Péril en Inde

Des arrestations d’avocats, de responsables d’ONG et de militants des droits humains ont eu lieu cette semaine en Inde. Shaj Mohan et Divya Dwivedi dénoncent la répression des voix dissidentes menée par le parti nationaliste hindou au pouvoir, le BJP.

À l’approche des élections indiennes de mai 2019, la pente autoritaire du gouvernement dirigé par le premier ministre Narendra Modi et le parti nationaliste hindou au pouvoir, le BJP, ne cesse de s’accentuer.

Plusieurs avocats, responsables d’ONG et militants des droits humains ont ainsi été arrêtés cette semaine par la police, qui invoque la loi UAPA (Unlawful Activities Prevention Act). Celle-ci permet d’emprisonner jusqu’à six mois, sans décision de justice, les personne suspectées de terrorisme ou d’aider des terroristes.

« La vague de répressions qui s’abat sur les militants, avocats et défenseurs des droits de l’homme est perturbante et menace les valeurs basiques des droits de l’homme », ont écrit dans un communiqué commun les ONG Amnesty International et Oxfam.

Shaj Mohan et Divya Dwivedi, deux jeunes philosophes travaillant en Inde que Mediapart avait rencontrés au printemps, dénoncent cette répression des voix dissidentes.

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Le 28 août, la police indienne a arrêté plusieurs militants, perquisitionné leurs maisons, confisqué leurs ordinateurs et téléphones portables et exigé les mots de passe de leurs comptes mails : Anand Teltumbde (universitaire et intellectuel dalit), Sudha Bharadwaj (universitaire et avocate), Varavara Rao (professeur à la retraite et poète), Arun Ferreira (avocat des droits de l’homme), Vernon Gonsalves (universitaire et écrivain) et Gautam Navalakha (écrivain, journaliste et militant des droits de l’homme). Ces arrestations s’inscrivent dans une série de persécutions engagées par les forces hindouistes d’extrême droite (et analysées dans le dernier numéro de la Revue des femmes philosophes (n° 4-5), dont Anand Teltumbe était l’un des contributeurs).

La police les accuse d’appartenir à un « front antifasciste » qui tenterait d’affaiblir le gouvernement nationaliste de M. Modi, sous-entendant ainsi que le gouvernement serait fasciste et que l’antifascisme serait un crime… On leur reproche également de « lire trop de livres » et de « gâter les étudiants », mais aussi d’œuvrer au soulèvement des Dalits (« Intouchables »), notamment en commémorant une victoire dalit en 1818 contre un royaume brahman en Inde centrale.

Qualifiés de « Naxalites urbains » par le juge, ces militants sont accusés de collaborer avec les « Maoïstes ». Le terme « Maoïste », les expressions « Maoïste urbain » ou encore « Naxalite urbain » sont employés par l’extrême droite pour associer les intellectuels et militants des droits de l’homme au champ sémantique du terrorisme afin de pouvoir les poursuivre dans le cadre des lois antiterroristes. Plusieurs militants et manifestants dalits suspectés de « terrorisme » et arrêtés le 6 juin dernier sont encore en prison aujourd’hui. Le terme « Naxalites » renvoie à la révolte paysanne et tribale de 1967 dans le village de Naxalbari au Bengale-Occidental, qui marqua le début d’un mouvement national pour les droits des paysans et des populations tribales.

Le BJP (Bharatiya Janata Party), qui gouverne le pays, est le bras politique de la très puissante organisation non gouvernementale d’extrême droite hindouiste RSS (Rashtriya Swayamesevak Sangh, que l’on peut traduire par « organisation patriotique nationale »), qui estime que la nation indienne devrait être dirigée par la minorité issue des castes supérieures, et en particulier par les Brahmanes. Ce principe se nomme « hindutva » ou « hindouïté », d’après la religion hindoue, principe en réalité forgé au début du XXe siècle.

Le BJP a commencé à monter en puissance à partir de 1992, avec la destruction, par des nationalistes, d’une mosquée datant du XVIe siècle et les pogroms antimusulmans qui ont suivi. M. Modi a, quant a lui, débuté son ascension politique en 2002, porté par les « émeutes du Gujarat » et le massacre de plus d’un millier de musulmans dans cet État dont il était à l’époque le premier ministre. La victoire électorale du BJP en 2014 a été précédée en 2013 par les pogroms des « émeutes de Muzaffarnagar ». Les organisations nationalistes hindouistes ont toujours fait des massacres un mode de gouvernement.

L’idée d’une « nation gouvernée par les castes supérieures » étant difficile à défendre avec des mots, ces organisations sont aujourd’hui en guerre contre toute forme d’intellectualité. Depuis 2013, trois philosophes ont été abattus et une journaliste a été assassinée en bas de chez elle. Plus récemment, le leader étudiant Umar Khalid a échappé de justesse à une tentative d’assassinat par des nationalistes hindous qui se présentent comme des « protecteurs de vaches » (et ciblant à ce titre les personnes qui mangent du bœuf).

Depuis son arrivée au pouvoir, M. Modi a ravagé toutes les institutions d’éducation en imposant les programmes de recherche du RSS, qui portent notamment sur les propriétés divines de l’urine de vache, les technologies médicales anciennes ayant permis de créer Ganesh (un dieu avec la tête d’un éléphant et le corps d’un garçon), les technologies aéronautiques de l’ancien sous-contient qui permettaient aux dieux de voler dans les airs, les télécommunications sans fil de l’époque ancienne ou encore l’Inde comme origine de toutes les civilisations dans le monde.

Cette phobie des lettres conduira probablement à d’autres arrestations et meurtres d’intellectuels, philosophes et écrivains dans les jours à venir. Mais c’est aussi une certaine tolérance internationale envers la puissance économique indienne et un silence inacceptable qui permettent à ces tueries de continuer de plus belle.

Divya Dwivedi et Shaj Mohan sont des philosophes basés dans le sous-continent.

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