Salut Manu. Hommage polyphonique

Ce n’est pas évident de dire au revoir à quelqu’un qu’on a tant aimé. Notre camarade Manuel Jardinaud nous a quittés et laisse un terrible vide dans notre rédaction. Car il était un pilier de notre collectif, nous avons tenu à lui rendre un hommage collégial.

Manuel Jardinaud s’en est allé, ce mardi 9 mars, à l’âge de 49 ans. Même s'il a eu l'ironique délicatesse de nous préparer à ce départ dramatique qui nous bouleverse tant, la tristesse est aujourd'hui infinie. En plus de l'hommage rendu par Edwy Plenel (lire ici) et par l'association des journalistes de l'information sociale (lire ici), toute l'équipe de Mediapart a tenu à lui rendre aussi un peu de ce qu'il nous a tant apporté durant quatre ans.

Certains ont préféré garder leurs pensées pour eux, ou ont préféré envoyer des photos pour illustrer ce « livre d'or », d'autres ont réussi à surmonter leur désarroi, pour raconter leur « Manu », car pour tout le monde – dans et hors les murs de Mediapart –, il était Manu.

Tous nous pensons extrêmement fort à lui, pour toujours, ainsi qu'à sa famille, à sa fille Rosalie, et à tous ses amis, nombreux, dont nous partageons la peine.

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« Manu, tous les matins, il était déjà là, il arrive tôt, café, clope, c’est lui qui nous accueille, avec l’actu du jour, la vie, la musique évidemment, ses Doc, ses derniers achats aux soldes (ses jeans, ses teeshirts, toujours les mêmes), sa fille dont il parlait si souvent, pour laquelle il était souvent heureux, parfois inquiet. Il suivait comme le lait sur le feu les manifs lycéennes et les blocages parfois houleux. Il alertait aussitôt la rédac. Ça donnait parfois des papiers dans le journal…

Dans le journal justement, sa pratique, ses envies, ses choix journalistiques, c’était justement la volonté d’expliquer, de comprendre, de faire parler les gens. Mais surtout – je crois – de dire quand ça n’allait pas, quand c’était injuste, quand c’était pour les gros aux dépens des petits. Il avait alors le parti pris enlevé, et si juste pour le coup. Il a dû se pencher sur la Macronie, la matière était raide, ardue, et pour tout dire parfois totalement inintéressante – il a tout fait pour le faire bien, y compris de se mettre sur d’innombrables et improbables boucles Telegram de militants LREM qui découvraient la politique… Il s’agaçait souvent de ce pouvoir de droite et de droite. C’était un job épuisant – il a tenu la barre.

Il fait aussi partie des rares journalistes garçons à avoir bossé très vite sur les violences sexistes et sexuelles au journal, se portant volontaire – il était à fond, très en soutien, s'est tapé l'enquête Cinémathèque, a bossé avec nous sur une affaire difficile, etc. Il envoyait tout le temps des messages dès qu'il voyait des trucs passer. Et il ne lâchait pas le sujet. Ses partis pris sur l’indifférence de LREM à cette question en témoignent… Il disait qu’il voyait sa fille, cette nouvelle génération, et que c’était crucial, ce qui se passait.

Et puis Manu a accepté tous les postes qu’on lui a proposés, du social à la politique, de LFI à la majorité, puis de retour au social… Ça lui ressemble bien, d’ailleurs. Parce qu’il était particulièrement affûté quand il faisait résonner sa connaissance du social dans le monde politique, et réciproquement. Et parce qu'il était un excellent camarade, attentif, gentil (et gentil c’est rare), prenant des nouvelles quand l’un de nous était à l’hosto ou dans le dur, quand on avait un coup de mou. Devenant DP et se syndiquant à la CGT. Nous disant qu’il fallait faire un peu relâche, se ménager (quelle ironie), et qu’il avait de la chance de bosser là où il était. Ce sont même les derniers messages qu’on s’est échangés.

