Attentats du 13-Novembre : notre couverture du procès

À procès exceptionnel, dispositif exceptionnel. Aux comptes rendus d’audience, se grefferont dans notre journal des récits documentés sur le commando de terroristes, de grands entretiens avec les acteurs clés de l'époque et le carnet de bord de sept victimes des attentats.

À procès exceptionnel, dispositif exceptionnel. Depuis une quinzaine de jours, vous avez commencé à découvrir dans nos colonnes la façon dont nous comptions couvrir le procès du 13-Novembre, qui débute ce mercredi 9 septembre à Paris.

Notre journaliste Matthieu Suc, spécialiste des questions de terrorisme et d’espionnage, a publié une série d’articles retraçant le parcours, l’itinéraire, et la préparation de l’attentat vu du côté des terroristes. Vous pouvez la retrouver ici.

Tout au long des neuf mois que doit durer le procès, et en plus des comptes rendus d’audience que livreront régulièrement Karl Laske et Matthieu Suc (qui avaient déjà tous deux suivi le procès des attentats de janvier 2015), nous vous proposerons en outre de grands entretiens avec ceux qui ont dû faire face aux attentats depuis un poste à haute responsabilité. Qu’ils soient issus des rangs de la police, de la magistrature ou encore des pompiers, ils ont accepté de raconter dans le détail le choc, leurs émotions, leurs réactions, leurs erreurs, et les leçons qu’ils en ont tirées. Le procureur François Molins est le premier à s’être confié de la sorte. (lire ici)

Enfin, nous avons souhaité faire une place particulière au sein du journal aux victimes, directes ou indirectes, des attentats. Tout au long du procès, elles raconteront, dans la partie Journal de Mediapart, leurs attentes, l'évolution de leur regard sur les audiences, ce qui leur passe par la tête, les agace, les surprend, les réconforte, les émeut. À notre demande, elles nous ont adressé de courts textes de présentation que voici.

 Jessica, bientôt 30 ans.

« Je découvre la difficulté de trouver un emploi en étant handicapée. J’ai un Master 2 en gestion de projets culturels. Je suis passionnée par la photographie, la décoration, la mode, séries, et je l’avoue, de « The Voice », surtout depuis que je ne dors plus. Le soir du 13 novembre 2015, je fêtais mes 24 ans au restaurant La Belle Équipe avec dix amis et Roman, mon compagnon. J’ai pris dix balles (une par convive, merci aux retardataires), trois amies ont été gravement blessées et Victor, que je connaissais depuis mes 10 ans, est mort.

Le diagnostic était clair j’avais perdu l’usage de mes jambes. 

Après une dizaine d’opérations, deux ans en rééducation aux Invalides, grâce à mon acharnement et celui de mes kinésithérapeutes, je ressors debout sur des béquilles, marchant avec une orthèse cruro-pédieuse en carbone. 

Ma vie est chamboulée à jamais et les douleurs neuropathiques deviennent les terroristes de mon quotidien. 

Je ne sais pas ce que j’attends du procès, car les fanatiques ne sont pas capables de dire la vérité, mais j’y serai pour honorer Victor, les autres victimes et mon insouciance qui est morte ce soir-là. 

Roman et moi pourront peut-être commencer à clore ce chapitre de notre vie et à en commencer un nouveau.

Nadine Ribet Reinhart, 60 ans.

Médecin de santé publique, dans le domaine de l’accès aux soins, de l’organisation de l’offre aux soins (notamment pour les personnes âgées ou vivant avec un handicap).

Mariée, trois enfants. Optimiste de nature, un fort caractère (paraît-il) et pas toujours apprécié à sa juste valeur

Le 13 novembre 2015, Valentin 26 ans, notre fils aîné n’est pas ressorti vivant du Bataclan.

Très rapidement (deux mois), ce « drame » individuel est devenu collectif avec l'association Fraternité et Vérité créée en janvier 2016 par certains qui me lisent : merci à eux. Quelques actions d'éclat pas forcément partagées mais assumées totalement, notamment en lien avec maître Maktouf. Du coup le premier ministre Belge – Charles Michel – a exprimé son inquiétude sur mon état de santé mental début février 2016 (sur Europe 1).

Depuis je me suis assagie car en mémoire de Valentin, et sous le regard d'O.., M.. et L... ( mari, et frère et sœur de Valentin) qui me demandent pour de bonnes raisons d'être raisonnable.

Pour le procès, j'ai épargné depuis cinq ans des jours de congé pour me libérer du temps dédié aux audiences. 

Aucune prévision sur comment vais-je vivre ce procès dont je voudrais déjà que l'on arrête de dire, d'écrire et de proclamer que ce sera le procès du siècle.

Christophe Naudin, 46 ans.

Je suis enseignant d'histoire en collège. J’ai publié Journal d'un rescapé du Bataclan. Être historien et victime d'attentat (Libertalia, 2020).

Roman, 30 ans.

