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Billet de blog 11 janv. 2022

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"CHECK NEWS" ! LA RHÉTORIQUE CONTRE LES CHIFFRES

Le 14 décembre 2021, notre collectif publie le résultat d’un « carottage » dans Libération, Le Monde et Le Figaro afin d’établir un sex ratio des photographes. Libération mène l'enquête, publie un article Check News et supprime durant trois jours les commentaires du collectif et des personnes argumentant.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 14 décembre 2021, le collectif LaPartDesFemmes publie via les réseaux sociaux le résultat d’un « carottage » dans Libération, Le Monde et Le Figaro afin d’établir un sex ratio des photographes et des personnes représentées de ces 3 titres sur un numéro. Ce n’est pas la première fois que l’exercice est réalisé et les chiffres se passent alors de commentaires puisque, sans surprise encore, l’écrasante majorité des photos choisies ou commandées par les rédactions ont été faites par des hommes.

Des chiffres incroyables ! 

Des photographes s’étant ému·es de ses résultats et mettant en avant le peu de commandes passées par ces quotidiens nationaux, LaPartDesFemmes publie le lendemain l’analyse détaillée des photos du magazine M Le Monde de la semaine.

Le 16 décembre, Marie Docher, membre de LaPartDesFemmes (LPDF) est contactée par une journaliste de la rubrique Checknews de Libé, qui lui annonce que le quotidien a décidé de vérifier ces données. Nous en sommes à la fois surprises et amusées. Pourquoi ? Tout d’abord parce que la rubrique choisit de traiter cette information en particulier alors qu’elle reçoit tous les jours de nombreuses demandes d’informations à vérifier et qu’elle n’en retient que quelques-unes parmi toutes. (Pour en savoir plus, voir ici le fonctionnement de Checknews). 

Par ailleurs, l’information délivrée par LPDF est vérifiable par n’importe quelle personne en capacité de compter. Ce qui est cocasse, c’est qu’il s’agit d’un sujet qui concerne directement Libération puisqu’il est question des photographes que la rédaction fait travailler et parce que ces chiffres sont en relation avec une étude plus large que mène actuellement LaPartDesFemmes sur la question du genre et des origines dans le portrait de presse, à partir de 1000 photographies, réalisés en 3 ans, en Der de Libé et dans la rubrique l’Invité de Télérama. Une présentation récente de l’étude en cours a fait l’objet d’une émission d’Arrêt sur Images. Vous comprendrez aisément que travaillant depuis déjà plus de huit ans sur ces sujets et plus spécifiquement depuis plus d’un an sur un corpus conséquent, nous connaissons très bien notre sujet et que cette annonce d’une vérification par Checknews nous a fait beaucoup sourire.  

Le 23 décembre en fin de journée, à l’heure à laquelle n’importe quelle rédaction et n’importe quel·le journaliste sait que l’audience est à un des moments les plus bas de l’année, parait l’article de Checknews sur le sujet. Nous le lisons et il y a tant à dire sur le contenu que nous décidons de laisser passer les vacances pour y répondre - ce que nous faisons ici - souhaitant que l’information passe bien, à un moment plus propice.

Avalanche de censures sur la page Facebook de Libération

Le 24 décembre, suite à la parution de l’article, des sympathisant·es de LaPartDesFemmes nous font remarquer le niveau de misogynie d’un très grand nombre de commentaires sous le post de Libé. Ingrid Milhaud, une iconographe indépendante, nous signale en fin d’après-midi qu’ayant voulu y répondre, son commentaire est systématiquement supprimé. LPDF publie à nouveau son texte en son nom et il est également supprimé dans les minutes qui suivent. 

Idem pour Michel Le Belhomme, photographe et d’autres personnes qui dénoncent et interpellent le Community manager de la page. Les commentaires misogynes, eux, ne sont pas supprimés. Sans réponse de Libé

Le 26 décembre, pour alerter sur cette situation, LPDF rédige alors sur les réseaux un post pour faire part de cette aberration, sous le titre : LES EXPERTES DÉGAGENT, LES MISOGYNES RESTENT.

Devant cette situation tout simplement incompréhensible et inacceptable, Ingrid Milhaud demande des explications au Community Manager via Messenger dès le 24 décembre. Un message du 27 décembre lui promettait une réponse. Marie Docher et LPDF ont vu également nombre de leurs commentaires supprimés et l’ont signalé à trois reprises à la journaliste. L’enquête doit être vraiment compliquée à mener puisqu’à ce jour, le 11 janvier 2022, nous n’avons toujours pas reçu de réponse. 

Des faits essentiels non relayés par Checknews

Venons-en au contenu de l’article. 

Le 16 décembre 2021, suite à la publication des chiffres du carottage sur Facebook et Instagram, Marie Docher reçoit un message d’une journaliste de Libé qui la questionne sur nos méthodes de comptage. Marie Docher fournit toutes les informations nécessaires à la rédaction de l’article accompagnées d’un lien vers la récente émission d’Arrêt sur Image dans laquelle il est question de l’étude menée par LPDF qui corrobore les chiffres qui sont l’objet de l’article, et la communication recueillie quelques semaines plus tôt, sur les réseaux sociaux, dans laquelle Thierry Meneau du service photo des Echos annonçait commander depuis plusieurs années autant de photos à des femmes qu’à des hommes photographes, et qui est un fait assez rare pour être signalé. Pourtant, ces informations ne sont pas reprises dans le Checknews.