Bordel, c’est nous qui avions de la chance. »

Lénaïg Bredoux

 © G. Dx © G. Dx

« Tu étais mon collègue, tu étais mon camarade, tu étais mon ami. Toujours prompt à féliciter, à remercier, à aider, tu étais de ceux qui donnent et de ceux qui aiment. Nous sommes arrivés en même temps à Mediapart, je crois que ça nous a très vite liés – même si je ne nie pas l’importance de la fête que l’on aimait faire ensemble. Tu as été d’un soutien sans faille, d’une joie de vivre infinie et d’une gentillesse à toute épreuve. Tu faisais tout pour que je vois les choses du bon côté et je te promets d’essayer. 

Mes mots sont bien loin d’être à la hauteur de ce que tu étais et de ce que tu seras à tout jamais. Bien loin d’être à la hauteur de la tristesse qui m’habite, qui nous habite tous. Tu n’étais vraiment pas comme les autres et tu nous manqueras à tout jamais. Je t’aime, nous t’aimons, et tu resteras toujours à nos côtés. »

Claire Denis

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« À Manu, l’ami de toujours, l’incorrigible amoureux,
qui m’a appris combien l’amitié est supérieure à l’amour, ce sentiment généreux et joyeux qui répare les blessures et donne du sens à la vie,
qui est là, toujours là, lové profondément en soi.
De tout mon être, il va me manquer.
A Rosalie que j’attends les bras ouverts. »

Sabrina Kassa

« Il y a beaucoup de choses que je vais garder précieusement. Beaucoup de choses qui nous ont bien fait marrer. Beaucoup d’autres qui nous ont bien agacés. Il y a des séances interminables de « tu préfères » ; des hurlements pour viser la lune, parce que ça nous fait pas peur ; des photos, plein de photos, avec toujours cette même question : “Elle est belle ma fille, hein ?”

Il y a des déplacements à Tours, à Bordeaux, ailleurs ; des verres vidés un peu trop vite, des explications données un peu trop tard. Il y a surtout des fous rires, des regards entendus, des joues rentrées (toi-même tu sais), des avis partagés, des choses qui n’appartiennent qu’à nous. Merci Manu, c’était drôle, un peu foutraque, parfois pénible, souvent joyeux. Tu vas manquer, tu vas me manquer, tu me manques déjà. »

Ellen Salvi

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« C’était presque devenu un rituel. Le matin, Manu arrivait parmi les premiers à la rédaction, direction la machine café. On tançait ensuite, à quelques-uns, les dernières déclarations publiques de tel ou tel représentant politique. Manu était servi : en suivant la majorité présidentielle, il se fadait tout un tas de drilles orgueilleux et déconnectés : ce député qui se croit « trop subtil, trop intelligent » pour le menu peuple, son collègue qui pense qu’on devient SDF « par choix »… Cela donnait des discussions corsées, dès le matin au café. 

Manu venait du social, de la lignée de ces journalistes qui réhabilitent la profession en documentant la réalité sociale du pays. L’anti-journalisme de cour qui pullule sur les plateaux télé, en somme. Il s’intéressait en permanence à celles et ceux qui n’ont pas accès aux médias, et se proposait de partir en reportage dès qu’un événement populaire surgissait. Ce n’est pas un hasard si, le samedi 17 novembre 2018, alors que j’assurais mon tour de perm’ de week-end, c’est lui qui s’était proposé pour couvrir la première journée de mobilisation de ce qui allait devenir le mouvement des gilets jaunes. Manu avait proposé de passer la journée, à partir de 6h30 du matin, avec un jeune intérimaire qui manifestait sur un rond-point près de Reims et qu’il avait contacté sur Facebook.

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Quand j’ai intégré le journal, nous ne nous connaissions pas. Manu, qui était arrivé quelques mois plus tôt, a pourtant été de ceux les plus soucieux que mon arrivée se passe bien. Un texto sympa par-ci, une pause café par là. Au fil des mois, je découvrais un collègue généreux, entier et sensible. Jamais surplombant, toujours bienveillant. Un gars attachant et drôle aussi, très drôle, le sourire souvent coincé aux lèvres. Même pendant le premier confinement, après une journée bloqué devant l’ordi à remâcher une actualité dramatique, c’est lui qui nous changeait les idées en animant, à partir de 18h00, la « salle détente » du journal (un salon virtuel en visioconférence pour parler de tout sauf du travail). Manu n’était pas qu’un collègue, c’était devenu un camarade fidèle et essentiel pour la vie du journal.

