Manifeste pour la photographie / Manifesto for photography

Le 8 novembre 2018, un manifeste écrit par le collectif #LaPartDesFemmes a été lu sur la scène de l'auditorium de Paris Photo. On 8th November a manifesto by #LaPartDesFemmes collective was performed on stage in the auditorium of Paris Photo.

#LaPartDesFemmes - Manifeste pour la photographie/Manifesto for photography © Bénedite Topuz #LaPartDesFemmes - Manifeste pour la photographie/Manifesto for photography © Bénedite Topuz

 

 

 

Vidéo à 25 mn

 

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UN MANIFESTE POUR LA PHOTOGRAPHIE

8 NOVEMBRE 2018

PARIS PHOTO

 

Nous sommes photographes, toutes !

Regardez-nous. Prenez votre temps.

Nous sommes en réalité très nombreuses.

Autodidactes, pour certaines. Pour d’autres, formées dans les meilleures écoles d’art où nous représentons plus de 60 % des diplômé·e·s. Pourtant, notre part dépasse à peine 20 % des artistes exposé·e·s en France et dans d’autres pays occidentaux.

L’histoire de la photographie est souvent invoquée pour justifier notre absence des collections et des cimaises. Mais quelle histoire ? Les femmes se sont emparées du médium depuis ses origines et se sont illustrées dans tous les domaines, de la photo scientifique au reportage de guerre. Elles ont pu en tirer, en leur temps, gloire et argent. Hélas, leur existence a été en grande partie effacée de l’histoire et des mémoires par la persistance d’un mythe tout puissant : celui du génie créateur d’essence exclusivement masculine. 

Regardez-nous. Prenez votre temps.

Vous-même pensez peut-être que ni le sexe, ni la couleur, ni la condition sociale des artistes ne motivent vos choix et que seule la qualité compte ! La qualité. 

Plus de 80% des photographies sélectionnées ou achetées sont l’œuvre d’hommes occidentaux. Le talent serait donc si mal partagé ? En réalité, le talent dont il est ici question est une norme qui limite la liberté de choix et la liberté de création.

Le chemin que doit parcourir le dossier artistique d’une femme avant d’arriver sur le bureau d’un décideur est singulièrement complexe. Bien plus que pour ses confrères. Bien sûr, il y a la culture de l’entre-soi masculin : on est si bien entre hommes, on se connait si bien ! 

Mais pas seulement. Que se passe-t-il quand vos seins attirent plus le regard que vos images ? A votre avis, à combien se réduisent vos chances après avoir osé refuser les avances d’un éditeur, d’un galeriste, d’un mécène… et ce, indépendamment de la qualité de votre travail ?

Un autre obstacle majeur ? Le défaut de prise de conscience et le manque d’engagement d’institutions, de responsables de festivals, d’acheteurs… ceux-là même qui laissent les femmes sur les bas-côtés, les cantonnent aux sections « découvertes » ou « émergences » et les oublient après s’être targué de les avoir révélées. Seulement 10% des prix décernés dans le monde de l’art le sont à des femmes. 10% !

Si nous vivons toutes le sexisme, certaines d’entre nous subissent aussi le racisme. Elles sont encore moins visibles, plus marginalisées, davantage instrumentalisées. Pourtant, dans ces marges, un art bouillonne, questionne, se renouvelle ! 

Regardez-nous. Prenez votre temps.

Les milieux de l’art et de la photographie reflètent le fonctionnement inégalitaire de nos sociétés. Ce qu’ils ne reflètent pas, c’est la richesse, la complexité, la diversité des pratiques des créations actuelles. Et, de fait, c’est aussi d’une vision du monde plus ouverte et plus diverse dont sont privés les publics.

Quant aux conséquences pour nous, les femmes,  elles sont immenses : nos capacités de création et de production sont faibles, notre manque de visibilité ruine nos carrières. Nous ne représentons que 20% des artistes aidées par des fonds publics. 20 !

Regardez-nous. Prenez votre temps.