Je suis passionné de pêche, de géopolitique et d’histoire, que des passions de jeune. J’ai fait des études d’économie, ce qui s’est soldé en 2015 par l’obtention d’un M2 en économie du secteur public. En 2016, j’ai enchaîné avec un master 2 expertise des conflits armés.

Le soir du 13 novembre 2015, je fêtais l’anniversaire de ma compagne, Jessica, au bar La Belle Équipe rue de Charonne, accompagné d’une dizaine d’amis. L’attentat a blessé grièvement quatre de mes proches, dont Jessica et tué un ami.

Je m’en suis sorti vivant, mais à jamais marqué par ce drame et ses conséquences. Les attentats m’ont irrémédiablement changé, le 13 novembre c’est maintenant ma vie.

Je ne sais absolument pas comment je vais réagir lors du procès. Cette épreuve, nous allons la vivre à deux avec Jessica, nous allons pouvoir nous épauler et j’essaie de dédramatiser en me répétant que nous avons traversé bien pire.

Du procès, je crois que je n’en attends pas grand-chose pour ne pas être déçu mais je souhaite y assister régulièrement, parce que contrairement à d’autre, j’ai la chance de pouvoir le faire. J’espère juste de la vérité et des éléments de réponse pour comprendre comment un tel drame est advenu en France, dans ma ville, Paris.

Georges Salines, 64 ans.

Je suis né en 1957 à Sète. En 1980, j’ai épousé Emmanuelle, qui, comme moi, étudiait la médecine à Montpellier. Nous avons eu trois enfants, Clément, Guilhem et Lola. Le 13 novembre 2015, Lola a été assassinée au Bataclan par un commando du groupe État islamique. Dès le lendemain de l’attentat, j’ai lancé des appels à défendre les droits des victimes et à combattre le terrorisme djihadiste de manière raisonnée et efficace, c’est-à-dire en rejetant les amalgames et les pulsions revanchardes.

En janvier 2016, j’ai créé avec d’autres victimes l’association 13onze15 : fraternité et vérité, dont j’ai été le président jusqu’en septembre 2017, et dont je suis aujourd’hui président d’honneur. Depuis, j’interviens fréquemment dans les médias et devant des publics variés pour combattre toutes les formes d’intolérance et de violence politique et religieuse. Je le fais notamment depuis mars 2018 dans les lycées et les collèges dans le cadre d’un programme mis en place par l’AfVT avec le soutien du ministère de l’éducation nationale et du CIPDR.

J’interviens désormais également, à la demande de plusieurs SPIP (services pénitentiaires d’insertion et de probation), auprès de personnes détenues ou sous main de justice. Je suis l’auteur de deux livres : L’Indicible de A à Z (Le Seuil, 2016) et Il nous reste les mots (Robert-Laffont, 2020) co-écrit avec Azdyne Amimour, père d’un des trois assaillants du Bataclan.

Emmanuel Domenach, 34 ans

Je suis marié, père d’une petite fille de 2 ans. Je travaille comme juriste spécialisé en droit public au sein d’un établissement public d’Etat.

J’étais au Bataclan le 13 novembre 2015. Ce soir-là j’ai eu de la chance : je n’ai perdu aucun proche et je n’ai subi aucune blessure physique. Il me reste une cicatrice invisible qui aime à se rappeler à moi de temps à autre. Depuis cette date, je suis déterminé à faire quelque chose de ce que j’ai vécu non seulement ce soir-là mais aussi dans les mois qui ont suivi. Il est essentiel que cela n’ait pas servi à rien. C’est le « chemin » de ma reconstruction.

En ce sens, j’ai participé à la création de l’association de 13onze15 fraternité et vérité dont j’ai été le vice-président pendant plus d’un an et demi. Depuis, je suis un retraité « actif » et je m’implique de différentes façons avec l’Association française des victimes de terrorisme dans les écoles ou encore en tant que vice-président du récent observatoire citoyen des droits des victimes etc.

Guidé par la conviction que le combat contre le terrorisme djihadiste est aussi un combat d’idées qui passe par la défense de nos principes démocratiques, il m’arrive de temps à autres de prendre position pour que les attentats ne servent pas d’excuse aux fossoyeurs des droits de l’homme.

Aurélia Gilbert, 48 ans.

Je suis mariée et nous avons deux filles de 18 et 20 ans. Je travaille comme responsable numérique d’un groupe industriel étranger. Je suis rescapée des attentats du 13-Novembre ; j’étais au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan.

J’ai participé à la création d’une des associations de victimes : 13ONZE15 – Fraternité et Vérité

J’ai eu la chance de ne pas être blessée physiquement ce soir-là, ni de souffrir depuis d’un syndrome post-traumatique grave. Mais cet attentat a causé de profonds bouleversements dans ma vie personnelle et sociale, dont les échos se font toujours ressentir aujourd’hui. Ce que l’on appelle des « blessures psychiques », mais aussi des questionnements intimes sur la mort, la religion, la société, la justice. Le Pourquoi est-ce arrivé ? et le Comment est-ce arrivé ? Encore plus à l’approche du procès…

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