Merci pour tout ce que tu étais, l’ami. »

Antton Rouget

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« Je me souviens de l’arrivée de Manuel à Mediapart en avril 2017, pour nous filer un coup de main alors que Mathilde et Rachida étaient toutes deux en congé maternité. Je me souviens de ses premiers moments avec nous.

Je me souviens de ces quelques (tout) petits jours de tâtonnement pour comprendre qui faisait quoi, qui disait quoi, qui pensait quoi dans notre collectivité.

Je me souviens qu’en moins d’un mois, il naviguait à Mediapart comme s’il y avait toujours été.

Je me souviens de son sourire, large, de son rire, franc, et de ses petites hésitations au moment de nous présenter un sujet, auquel il voulait toujours rendre justice le mieux possible.

Je me souviens de notre travail commun sur le programme «social» du candidat Emmanuel Macron, et de notre première passe d’armes avec la Macronie. La première avant tellement d’autres.

Je me souviens des apéros.

Je me souviens de nos rires pour évoquer la faconde de tel syndicaliste, déclarant toujours dans un grand sourire que les choses étaient très graves.

Je me souviens de son départ pour la politique, de son retour au social, de tous les articles que nous avons écrits ensemble, où qu’il soit.

Je me souviens de la joie.

Je me souviens de sa présence aux manifs, carnet ou banderole en main.

Je me souviens qu’en décembre dernier, il avait été fortement choqué de la garde à vue pour rien imposée à une jeune militante syndicale.

Je constate qu’en un peu moins de 4 ans à Mediapart, il aura écrit pile 300 articles. On en attendait d’autres.

Salut Manu. »

Dan Israel

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« Un mec vraiment cool. Un fédérateur de toutes nos différences, comme un bon copain qu’on aime avoir près de soi, un soutien, sensible. Tu étais le meilleur d’entre nous. C’est injuste de te perdre si brutalement. »

Gaëtan Le Feuvre

« Je t'ai d'abord connu au travers de ton travail. Ton entêtement à parler des invisibles et de l'injustice. Tes papiers précis et éclairants. Nous avons échangé quelques fois sur des obsessions communes. Ou parce que tu avais la gentillesse de me proposer de travailler sur des sujets qui te semblaient importants.

Maintenant je te découvre au travers de récits, photos et anecdotes que tes collègues et ami.e.s échangent. Et se dessine le portrait d'une personne que j'aurais tant aimé connaître.

A toi, à elles, à eux. Toutes mes pensées convergent vers Mediapart qui perd une belle et grande figure. »

Cécile Hautefeuille

« À toi Manu - Manou en espagnol, parce que cet accent te faisait sourire -, à toi qui aimais tant la vie. Merci Manu, pour tous les bons moments que tu as laissés dans nos mémoires, pour cette simple sympathie qui égayait nos jours gris et que nous n'oublierons jamais. Merci Manu d'avoir été un exemple, en tant que journaliste, en tant que camarade et surtout en tant que belle et bonne personne.

Te echamos y te echaremos siempre de menos. »

Irene Casado

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« Mon cher Manu,

La première fois que je t’ai croisé, tu marchais aux côtés de Mathieu à proximité du journal. Il te connaissait depuis longtemps, et alors que ton arrivée était annoncée au pôle social, je l’avais entendu assurer que tu étais « super sympa ». De retour quelques mois plus tard, j’ai pu me rendre compte à quel point ta réputation n’était pas usurpée. À la fois bosseur et fêtard, tu témoignais auprès de nous de cette « bienveillance » qu’on n’ose à peine invoquer tant le mot a été détourné, mais auquel tu redonnais, par ton comportement, son sens doux, empathique, altruiste et sincère.  

