Ces affaires de harcèlements qui contredisent le virage féministe du RN

#BalanceTonPorc – Plusieurs plaintes pour harcèlement, violences, menaces de mort et agressions sexuelles visant des conseillers régionaux RN en Île-de-France contredisent le virage féministe du parti d’extrême-droite.

Anti-IVG, conservatrice sur les mœurs ou encore défenseuse d’une conception passéiste de la féminité… L’extrême-droite ne s’est pas cachée pendant longtemps d’être l’ennemie des droits de femmes. L’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front national en 2011 et sa récupération de la rhétorique féministe au service de ses idées xénophobes ont cependant fait bouger les lignes dans l’opinion. Au point de voir les votes des Françaises rattraper celui des hommes lors du second tour de la dernière présidentielle, mettant fin à une divergence tenace qui est longtemps passée pour une vérité définitive.

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Malgré son ripolinage de surface et sa nouvelle ligne politique, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen se révèle pourtant derrière les portes closes tel qu’il n’a jamais cessé d’être. Plusieurs affaires de harcèlement et de violences sexuelles mettant en cause des conseillers régionaux FN en Île-de-France rappellent que le parti d’extrême-droite n’est pas l’allié des femmes. Et cultive toujours un entre-soi férocement masculin, propice aux abus de pouvoir et aux violences sexuelles.

Pierre-Charles Cherrier, un élu visé par une plainte pour harcèlement et agression sexuelle

Le 11 février 2020, le parquet de Paris a annoncé à l’AFP l’ouverture d’une enquête pour « harcèlement moral, harcèlement sexuel, agression sexuelle par personne abusant de son autorité » visant Pierre-Charles Cherrier, conseiller régional du Rassemblement national et gynécologue de profession. A l’origine de cette procédure, une plainte déposée par une collaboratrice RN du groupe pour des faits commis le 12 décembre 2019.

Dans sa plainte consultée par L’Express, la collaboratrice affirme que l’élu du Val-de-Marne l’aurait surprise alors qu’elle faisait des photocopies et lui a « mis une main aux fesses de manière insistante en prenant soin de faire rentrer ses doigts dans les parties les plus intimes ». Ces faits dont le parti d’extrême-droite aurait pris connaissance en janvier, l’aurait décidé à exclure Pierre-Charles Cherrier selon Wallerand de Saint-Just, président du groupe RN à la Région.

Des signalements deux ans auparavant laissés lettre morte par Marine Le Pen et la direction du parti

La plainte déposée contre Pierre-Charles Cherrier en janvier 2019 n’était pourtant pas le premier signalement le concernant. Deux ans auparavant, des plaintes répétées à son encontre concernant des faits de harcèlement avaient ainsi été laissées lettre morte par le parti d’extrême-droite.

En mai 2017, c’est une conseillère régionale RN, Aurélie Cournet, qui avait en effet donné l’alerte la première en déposant une main courante contre son ancien amant Pierre-Charles Cherrier pour harcèlement et menaces. 

En septembre de la même année, l’élue rapportait avoir été « piégée » deux mois plus tôt dans la salle de réunion du conseil régional. Selon Aurélie Cournet, Pierre-Charles Cherrier lui aurait arraché sa robe avant de la gifler et de la pousser avec violence sur le sol. Des accusations démenties par l’intéressé qui avait affirmé pour sa défense être l’objet d’une machination. « C'est monté de toutes pièces, je me demande si elle n'a pas fait exprès de tomber », avait-il répondu au Huffington Post en octobre 2017.

Pierre-Charles Cherrier affirmait également bénéficier du « soutien » de la présidente du parti, Marine Le Pen, également saisie par Aurélie Cournet. « Elle me connaît depuis 38 ans, tout le monde me connaît au FN depuis de longues années ». Selon l’élu, la présidente du parti n’aurait pas abordé l’éventualité d’une sanction : « j'ai plutôt été engueulé d'avoir amené Mme Cournet [au conseil régional] », avait-il affirmé.

En 2018, deux élues accusent le FN francilien de laisser supposer qu’il « banalise les violences faites aux femmes »

Étouffée par le parti, l’affaire n’en est cependant pas restée là, empoisonnant la vie interne du groupe d’extrême-droite au conseil régional d’Île-de-France. Après plusieurs mois d’attentisme, deux élues – dont Aurélie Cournet – ont finalement choisi d’en claquer la porte en mars 2018 en dénonçant le « climat toxique » du parti.

