Tant que le pouvoir refusera d'ouvrir les frontières et d'accorder des droits entiers aux migrants désireux de s'installer ici, il fabriquera les morts en Méditerranée comme à Calais et les réseaux de passeurs qui exploitent les migrants. Il réprimera, par tous les moyens, ceux et celles qui ont réussi à passer et créera les conditions les pires pour dissuader de nouveaux candidats au voyage.

D'où la question de la dignité. C'est à cause de cela que ce pouvoir refuse de vous reconnaître comme des êtres humains. S'il le faisait, comment pourrait-il encore se réclamer des valeurs qu'il prétend défendre au nom de la "République française", ces valeurs proclamées d'égalité, de liberté et de fraternité qu'il bafoue aux quatre coins de la terre et ici même ? Alors il vous dénie toute reconnaissance, refuse de vous entendre, de vous rencontrer même. Vous n'avez pour ce pouvoir ni prénom, ni nom, ni famille, ni histoire. Vous n'êtes pour lui, au mieux, que des chiffres.

Alors c'est de cela dont il faut repartir pour réfléchir aux solutions. Non pas des autorités, du gouvernement, de la préfecture ou des maires, de ce qu'ils pourraient faire. Mais de vous-mêmes. Vous êtes la solution. Vous n'obtiendrez quelque chose que parce que vous existerez, pour vous-mêmes et DONC aux yeux des autres, des autorités comme de l'opinion publique. La première condition, et elle est impérative, pour gagner vos droits, c'est que vous le décidiez. Quelle que soit la politique des autorités, leurs intentions. Et que vous décidiez d'imposer ce qui devrait être tout simplement normal, la simple humanité, l'égalité et la justice. Sur cette voie on commettra, avec vous, des erreurs, on échouera parfois et parfois vous réussirez. Mais c'est comme cela qu'on grandit, qu'on apprend, qu'on devient soi. Ensemble.

Durant ces 7 derniers mois nous nous sommes croisés et vous avez fait l'expérience, aussi, de beaucoup de solidarité de la part d'habitantEs des quartiers, parfois de membres d'associations et d'organisations diverses. Cette solidarité s'est exprimée de nombreuses manières différentes. Vous remerciez souvent ces soutiens. Mais sachez qu'une des conditions de votre dignité c'est que ces soutiens vous remercient aussi. La société qui se construit dans votre rejet, votre non-accueil, le refus de vous reconnaître comme des égaux est une société qui nous détruit tous et toutes. Elle détruit toutes les solidarités, habitue à l'indifférence. Elle isole chacun de nous et nous rend plus fragiles face aux attaques, à la précarisation. Elle permet que, sur votre dos, se développe un système qui limite toutes nos libertés, renforce le racisme et toutes les violences qui en découlent. Cela signifie que nous ne nous battons pas POUR vous. Mais AVEC vous. Pour notre avenir en commun. Votre dignité est une condition de la nôtre.

Cela a des conséquences pour nous, soutiens bien intentionnés et que vous devez prendre en compte. Tout nous pousse- nous - à reproduire, même dans la solidarité avec vous, même inconsciemment, des relations de domination qui sont pourtant à l'origine de tous les problèmes. Tout nous pousse à cela. Puisque vous ne parlez pas notre langue, ce serait à nous de parler pour vous. Puisque vous êtes à la rue, il faut qu'on vous apporte la bouffe et tout le reste. Quitte à ce que vous vous mettiez à la queue pour que nous vous distribuions la bouffe, les vêtements, etc. Pour éviter que vous vous battiez entre vous. Puisque vous ne connaissez rien des lois ici, des risques et des possibilités, ce serait à nous de prendre les décisions pour vous. Et parce que nous nous mettons à faire tout pour vous, nous refusons aussi de prendre la moindre responsabilité, pour vous, des risques encourus par une confrontation avec les autorités... alors même qu'on a vu que sans cela les autorités ne feraient rien. Cercle vicieux où des soutiens bien intentionnés en sont arrivés à l'idée que la seule manière d'obtenir quelque chose des autorités... c'était de travailler avec elles.

Alors le cercle risque de se refermer... sur vous. Finalement la seule chose qu'il nous resterait à faire c'est de vous éviter tout risque et d'aller nous occuper de vous dans des endroits, à la rue, où le pouvoir aimerait vous cantonner. En toute indignité.

Vous êtes encore une fois la clef pour nous empêcher de tomber dans ce piège. Y compris, parfois, en refusant de nous entendre. En exigeant que, quand vous décidez de prendre des risques nous les prenions avec vous plutôt que de vous tirer en arrière. Surtout que nous risquons, en fait, bien moins que vous. En vous méfiant des conseils avisés. En vous méfiant de nos bonnes intentions. Vous avez répété maintes fois ces derniers mois que vous n'étiez pas là pour demander de la bouffe, des vêtements, etc. Mais des conditions qui vous permettent à vous de les obtenir. Il est arrivé que vous nous demandiez ce qu'il fallait que vous fassiez. Parfois vous nous avez dit, c'est à vous de décider et nous on vous suivra. Nous sommes quelques uns à avoir toujours refusé. A vous avoir dit, demandez les informations qui vous manquent pour pouvoir décider, nous essaierons de vous les donner mais c'est à vous de décider. C'était parfois difficile, devant les conditions que vous traversez, de vous dire qu'on ne pouvait rien POUR vous mais qu'on pouvait vous aider et se battre pour l'obtenir, de la bouffe au simple droit de mettre des bâches sur vos têtes pour la nuit.

Alors, pour ma part, je ne peux m'engager qu'à cela. Chaque fois que vous déciderez de vous battre pour vos droits, je serai à vos côtés, parce que c'est là que je peux être, apprendre de vous et aider avec le peu de moyens que j'ai. Chaque fois que vous choisirez une autre voie je comprendrai et je sais que vous trouverez les ressources pour tenir, même dans les pires conditions.

Votre voyage est loin d'être fini alors que s'ouvre une nouvelle année. De la rue aux centres d'hébergement et des centres d'hébergement à la régularisation, le chemin est semé d'obstacles. Vous nous avez appris beaucoup ces sept derniers mois par votre courage et votre détermination. La garantie de vos droits exigera beaucoup de nouvelles batailles. Que vous ne gagnerez que si vous êtes unis pour vous battre pour cela. L'enjeu est considérable : soit nous apprendrons, dans ce voyage, à ainsi vivre ensemble dans une société un peu respirable pour nous tous et toutes, soit cette société deviendra irrespirable pour nous tous et toutes. Mais ça vaut le coup de se battre pour ça. C'est tout ce que je souhaite pour la nouvelle année.

Denis Godard, 31 décembre 2015

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