Des souvenirs me reviennent en vrac : des verres bien trop nombreux et tardifs à diverses terrasses (même si j’étais clairement un petit joueur à côté de toi) ; les émissions qu’on a préparées ensemble ; toi arrivant à mon secours avec ta liste de contacts quand il s’agissait d’inviter un député de la majorité et que j’étais paumé ; des déjeuners lors desquels on refaisait le journal et parfois le monde ; toi parlant de ta fille avec fierté ; tes Doc sur ton bureau quand tu lisais un truc ; tes concours de titres « jeu de mots pourri » avec Pauline ; tes concours de « tu préfères » avec Ellen ; les heures de CSE passées avec nos camarades DP ; toi me chambrant sur « la social-démocratie », et j’en passe.

Merci de nous avoir tant apporté, avec cette joie et cette simplicité que ton souvenir nous appellera à cultiver, après avoir apprivoisé la douleur et le manque. » 

Fabien Escalona

« A Manu,

Je voudrais dire que j'ai signé le 17 février dernier un article qui aurait dû être écrit de sa main. Et je voudrais avec le recul le lui dédicacer, car l'objet de cette enquête dit beaucoup des questions qui lui tenaient à cœur.

Requis par d'autres urgences, Manu nous avait alertés, Martine et moi, en janvier, pour nous demander si nous pouvions prendre en main une enquête qu'il avait engagée et qu'il n'avait pas eu le temps de finir. Lui ayant donné mon accord, il m'a envoyé cinq mails coup sur coup. Tardant à en prendre connaissance, Manu m'avait relancé une ou deux fois : "Ce n'est pas au jour près, mais regarde: tu verras, c'est important !"

Finalement, donc, je m'y suis mis. Et j'ai découvert que Manu m'avait envoyé une enquête bouclée quasiment clés en main : dans les cinq mails, il y avait tous les contacts utiles, tous les documents nécessaires, pour raconter cette histoire folle, si révélatrice du capitalisme violent dans lequel la France a basculé, du groupe Saint-Gobain, qui veut céder l'une de ses importantes filiales, à un fonds d'investissement vautour. Cet article, qui aurait pu être le dernier écrit par lui, a donc finalement été mis en ligne le 17 février. Il est ici.

Dans la plupart des grands médias, ce genre d'enquête sociale a disparu – tout comme les rubriques sociales ont disparu, fondues le plus souvent dans des services économiques, faisant de plus en plus la part belle à la finance. Manu, lui, a maintenu le flambeau et, par sensibilité personnelle, par ouverture aux autres, a très grandement contribué à ce que la question sociale soit l'une des marques de fabrique de Mediapart. C'est une fierté d'avoir travaillé à ses côtés. »

Laurent Mauduit

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« Manu toujours motivé pour travailler sur les violences faites aux femmes, un sujet qui lui tenait à cœur dès ses premiers mois à Mediapart. Souvenir du mal qu’il s’est donné pour enquêter sur l’omerta dans le cinéma et à la Cinémathèque après #MeToo.

Souvenir aussi de mois d’enquête qui nous avaient menés à Amsterdam pour rencontrer des femmes victimes, de sa délicatesse, son empathie, sa patience dans ces entretiens. Souvenir de notre fou rire dans la quête d’un restaurant spécialisé dans les « Poffertjes », pour décompresser avant de remonter dans le Thalys. Souvenir quelque temps plus tard de verres au Baron rouge, bar à vins parmi ses préférés, où il a proposé de me remonter le moral au milieu de cette enquête dans laquelle on galérait.

Souvenir encore, tout début janvier, de son aide. Son attention aux autres, son sens du collectif. Souvenirs surtout de nos pots infinis à la rédaction, fêtes de fin d’année ou fin de saisons, apéros improvisés ou anniversaires, où il tentait de faire passer son rock-punk années 70. Mais où on l’a quand même vu danser sur Matmatah.

Merci pour tout Manu. »

Marine Turchi

« Manu,

« Profite bien de ce temps loin des fracas du monde. » 

C’est le conseil que tu m’as donné, en janvier, à la naissance de mon fils. 

Ces fracas, je me sentais prête à les affronter et à poursuivre mes enquêtes mais aujourd’hui me voici bien désemparée, désarmée pour faire face au vide de ton absence. 

Je devais te présenter mon fils, ton départ brutal l’a privé de cette rencontre. Mais il te connaitra.