Pour Corinne Berthaud, la deuxième démissionnaire, cette absence de sanctions plusieurs mois après les faits « laisserait supposer publiquement que le Front National banalise la violence faite aux femmes ». Dans un long mail adressé à l’ensemble du groupe FN au conseil régional, celle-ci a dénoncé l’omerta régnant au sein du parti : « Je regrette que nous n'ayons jamais pu en débattre ensemble au préalable ». « Quand bien même ces graves accusations n'ont pas été légalement démontrées, c'est un principe de précaution que nous aurions dû prendre », a-t-elle encore déploré.

Menaces de morts contre une assistante de la part d’Axel Loustau, conseiller régional nostalgique du nazisme

L’affaire Cherrier n’est pas une première au sein du groupe RN, déjà ébranlé quelques mois plus tôt par une affaire similaire. Quelques mois plus tôt, c’est une figure éminente du FN francilien qui avait été la cible de graves accusations de menaces et de harcèlement moral, sans aboutir non plus à la moindre sanction.

Tout commence en juillet 2016 par la découverte d’une cartouche de 9 mm au siège du conseil régional d’Île-de-France par des agents d’entretien. Jugée très au sérieux dans un contexte de menace terroriste élevée, celle-ci donne immédiatement lieu à l’arrivée des policiers sur place et au dépôt d’une main courante par le conseil régional.

Les enquêteurs découvrent rapidement que celle-ci y a été jetée par une ex-assistante du groupe ayant quitté ses fonctions le jour-même. Devant les policiers, la collaboratrice raconte aux enquêteurs l’avoir reçue d’Axel Loustau, conseiller régional FN, qui l’aurait déposée quelques mois plus tôt devant ses yeux pour la menacer de mort.

Proche de Marine Le Pen, Axel Loustau est un rouage essentiel du parti frontiste. Trésorier de Jeanne, micro-parti qui assure le financement des campagnes du RN, Loustau est aussi un puriste de l’extrême-droite. Passé par le Groupe union défense et connu pour son goût pour l’action violente, l’élu francilien a manifesté durant sa jeunesse son « adoration » pour Léon Degrelle, un collaborateur et Waffen SS belge. Épinglé à plusieurs reprises pour des dérapages pro-nazis et sa proximité avec des figures sulfureuses de l’antisionisme, Axel Loustau n’a jamais été désavoué par la présidente du RN, malgré la « dédiabolisation du parti » et l’exclusion de plusieurs militants radicaux de ses rangs.

Main courante pour harcèlement moral

La balle de 9 mm n’est cependant que le point culminant d’une longue campagne de harcèlement moral et de menaces de mort à l’encontre de cette assistante, avec qui Loustau avait d’abord eu une relation. Entre 2015 et 2016, le conseiller régional, qui n’a pas pardonné à son ex-collaboratrice de s’être éloignée de lui, harcèle cette dernière à coup de mails, d’appels et de SMS menaçants. Selon elle, Axel Loustau fait également pression auprès de Marine Le Pen pour empêcher son embauche au conseil régional.

En mai 2016, la collaboratrice se résout à déposer une main courante au commissariat en dénonçant des menaces la visant elle et sa famille, et dit avoir prévenu à la même période à Wallerand de Saint-Just et à Nicolas Lesage, directeur de cabinet de la présidente du RN. Des appels à l’aide auquel le parti ne donne pas suite. Interrogée par Le Monde en novembre 2017, Marine Le Pen se contente d’objecter que l’affaire « relève de la vie privée de ces personnes ». Une défense qu’elle avait également invoquée dans l’affaire Cherrier, avant que le dépôt d’une nouvelle plainte ne force le parti d’extrême-droite à sanctionner son élu.

Pour incarner le renouvellement de ses pratiques et tourner la page des affaires, c’est un ancien collègue d’Axel Loustau et de Pierre-Charles Cherrier qu’a choisi le Rassemblement national pour prendre la tête de sa liste aux régionales en Île-de-France. Élu en 2015 au sein du conseil régional, Jordan Bardella n’a rien pu manquer des accusations formulées contre ses deux camarades de banc dans l’hémicycle régional. Des plaintes et des procédures judiciaires dont la presse s’est par ailleurs largement fait l’écho. Destinataire du mail de Corinne Berthaud à l’instar de ses autres collègues du RN, la tête de liste du parti n’a jamais contesté la lenteur de son parti à sévir, ni les nombreux dysfonctionnements patents révélés par la succession de ces affaires et leur semblable dénouement. 

La preuve s’il en fallait que, même en changeant de visage, le RN n’est toujours pas prêt de rompre avec les abus du passé. Des affaires graves facilitées, sinon permises, par une culture interne toxique et par un mépris de la parole des femmes chevillé dans ses structures. Et qui questionnent singulièrement la prétention du candidat du parti frontiste à se présenter comme le « choix de la sécurité ».

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