Il faut en finir avec ce déni. Malgré toutes les études, les colloques, les revendications, rien ne bouge dans la photo, rien ne bouge dans les mondes de l’art sans politique publique volontariste.

Face à des décennies de surdité, de silence imposé, d’insultes, de dénigrement, de manque de moyens, nous en avons assez. Nous parlons égalité des chances, nous pensons parité, nous exigeons le partage équitable des ressources publiques.

Non, l’égalité ne se conjugue pas avec manque de talent ou uniformité. L’égalité n’est pas l’aliénation de votre libre-arbitre, pas plus qu’elle n’est synonyme d’illégitimité des femmes. En revanche, il s’agit bel et bien de mettre fin à la confiscation des moyens symboliques, institutionnels et financiers par une minorité souvent aveugle à ses privilèges.

Non, l’exigence de parité n’est pas synonyme d’un enfer féministe et totalitaire. Il s’agit pour beaucoup d’entre vous de sélectionner 10 à 25 femmes par an dans vos programmes ! 10 à 25 ! Nous voulons croire que les responsables du milieu de la photographie sont capables de faire des choix plus éclairés.

Allons-nous déclencher une nouvelle guerre des sexes ? Non. En exigeant notre part, nous ne faisons que pointer un prodigieux déséquilibre et clamer l’urgente nécessité de le résorber. 

Écoutez-nous. Il est temps.

Pour comprendre ce que sont le sexisme et le racisme, leurs conséquences et leurs mécanismes, il est indispensable de s'informer, de lire, de rencontrer, d’entendre les personnes concernées.

Quand des commissaires doivent répondre à l’obligation d’inclure plus de femmes dans une exposition, elles et ils en ressortent riches de nouveaux savoirs, de découvertes, d’envie de transmettre ces pans entiers de la photographie. Toujours !

De cette contrainte nait la créativité, l’ingéniosité. C’est la raison d’être de la feuille de route pour l’égalité femmes/hommes du Ministère de la culture français à laquelle ont contribué de nombreuses artistes devenues militantes par nécessité.

Dans un monde idéal, ni objectifs chiffrés ni sanctions financières ne seraient nécessaires et nous serions toutes en train de travailler ou de discuter de notre prochaine exposition avec vous. Hélas nous en sommes loin. Très loin.

Écoutez-nous. Prenez votre temps.

L’inégalité première dont découlent toutes les autres c’est l’inégalité entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas l’égalité en tant que telle que nous voulons, mais un bouleversement des rapports dans une société étouffée par des normes invisibles à celles et ceux qui les perpétuent. 

Vous pensez que les choses changent progressivement et que nous devons être patientes ? Non, les choses ne changent pas d’elles-mêmes. C’est à nous toutes et tous de les faire bouger, de sortir de nos zones de confort.

C’est pourquoi nous en appelons à tous les responsables d'institutions, de festivals, de maisons d'édition, de galeries : soyez les acteurs et les actrices d’une nouvelle expansion de la photographie ! Aimez la photographie autant que nous l’aimons, nous qui continuons malgré tout, avec si peu de visibilité ! Exposez, achetez, collectionnez les travaux des femmes.

Nous sommes à un moment déterminant de notre histoire.

Allez-vous être avec nous ?

Osez !

Osons !

 

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A MANIFESTO FOR PHOTOGRAPHY

8 NOVEMBER 2018

PARIS PHOTO

We are all photographers!

Look at us. Take your time.

There are many of us.

Some of us are self-taught, others trained in the best art schools, where we represent more than 60 percent of graduates. Yet, our share barely exceeds 20 percent of artists exhibit in France and other Western countries.

The history of photography is often evoked as an excuse to justify our absence from public collections and gallery walls. But whose history? Women have seized the possibilities of this medium since its inception and have distinguished themselves in all genres, from scientific photography to war reportage. This earned them fame and fortune in their time. Unfortunately, their existence has been largely swept away by the persistence of an all-powerful myth: that of the creative genius of exclusively masculine essence.

Look at us. Take your time.