Je lui parlerai de Mediapart, de mon arrivée il y a trois ans au sein de la rédaction, de Manu, l’un des piliers qui a su m’accueillir et veiller à ce que j’y prenne mes repères.

Je lui dirai ta bienveillance, ton écoute attentionnée, tes rires si réconfortants et ton sourire radieux.

Je lui raconterai la beauté du journalisme et des reportages de Manu qui savait donné la parole aux oubliés avec tant de respect et questionner les politiques avec franchise, sans complaisance, loin du journalisme de cour. 

Evidemment, je n’oublierai pas de lui parler de la joie de ces fêtes improvisées que tu avais le don d’initier pour le bonheur de toutes et tous.

Voilà pourquoi, Manu, tu resteras toujours parmi nous.

Voilà pourquoi, Manu, tu me manques déjà tant. »

 

Pascale Pascariello

« Manu, tu étais le journaliste qui regardait le réel dans les yeux et tendait la main aux vies qui le composent ; tu étais le copain de rédac’ que tout le monde veut avoir ; tu étais ce que l’on appelle un gars bien ; tu étais un bon buveur, un vrai blagueur.

Manu, tu n’étais pas : tu es et tu resteras. 

Notre Manu. 

Tu nous manques » 

Fabrice Arfi

 © Géraldine Delacroix © Géraldine Delacroix

« C’était un dimanche ensoleillé dans un Paris qui semblait une fête, rue Bonaparte, entre les Beaux-Arts et les quais, alors que des travaux laissaient toute leur place aux piétons. Manu irradiait, large sourire – presqu’aussi large que la chaussée –, un sourire qui défiait les limites de sa barbe ; les yeux à la fois doux et invincibles ; la main dans la main d’une dame ; la démarche légère et sûre de son fait. C’était l’image d’un bonheur individuel qui se fondait dans la foule, les autres, le collectif. C'était Manuel Jardinaud. »

Antoine Perraud

« Un soir de l'été 2017 au Baron Rouge. On boit un verre après une journée de boulot, cela fait quelques mois à peine que tu as rejoint la rédaction de Mediapart ; à l'époque tu es en CDD. Il fait bon, on est dehors, on discute à bâtons rompus. Tu me confies avoir très envie de rester, « Mediapart c'est ma famille », tu me dis. Il y a comme une évidence à te voir rester dans l'équipe.

Quatre ans plus tard, tu es délégué du personnel, tu aimes toujours autant la discussion et je te retrouve dans les locaux du journal, un soir de janvier 2021. Cela fait des mois qu'on ne s'est pas croisé, la faute à ces satanées mesures sanitaires. Je viens de boucler un papier, tu sors d'un CSE. Joie partagée d'échanger comme avant, de laisser le temps filer, de se confier nos derniers enthousiasmes, nos derniers énervements…

On parle, on parle, on parle. Tu es à fond dans ton nouveau mandat, tu ne lâches pas le morceau avec Edwy qui est à côté de nous, Claire est là aussi, avec qui je sens que tu partages pas mal de convictions… Je te dis mon envie de faire avancer l'écologie à Mediapart. Tu m'encourages aussitôt. Tout à coup, tu ressens l'urgence écologique telle que je la vis depuis des mois. On commence à élaborer des pistes…

C'est la dernière fois que je t'ai vu, Manu. Je suis si triste de ne pas concrétiser avec toi ce dont nous avons discuté. Mais quel souvenir joyeux tu me laisses ! »

Amélie Poinssot

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« Non, mais attends. Après celle-là, j’en mets une prochaine. Et après la prochaine, j’en mets encore une autre. » On a tous un·e pote qui, dans les soirées du monde d’avant, monopolisait les playlists Youtube et Spotify. Il faut bien le dire : Manu était de ceux-là. Sauf que contrairement à la plupart de ses homologues « DJ internet », il faut aussi reconnaître que Manu avait du goût, capable de faire découvrir à celles et ceux qui l’entouraient de vieilles pépites punk et rock britanniques comme de faire danser les exigeant·e·s salarié·e·s de Mediapart. Rest in power, Manu, tu manqueras à nos soirées du monde d’après. Tu nous manqueras tout court, en fait.

