Photographie - La part des femmes

Le 2 septembre 2018, un collectif de professionnel·les de la photo répondant à l'appel de Marie Docher publiait dans le journal Libération une lettre au directeur des Rencontres de la Photographie d’Arles en l’interpellant sur le peu de femmes exposées. Voici la vidéo qui reprend les éléments de cette lettre ainsi que des informations complémentaires.

Lettre à Sam Stourdzé, directeur des Rencontres d'Arles © Marie Docher

Le 2 septembre 2018, un collectif de professionnel·les de la photo répondant à l'appel de Marie Docher publiait dans le journal Libération une lettre au directeur des Rencontres de la Photographie d’Arles en l’interpellant sur le peu de femmes exposées. Depuis une semaine la liste des signataires s'est enrichie et continue de l'être. Si vous voulez la signer, envoyez-nous un mail avec vos nom, prénom et profession.

Quelques précisions et éléments de compréhension.

Après une semaine de débats sur et hors réseaux sociaux, il nous paraît important d'apporter des précisions.
Nous avons publié une lettre et non une pétition en ligne. Nous souhaitions garder le contrôle des signatures afin de nous assurer de leur pertinence. Si la gestion est fastidieuse, cette démarche nous a permis de constater qu’au-delà d’un « clic » vite oublié sur une plateforme numérique, nous recevions des messages argumentés de professionnel·les. Ces échanges nous ont permis de valider ce que nous sentions : une exaspération profonde et un espoir que cette situation change par une interpellation directe des directeurs de festivals. Au-delà d’Arles, c’est un trop grand nombre de festivals dans le monde qui laissent les femmes dans les marges.

Pourquoi des chiffres ?

Pour comprendre cette situation il faut l’aborder sous plusieurs angles et la rendre visible par des chiffres est une étape importante. C’est ce qu’a fait le Mouvement H/F pour la culture depuis 10 ans. Le Ministère de la Culture publie depuis 2013 l'Observatoire de l'égalité entre femmes et hommes dans la culture. Dans les arts plastiques il faut attendre des démarches comme celle de l’historienne de l’art Fabienne Dumont et pour la photographie, celle du blog Atlantes et Cariatides pour avoir des éléments chiffrés. Ces statistiques et les études de sociologie permettent de constater que rien n’évolue en terme d’égalité femmes/hommes et de diversité sans une volonté publique juste et contraignante, volonté affirmée dans la feuille de route égalité 2018-2022 pour les institutions sous tutelle du Ministère.

« Tant que je serai à la tête de ce festival, la parité n’existera pas, moi c’est la photo et le sujet qui m’intéressent »
2018 - Un directeur de festival photo.

Parité, égalité, quotas… ces mots effraient particulièrement en France. L'art y perdrait en qualité, en talent, les femmes en légitimité. Nous serions dans l'ère du "politiquement correct".

Dans ce métier, dans ce pays, nous savons comment arrive souvent un dossier sur la table des décisions : il y est moins question de talent, de travail, que de jeux de réseaux, d’amitiés et de pouvoirs et quelques photographes masculins l’ont clairement expliqué sur les réseaux sociaux cette semaine, tentant de mettre fin à des soupçons de "sélections de photographes médiocres parce que femmes". On voudrait en rire tant ces derniers se sélectionnent entre eux parce qu'hommes et sont bien en peine de fournir des éléments concrets à leurs accusations publiques. 

Faisons un pas de côté pour observer un autre champ artistique : la musique d'orchestre. Une étude pionnière pour les orchestres états-uniens réalisée par Goldin et Rouse, publiée en 2000 dans The American Economic Review, conclut que les musiciennes ont une probabilité d’avancer dans le processus de recrutement et/ou d’être embauchées plus importante quand l’audition se fait à l’aveugle, (c'est-à-dire derrière un paravent) : la probabilité d’être retenue au tour suivant est accrue de 50 % et celle d’être recrutée de 30 %. Ça fait un peu vaciller l'argument de la qualité et du talent non ?

