République, 29 novembre: récit sonore

Dimanche 29 novembre, place de la République, avait lieu une manifestation contre l'état d'urgence et l'interdiction de la grande marche pour le climat. J'y ai fait voyager un micro entre 12h30 et 15h10. Voici le récit de ce que j'y ai vu, et surtout, entendu.

Manon

J'arrive à 12h30 par la rue du Temple. La première personne que je reconnaisse dans la foule, c’est Manon – la marionnette géante des intermittents du spectacle. Elle pose devant une banderole et des pancartes dénonçant l’hypocrisie climatique, puis se lance dans une danse de liberté autour de la statue de la République. C’est beau à voir. Je me dis que finalement, ça va peut-être bien se passer. M’approchant de la géante, je demande à son « ventre » pourquoi elle a choisi de participer à cette manifestation interdite.

01 Manon by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée



Si on marche, ça va marcher !

Périodiquement, un cortège de jeunes manifestants fait le tour de la place en chantant «suivez nos pas, sinon ça marchera pas» et «si on marche, ça va marcher». Ils sont comme une méta-allégorie, celle de la liberté qui nous est laissée : tourner en rond autour de l’allégorie de la République, cernés par des cars de CRS.

02 Si On Marche by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée


Venus du monde entier

Une militante coréenne vivant à Paris s’inquiète des risques pour la démocratie française. Des militants d’Attac Japon tiennent une banderole alertant sur les risques d’un nouveau Fukushima. Un peu plus loin, en retrait, une jeune femme regarde les hommages aux victimes. Je m’approche d’elle doucement. C’est une américaine, venue à Paris pour la grande marche avec une délégation de 14 personnes représentant des peuples «autochtones». Elle me dit avec élan : «On ne peut pas arrêter des gens qui veulent manifester pour sauver le monde. Même si on risque notre vie, ou la prison…». Notre échange est interrompu par les cris de plus en plus stridents des sirènes.


03 Venus Du Monde Entier by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée


État d’urgence, État policier

Des cars ne cessent d’arriver et des policiers d’en descendre. Une partie des manifestants essaye de quitter la place par l’avenue de la République pour marcher vers Nation. Un barrage policier très dense, des tirs de lacrymos et des grenades de désencerclement vont les en empêcher. Il doit être environ 14h. Les gaz sont rapidement dispersés par le vent et toutes les personnes présentes restent calmes. Une colonne de CRS exécute une traversée de la place en diagonale au pas de course pour venir renforcer les effectifs côté Boulevard Voltaire. Leur chorégraphie démonstrative s’accompagne d’un regain, dans la foule, de slogans contre l’État policier et en faveur du droit de manifester. Quelqu’un crie, ironique, «CRS, dispersion !». Un autre: «Combien de Rémi pour que vous compreniez?»

04 Etat Durgence Etat Policier by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée


François Cusset

C’est dans ce contexte que je croise l’historien des idées François Cusset. Je lui demande ce qu’on fait là, à son avis.

05 Francois Cusset by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée


Eric Fassin

Le sociologue Eric Fassin a également tenu à être présent. Il explique pourquoi il a signé l’appel à braver l’état d’urgence et donne son sentiment général sur la manifestation.

06 Eric Fassin by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée


Faisons le point
 
De nouvelles salves de lacrymos aspergent à nouveau la place, cette fois en provenance de la rue du Temple. La place est immense et à chaque tir les manifestants doivent se déplacer pour limiter l’irritation de leurs voies respiratoires. Le fait que ces tirs, espacés, viennent de différents coins de la place nous désoriente et nous fatigue. C’est sans doute l’effet recherché. Après avoir tourné, et encore tourné, voilà que nous dessinons des diagonales sous formes d’aller-retour. Ping-pong à République.
Pour la quatrième fois de suite en une heure, lors d’une transhumance, je perds de vue la plupart des gens que je connaissais. La police continue à tirer des lacrymos sans faire aucun mouvement clair pour évacuer la place, ni indiquer une porte de sortie en ôtant ses camions d'une avenue. Il est bientôt 15h, je fais le point sur la situation avec un manifestant.

07 Faisons le point by La Parisienne Libérée © La Parisienne Libérée




Epilogue

Et il avait raison, c’est ce qui s’est passé. Quelques minutes plus tard, les tirs de lacrymos sont devenus plus rapprochés, plus denses, et les charges de police ont suivi. À 15h10, j'ai quitté la place par l’escalier du Boulevard du Temple. Sur les réseaux, j'ai découvert que les milliers de personnes ayant tenu bon sur cette place pour protester étaient peu représentées. C’était comme s’il y avait eu d’un côté des dizaines de milliers de manifestants climatiques raisonnables ayant participé aux chaines humaines et, de l’autre, le groupe d'«individus irresponsables» sur la place de la République. Soudain, dans le récit officiel de la manifestation, nous avions disparu.

J’espère donc que vous prendrez le temps de me lire, d’écouter ces témoignages et de faire un tour dans cette manif interdite sans avoir à en respirer les vapeurs ni à en subir le conséquences juridiques. J’espère aussi que ces traces sonores, associées à d'autres témoignages, d'autres points de vue, redonneront à la manifestation une réalité que les images officielles tentent de lui ôter, évitant ainsi les pièges organisés par la communication préfectorale. Il y a déjà eu 208 interpellations, souvent aléatoires, qui ont abouti à 174 gardes à vue à l'heure tardive où j'écris. Elle se sont ajoutées à celles du 22 novembre, aux perquisitions abusives et aux assignations à résidence de militants politiques. On ne pourra pas se contenter éternellement de la fable des black blocs pour masquer cette réalité répressive et autoritaire, qui flatte des idées d'extrême droite dont la diffusion se manifeste, elle, de plus en plus librement.

En plus des dizaines de milliers de personnes qui se sont mobilisées à Paris sur les chaines humaines et des géniales installations, jeux, actions, nous étions donc aussi quelques milliers d’opposants, aujourd’hui, à dire publiquement et sérieusement notre conscience des enjeux climatiques et notre refus de l’état d’urgence, de l'antiterrorisme comme mode de gouvernement. Nous verrons ce qu'il adviendra. Mais cela m'étonnerait que l'État renonce facilement aux leviers d'un pouvoir qu’il a décidé d'exercer pleinement, de façon aussi caricaturale qu'indécente, à la faveur des attentats.

Paris, le 29/11/2015


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