Donatien Huet

« Manu, 

Je ne t'ai pas beaucoup connu mais les quelques moments où on a pu échanger ont été très joyeux. On se rend vite compte que tu es et resteras une personne exceptionnelle. »

Stéphanie Frick

« Le sourire de Manuel, si grand, si généreux, si lumineux… Il restera à jamais dans mon cœur. »

Sophie Dufau

«Manu, je regardais ce soir nos derniers messages et j’essayais de trouver ce qui me faisait sourire. Tu arrivais tout simplement à rendre les situations moins dramatiques, tu mettais de la joie et de l’espoir là où il y avait de la peine et de l’amertume. Ton dernier message était « On discute dans 5 minutes ? ». Eh bien sache qu’on discutera encore longuement mon cher élu, mon collègue, tu vas me manquer. »

Maxime Lefébure

« Manu, tous les moments que nous avons pu passer ensemble qu'ils soient joyeux ou graves, tu les as marqués par ton sourire. C'était un vrai plaisir de pouvoir te côtoyer au travail et pendant les apéros. Le manque est déjà évident, merci pour ce sourire, cette clope et ce vin blanc !

"Why can't we have eternal life, And never die, Never die ?"

The Who »

Ludyvine Laforme et Angélique Bourgeois

Manifestation contre la réforme des retraites Manifestation contre la réforme des retraites

« Cher Manu,

J'ai passé pas mal de temps à te mettre des devinettes dans ton casier, et à veiller sur toi, on ne s'est jamais croisé, car tu ne m'as jamais
trouvé.

En permanence j'étais caché pas loin de toi et je veillais sur toi.

Aujourd'hui je ne me fais plus de souci pour toi car je sais que tu es là où tu dois être, maintenant c'est à toi de veiller sur moi, sur nous,
depuis là haut.

Merci pour ces moments de rigolades, de partages, tu me laisses plusieurs souvenirs et peu importe celui auquel je pense, car il me fait
forcément sourire. »

Laura Seigneur (ton « petit lutin » à qui tu vas manquer)

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« Manu, c’est celui sur qui je m’appuyais, les soirs sans fin, pour compter mes verres (et oublier de compter à partir d’une heure du matin). Une sorte de maître-étalon sur qui je me calais pour re-commander un verre de vin ou un Negroni. Quelqu’un de sûr, de présent, d’attentif, de prévoyant, de doux. Manu était à l’écoute (même au bout du 6e verre), aux aguets des micro-tourments des uns et des autres, prompt à les prendre au sérieux, mais aussi à les mettre à distance pour mieux en rire. Virtuose en dérision, et en auto-dérision. Notamment sur ses propres « blagues de daron », mes préférées, parce qu’elles étaient l’occasion de rire de lui tout en riant pour de vrai (mais sans jamais admettre que sa blague était vraiment drôle).

Manu, c’est quelqu’un qui chérissait ses amitiés, aussi. Qui évoquait le nom de Sabrina, ma binôme, avec une tendresse immense, en essayant de compter sur ses doigts pour trouver depuis combien d’années il la connaissait (mais il n’avait pas assez de doigts). Il avait cette façon de me dire, au détour d’une conversation banale, à quel point il dorlotait ce lien singulier avec une amie comme une petite chose précieuse mais incassable. Je n’avais pas le cœur à lui dire qu’il radotait. Et puis tout simplement il y avait sa présence tranquille, sa manière précautionneuse de demander si ça allait (mais pas le « ça va ? » du quotidien. Plutôt le « ça va? » qui veut dire « si ça ne va pas, je suis là pour en parler »).

Manu, tu me manques déjà beaucoup. »

Livia Garrigue

 

« Je l’imagine dans l’au-delà,
Aux portes des champs élyséens,
Par principe se disant : « Ah, tiens !
Le paradis suspect que voilà !
Trop d’héroïques forfaits s’y vautrent
Sur des gazons d’un vert pas très franc,
Jonchés de fruits d’or au goût d’intrant.
Le héros qu’on vante est souvent autre.
Enquêtons ! » Quitte à faire le saut,
Autant continuer d’être soi.
Déracinant l’abus, où qu’il soit,
Je sais que Manu jardine haut. »

Bertrand Rouziès

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« Je me souviens de notre dernière conversation, dans la cour du passage Brulon, très certainement la veille de ce weekend fatidique.