Outre ce qui peut aisément être pris pour du mépris par les artistes femmes, la persistance de l’argument du "politiquement correct" ne cesse d’étonner car exposer une majorité d’hommes n’a rien de subversif : c’est maintenir un conservatisme et un entre-soi basé sur le genre du photographe et priver les publics d’une large partie de la création. Le talent étant une construction sociale qui varie d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, ses critères de validation doivent être régulièrement questionnés, et pas seulement par les hommes. 

Pourquoi un engagement de 50% de femmes ?

Sans rentrer ici dans le détail et des débats sur les notions de parité ou d’égalité, nous savons bien de quoi nous parlons : d'un immense déséquilibre et de la nécessité de le résorber. En voulant que les directeurs de festivals s’engagent sur une égalité en nombre ce n’est pas seulement pour que l’argent public soit réparti à égalité entre femmes et hommes, c’est pour les inciter à travailler différemment et à rendre compte de la création photographique. C’est les pousser à regarder les travaux des femmes et les exposer.

Nous avons des témoignages de commissaires d’exposition qui ont eu la « contrainte » de chercher les travaux de femmes et sont ressorti·es changé·es de ces expériences, questionnant enfin leurs certitudes et cette histoire de la photographie androcentrée. De la contrainte nait la créativité. En voulant 50% de femmes exposées (à minima), nous voulons élargir le champ de la photographie et desserrer le quota mental, le plafond de verre presqu’indépassable de 30% constaté dans notre secteur professionnel. Si des festivals arrivent sans peine à une répartition équilibrée sans renoncer à « la qualité » c’est que c’est possible. C’est une question de volonté, de curiosité, d’équité.

Alors qu'ils disposent d'argent public et occupent des fonctions de décideurs, nous ne pouvons pas nous contenter des belles déclarations d'intentions de certains. Au regard de leur choix, force est de constater qu'il ne suffit pas de revendiquer "la liberté de choisir en ne prenant en compte ni le sexe ni l'origine des photographes". Aussi est-il nécessaire, même s'il est regrettable d'avoir à en passer par là, de maintenir des catégories de genre pour montrer et régler le problème, afin que les mentalités changent.

Des chiffres encore.

Selon le British Journal of Photography du 10 septembre 2018, le festival d’Arles aurait dit que le programme officiel de cette année comportait 31 expositions individuelles par des hommes et 16 par des femmes - 34% des femmes exposées.

Nous postons ici nos comptes. 

Expositions individuelles (un·e artiste unique à l’affiche) : 13,3% de femmes.

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Une pratique régulièrement observée dans ce secteur : les femmes sont souvent exposées avec un homme, en groupe de femmes, ou en fonction de sujets concernant un homme ou intéressant une certaine forme de masculinité. Cette année encore, nous constatons les mêmes mécanismes.

Nombre de photographes exposé·es : 38 hommes et 2 femmes : 20%
L’exposition "Regards sur la scène contemporaine turque" amène le ratio à 16,4%.  

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Le prix découverte étant proposé par des galeries et ne bénéficiant pas des mêmes investissements nous notons cette année que ce qui est généralement assez paritaire ne l’est pas avec 7 hommes et 4 femmes.
La partie des expositions associées ne relèvent pas de la direction artistique du festival. Notons tout de même une exposition 100% masculine dont le commissariat général était assuré par un homme assisté de 6 autres commissaires masculins.
Les expositions "Grand Arles" qui se tiennent à Nîmes et Marseille n'étaient pas en ligne au moment du décompte sur le site. 5 photographes sont exposés dont 3 hommes : Laura Henno, Candida Höfer, Christian Lütz, Bruno Serralongue, Wolfgang Tillmans.
Ce décompte a été fait sur la base du programme en ligne sur le site des rencontres d'arles car c'est la vitrine offerte et disponible au public. La page des programmes vient visiblement d'être complétée le 12 septembre à 14:20. Nos tableaux ont été mis à jour.



Bon visionnage.

Marie Docher
membre du collectif
Photographie - La Part des Femmes

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