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Billet de blog 26 mai 2022

Cannes : Thierry Frémaux qualifie les Ukrainiens d’« ultras  » et de « radicaux »

Thierry Frémaux a qualifié d’« ultras » et de « très radicaux » les Ukrainiens qui demandaient le retrait de la compétition du film La femme de Tchaïkovsky du « dissident » Kirill Serebrennikov. 2 jours plus tard, Serebrennikov a appelé à soutenir les soldats russes en disant qu’ils sont « des victimes », de la même façon que les Ukrainiens sont victimes de la guerre.

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« C’est une position que je peux comprendre […] parce que ce sont des gens qui sont sous les bombes », avait dit le délégué général du Festival de Cannes en parlant des cinéastes ukrainiens. Il s’est exprimé sur le fait que le film de Kirill Serebrennikov avait bénéficié du financement de la fondation Kinoprime de Roman Abramovitch, oligarque russe proche de Vladimir Poutine et qui fait actuellement l’objet de sanctions. Selon Thierry Frémaux, le film a été réalisé avant l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine [il y a 2 ans], à une époque où recevoir de l’argent russe n’était pas problématique. Sans doute Thierry Frémaux ignore-t-il que la guerre en Ukraine dure depuis 8 ans ? Ce fait lui a peut-être échappé alors qu’il cherchait à justifier sa décision de montrer le film russe sur la Croisette en mai 2022 ?

Lors de l’ouverture du festival, la maîtresse de cérémonie Virginie Efira a associé à plusieurs reprises les réalisateurs « dissidents » russes et les réalisateurs ukrainiens comme partageant un sort commun. Elle a mentionné Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov, Palme d’or en 1958, « un film russe qui dénonçait les atrocités et les injustices de la guerre. Le cinéma ne change peut-être pas le monde, mais si seulement il pouvait lui servir d’exemple ». D’où vient cette tendance à mettre sur le même plan les réalisateurs d’un pays agressé dont plusieurs ont pris les armes et ceux d’un pays agresseur ? Quel est le sens de cette référence nostalgique à un film sur la Seconde Guerre mondiale alors que la machine de propagande russe utilise largement cette même Seconde Guerre mondiale pour glorifier le rôle de l’URSS et justifier la « dénazification » de l'Ukraine ?

Le lendemain, le film de Kirill Serebrennikov a ouvert la compétition officielle. Lors de sa conférence de presse, le réalisateur, largement qualifié de «dissident», a blanchi ses collaborateurs proches du pouvoir poutinien. Il a plaidé pour une levée des sanctions visant Roman Abramovitch en le qualifiant « mécène des arts ». Il a confié au média IndieWire ne pas avoir participé au financement du film et ignorer le montant final : « J’ai juste dépensé l’argent ». Lors de sa conférence de presse, Kirill Serebrennikov a défendu son ami et mécène Vladislav Sourkov en le qualifiant de « fonctionnaire », alors que Vladislav Sourkov, conseiller de Poutine et architecte de la propagande russe, est aux origines de la guerre au Donbass, de l’annexion de la Crimée et de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Enfin, Kirill Serebrennikov a déclaré son soutien aux soldats russes morts en Ukraine, puisqu’« ils ne comprennent pas ce qu’ils font, étant des victimes de la propagande, envoyés se battre ». Le même jour, Lyudmila Denissova, défenseure ukrainienne des droits humains, a révélé les crimes commis par les soldats russes dans la région de Kharkiv : des enfants entre 9 mois et 2 ans, ont été violés devant leurs mères par plusieurs soldats russes. Je me demande si, d’après Kirill Serebrennikov, ces soldats-là non plus ne comprenaient pas ce qu’ils faisaient ?

Alors qu’elle a été largement relayée dans les médias anglophones, la déclaration de Kirill Serebrennikov sur son soutien aux soldats russes a été totalement ignorée par les médias français. La présidente de l’Académie européenne du cinéma, la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland a condamné la décision du Festival de Cannes d'offrir une tribune au réalisateur russe : « Malheureusement, ses mots [de Serebrennikov] ont confirmé mon mauvais pressentiment. Il a utilisé [la conférence de presse] pour défendre l’oligarque russe et comparer la tragédie des soldats russes à celle des combattants ukrainiens. Je ne lui aurais pas donné cette opportunité à ce moment-là ». 

Depuis le début de l’invasion russe, le Festival de Cannes dissocie dans ses communiqués de presse, le gouvernement et l’armée russe de la Russie où, d’après les sondages, environ 83% de population (soit 120 millions de personnes) soutiennent la guerre en Ukraine. Le festival oppose Kirill Serebrennikov au pouvoir russe, mais force est de constater que dès lors qu’on lui donne une tribune, il l’utilise pour honteusement minimiser la proximité de ses mécènes avec Vladimir Poutine.

Pourquoi en France a-t-on cette tendance à héroïser les faux dissidents russes qui mettent sur le même plan l’agresseur et l’agressé ? Pourquoi le Festival de Cannes laisse sans commentaire les propos de Kirill Serebrennikov ? En 2011, la réaction du festival aux déclarations de Lars von Trier sur sa sympathie envers Hitler avait été bien plus immédiate. Quand Thierry Frémaux dit qu’il peut comprendre les Ukrainiens «radicaux», comprend-il les conséquences de ses décisions ? Et quand il qualifie d’«ultras» les Ukrainiens qui défendent leur identité et leur culture, de quel côté se positionne-t-il exactement dans cette guerre ? 

Lors de la même conférence de presse, Kirill Serebrennikov a déclaré : « La culture, c’est l’air, c’est l’eau, c’est le nuage ». J’ai envie d’ajouter : « La culture, c’est aussi un puissant outil du soft power russe, dont Kirill Serebrennikov fait partie intégrante ». 

Anna Koriagina

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