Je te demandais des nouvelles de ta fille. Tu disais qu'il allait falloir que tu regardes avec elle pour ParcourSup, ça t'inquiétait, surtout dans le contexte de cette foutue pandémie.

Puis tu es parti (je t'ai lancé un peu je l'avoue, j'aimais bien) sur la réforme du bac, des inégalités qu'elle créait, pas forcément pour ta fille directement, mais globalement, pour tous les gamins d'aujourd'hui et de demain.

C'était toi Manu, cette conservation, cette façon de penser globalement un problème avant de penser en quoi il allait t’impacter personnellement. 

"Être de gauche c'est d'abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c'est l'inverse". Tu étais de cette gauche Manu, à l'inverse de la macronie que tu as couvert, tant bien que mal et qui te désespérait. »

Renaud Creus

Manu, tu riais du palais. Un rire bien à toi, que j’aimais entendre dans la rédaction, tant il était authentique et contagieux. Un rire raclant, ruginant, à la fois sonore et retenu. Un rire qui t’allait si bien et que je n’oublierai jamais.

Michaël Hajdenberg

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« À tes rires sensibles. Salut Manu ! »

Armel Baudet

« Il y avait ton rire, si entier, bien sûr, et tes sourires charmeurs. Je me souviens aussi de quelques larmes, discrètes et pudiques, après une émission de Mediapart consacrée aux exilés que l’UE choisit de laisser couler et aux sauveteurs de l’Aquarius. Tu avais illico demandé aux invités comment donner du temps à SOS Méditerranée. Typique. À quoi sert de faire du journalisme sans s’engager, hein Manu ? Adieu, tu vas nous manquer. »

Mathilde Mathieu

 

« Il est restrictif de résumer une personne à un trait de caractère ou une particularité physique. Et pourtant, plus que son sourire, ses réflexions, ses humeurs, plus que tout ce qui le composait, c‘est la voix de Manu que je veux retenir. Elle donnait à entendre toute l’humanité, la chaleur de son propriétaire. Elle remontait le moral lors des conférences de rédaction où l’actualité se teintait de gris, elle entraînait à rire lors des moments plus conviviaux. C’était la voix d’un journaliste préoccupé de son prochain, c’était la voix d’un très chic type. Cette voix va nous manquer. »

Matthieu Suc

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« Quand Manu a débarqué à Mediapart, en tout début de ce quinquennat, je pouponnais tranquillement à la maison. Je suis revenue au journal et c’est comme s’il avait toujours été là. A l’aise comme un poisson dans l’eau dans le collectif Mediapart, où il a sûrement reconnu l’engagement qui était le sien, sur les questions sociales en particulier, pour le journalisme en général. Et puis Manu, généreux en sourires et en coups de main, ne rechignait pas à s’indigner chaque matin, comme nombre d'entre nous, de la marche du monde (qui a d’ailleurs bien besoin que l’on s’indigne pour lui). Comment alors ne pas l’aimer, cet homme-là ?

Trois ans après son arrivée, après des dizaines de papiers rédigés ensemble ou côte à côte (ah, ces retours de manifs, ces discussions acharnées sur tel ou tel point de la réforme du code du travail ou de la future loi retraite…), élection des nouveaux délégué·e·s du personnel à Mediapart. Il s’agit de s’occuper avec la direction de la "machine entreprise" au-delà du journal. Évidemment, Manu en était ! Nous avons formé cette joyeuse petite troupe inter-services, désormais amputée d’un de ses membres. Dans cet exercice d'élu, où ce qui compte est moins le journal que les salarié·es qui le fabriquent, Manu excellait. Il était fondamentalement un « bon camarade ». La formule est souvent dite à son sujet, elle paraît idiote écrite ainsi noir sur blanc. Mais la gentillesse est un art difficile, que Manu maniait fort bien.