You probably believe that neither the genre nor the race of the artist motivates your choices. That only the quality of the work matters! The quality. Over 80 percent of photographs that are exhibited or bought are produced by Western men. Is talent really so unequally distributed? In reality, the talent we’re speaking of is a norm that limits the freedom of choice and the liberty to create.

The path a woman’s work has to travel to finally land on the desk of a cultural gatekeeper is an extremely arduous one. Far more so than that of her male colleagues. The old boys’ club surely leaves little room, if any, for female members. But this is hardly the only reason.

What happens when your breasts attract more attention than your photographs? In your opinion, how much are your chances reduced after daring to refuse the advances of an editor, a gallery owner, or a patron… Regardless of the quality of your work.

Another major obstacle? The failure of awareness and lack of commitment on the part of institutions, festival directors and collectors … Those who leave women on the sidelines, relegating them to the ‘discoveries’ section, forgetting them minutes after boasting about having ‘discovered’ them. Only ten percent of prizes in the art world are awarded to women. Ten percent!

If all of us experience sexism, some of us are also regularly subjected to racism. The latter group are even less visible, more marginalised, and even more exploited. And yet, it’s on the margins that art bubbles, questions, and renews itself!

Look at us. Take your time.

The world of art and photography reflects the mechanisms of inequality in our societies. They do not reflect the wealth, complexity, and diversity of contemporary creative practices. As a result, audiences are deprived of a more open, more diverse vision of our world.

 

As for the consequences for us, women, they are immense: our opportunities for creation and production are significantly weakened, and our lack of visibility blights our careers. We make up only 20 percent of artists supported by public funds. 20 percent!

Look at us. Take your time.

Enough of this denial. Despite all the studies and conferences, nothing changes in photography, nothing changes in the art world(s) without proactive public policy.

After enduring decades of willful blindness, imposed silence, insults, denigration, and a lack of resources, and we have had enough. We are talking about equal opportunity, we believe in parity, and we demand the fair distribution of public resources.

No, equality does not equate with lack of talent or uniformity. Equality does not mean giving up your free will, no more than it is synonym for the illegitimacy of women. Rather, it is a question of putting an end to the appropriation of resources, symbolic, institutional, and financial, by a minority that is often blind to its privileges.

No, the requirement of parity does not equate with a feminist and totalitarian hell. For many of you, equality means exhibiting between 10 to 25 women a year. 10 to 25! We would like to believe that curators and gallerists are capable of (more) enlightened decisions!

Are we going to start a new ‘battle of the sexes’?

No. By demanding our rightful place, we are doing nothing more than pointing out a glaring disparity and insisting on the urgent necessity of correcting it.

Listen to us. It’s time.

To understand what sexism and racism are and their consequences and mechanisms, it’s imperative to educate yourself, to read, to meet and listen to those who are most directly affected.

When curators must respond to a commission to include a majority of women in an exhibition, they emerge from the experience rich in new ideas and discoveries, and desirous to spread knowledge of these new territories of photography.

Out of constraints, creativity and ingenuity are born. It’s the central tenet of the French Cultural Ministry’s roadmap for gender equality, to which numerous artists have contributed, having become activists out of necessity.

In an ideal world, neither numerical objectives nor sanctions would be necessary, and we would all be working or discussing our next exhibition with you. Alas, we are a long way off. A very long way.

Listen to us. Take your time.

The prime inequality from which all other inequalities stem is the inequality between men and women. It’s not so much equality that we want, as a complete reordering of our relationships in a society that is being suffocated by invisible norms and those that perpetuate them.

Do you think that things change gradually and that we should be patient?

No, things do not change by themselves. It’s up to us all to shake things up and leave our comfort zones.

This is why we call on the directors of cultural institutions, festivals, publishing houses, and galleries to be players in a new development in photography. Love photography as as much as we love it, we who continues despite everything, with so little visibility!

Exhibit, buy, and collect artworks by women!

We are at a decisive moment in our history.

Will you stand with us?

Dare!

Let us all dare!

 

 

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