Quand l’article paraît enfin, plusieurs choses nous surprennent, au-delà de ces omissions, tout d’abord, comme nous l’avons dit plus haut, la date de parution, un 23 décembre. Tout journaliste qui travaille dans l’actu sait qu’il s’agit d’une date de très faible audience. Ce sujet n’étant pas lié à une actualité dite chaude, pourquoi le publier à un tel moment puisqu’il n’y a aucune urgence ?  Différer sa parution aurait permis au rédacteur en chef photo de Libération, Lionel Charrier, alors absent, de commenter notre post dans l’article de Checknews. Mais son absence soulève d’autres questions : pourquoi demander à une jeune journaliste d’écrire sur un sujet « maison » qui nécessite des connaissances sur le fonctionnement de la rédaction, et qui aurait été de fait mieux maitrisé par des journalistes en activité dans le journal depuis plus longtemps ? Pourquoi faire appel par ailleurs à une femme journaliste ? Sans vouloir faire du mauvais esprit, l’expérience nous montre qu’utiliser une femme pour donner l’impression que le sujet “féministe” est ainsi “correctement” traité est chose courante. Cela permet, en cas de désaccord, de renvoyer les femmes dos à dos en ne réglant rien du problème. C’est une autre femme journaliste qui est d’ailleurs envoyée au charbon pour Libération afin de justifier les déséquilibres dont nous parlons et non Lionel Charrier.

Des résultats minimisés et une responsabilité non endossée

Mais la couleur est annoncée dès le titre puisque celui-ci minimise les données et fait disparaître purement et simplement la responsabilité des rédactions dans les choix qui sont faits. Erreur, oubli, ou stratégie délibérée ? Plus simplement, la rédaction n’apporte pas de réponse claire à la question qui est l’objet de cette vérification.

Puisque c’est dit entre les lignes mais que chez LPDF nous préférons la clarté, disons le ici :

OUI, LES CHIFFRES PUBLIÉS PAR LPDF ONT ÉTÉ VERIFIÉS PAR CHECKNEWS ET SONT EXACTS

Concernant les mots employés, le vocable « carottage » qui indique clairement une méthode scientifique éprouvée a été supprimé et remplacé par l’expression : “le collectif a donc feuilleté“. Non, nous ne feuilletons pas en buvant une tasse de thé pour nous occuper. Compter demande bien plus d’énergie, d’attention et toujours plus de temps que l’on peut l’imaginer. Ceci retire du sérieux au travail réalisé par LPDF. 

Par ailleurs, Libération sous-entend que les chiffres de ce carottage, pour avoir été réalisé sur un seul numéro, ne reflèteraient pas la réalité et les fait passer pour hasardeux. Pourquoi insinuer le doute sans prendre le temps de procéder à des vérifications simples à mettre en œuvre - comme par exemple des comptages similaires sur 2 autres exemplaires pris au hasard sur l’année - pour infirmer ou confirmer les chiffres ? Peut-être qu’il est plus important de laisser douter le lectorat plutôt que d’apporter des réponses claires. Pourquoi ne pas avoir vérifié les chiffres de M le magazine ? Ni ceux du Figaro ou du Monde ? Pourquoi se cacher derrière le CSA et des chiffres qui ne sont pas produits par l’organisme quand Libération a par ailleurs tous les éléments disponibles au sein de la rédaction pour produire ces chiffres et les moyens pour les analyser et les comprendre ?

Mais presque toute responsabilité semble échapper à la rédaction de Libé qui n’aurait donc apparemment plus la maîtrise de ses propres contenus. « Le problème se situe au-delà de la rédaction » est-il écrit à propos du déséquilibre hommes/femmes photographes et de celui existant dans les agences de presse. « La marge d’erreur est énorme » est écrit sans que l’on sache clairement à quoi ces propos se rapportent. La rédaction de Libé met en cause les agences filaires qui font travailler certes majoritairement des hommes.

Mais les rédactions citées, quand elles ont la maîtrise de leurs commandes, font également travailler majoritairement des hommes. 

Quand on sait que plus de 60% des diplômés des écoles de photo et photojournalisme sont des femmes, et ce depuis de nombreuses années, il suffirait d’embaucher des femmes dans ces mêmes proportions pour rétablir l’équilibre mais cela n’est pas fait, ni dit dans l’article qui préfère aux chiffres les réponses évasives sur le sujet et les déplacements de responsabilité.

Enfin, dernier argument d’Adrien Guilloteau du Figaro, celui, fantasmé de « la qualité », pour justifier cet écrasant déséquilibre. On sent bien à lire ces mots que nous avons à faire à quelqu’un qui ne pense absolument pas les enjeux et responsabilités de son métier. Mais pourquoi se rebeller en définitive puisque tout va bien et avance doucement dans le secteur de la photo, et que la rédaction de Libé présente comme une amélioration pour les femmes un accord qui ressemble plus à un pacte avec le diable puisque celui-ci propose en effet, « dans le cadre d’un accord », de « maintenir une proportion annuelle de femmes photographes pigistes jamais inférieure à 22%, dès 2024 ».

Nous voilà rassurées pour les deux prochaines années donc, et plus que jamais motivées pour faire bouger cette situation.

Bonne année 2022 !

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