J’aimais Manu, car il était du genre qui parle, et qui écoute. Ces spécimens ne sont pas si nombreux. Il prenait son téléphone, et appelait, longuement, pour dire ce qu’il avait en tête et sur le cœur. Dans cette année sous Covid, dans la distance qui s’est installée fatalement entre nous, ces échanges me semblaient précieux. Ils prennent encore plus de valeur aujourd’hui, alors que notre beau et cher Manuel n’est plus là. »

Mathilde Goanec

« Quelques mots, cher Manuel, pour partager avec toi mon indignation de te voir partir si tôt. Tu faisais partie de ces journalistes énervé·e·s, qui ne se résignent pas au monde tel qu’il est, à ses injustices, à ses hypocrisies. Chaque matin, surtout dans le monde d’avant le Covid et sa distance imposée, nous nous retrouvions, avant toute chose, avant toute idée de papier, pour échanger, dénoncer, refaire le monde, et oui, chaque matin, c’est ce que font les journalistes, n’est-ce pas ?

Fébrile, vibrant, l’actualité comme boussole, tu décortiquais telle déclaration politique de la veille, telle annonce de plan social du matin, pour comprendre, pourquoi, comment on en était arrivé là et comment faire autrement ; ainsi, tu rechargeais tes batteries, et les nôtres avec, pour affronter la journée, et aider nos lecteurs·rices à voir au travers de l’écran de fumée. Tu avais ce souci de la parole des chômeurs.ses, des travailleurs·ses pauvres, des aides soignantes, des sous-payé·e·s, des sans-papiers.

Dans tes articles, ces voix trouvaient leur juste place, et l’on sait à quel point il est difficile de les faire entendre. Les conditions de travail, voilà ce qui te guidait, et, comme nous tou·te·s, tu comptais sur les mobilisations sociales pour transformer ce pays. Tu avais confiance dans la jeunesse pour prendre la relève, et quand tu parlais, j’imaginais vos discussions avec ta fille Rosalie, toujours présente dans tes réflexions ; tu avais le sens de la bienveillance et du collectif, et non, je ne mets pas de guillemets, parce que bah, voilà, ça nous tient vraiment à cœur.

Repose en paix, cher Manu, je pense à toi, à Rosalie, à tes sœurs et à tes proches. »

Carine Fouteau

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« Manu était de ceux avec qui, dès qu’on parlait, on riait. Et même de ceux avec qui on pouvait éclater de rire, entre jeux de mots stupides et concours de vannes volontairement pathétiques, mais aussi ironie grinçante et auto-dérision.

Manu, c'est l'archétype du camarade journaliste, sensible aux causes sociales souvent perdues plutôt qu’aux conquêtes du pouvoir qui les ont souvent trahies. A vrai dire, il avait un peu de mal avec le monde politique et son insincérité, à laquelle il ne s’est jamais résigné. Il s’épanouissait vraiment en traitant de l’actualité sociale, aux salariés en lutte comme aux négociations syndicales pour améliorer la vie des gens. A Mediapart, c’est là qu'il a commencé et c’est là où il a fini.

La matière lui correspondait tant, lui l’animal sociable qui aimait discuter de tout et des inégalités en particulier, lui qui n’avait pas bien vécu ce confinement qui a entravé nos dynamiques collectives et transformé nos discussions en les distanciant. Lui qui était un pilier de la «salle détente», où on était sûr de le trouver en visio en fin de journée pour tenter de surpasser le confinement et parler de la vie, celle d’avant, où on rigole fort et on prend soin des autres autour d’un verre, cette vie qu’il aimait tant.

Manu, c’est la confraternité, enfin. Toujours là pour prendre des nouvelles et se soucier de ceux qui pourraient ne pas aller bien. Toujours partant pour donner un coup de main quand s’invente un dispositif éditorial. Toujours présent pour organiser une collecte de tickets restau pour le Secours populaire. Toujours prêt à vous faire goûter ce « bon petit Bourgogne » quand sonnait l’heure du pot.

“A Mediapart, j’y suis j’y reste.”, avait-il écrit sur la «bio» de son compte Twitter, à ses débuts dans nos murs.

T’y es pour l’éternité, Manu. »

Stéphane Alliès

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