Mediapart, les vaccins et la santé publique

Notre calculateur des risques et des bénéfices des vaccins Covid a suscité de vifs débats. Pour les uns, nous ferions le jeu des big pharmas. Pour les autres, celui des antivax. Pour d’autres encore, nous serions des individualistes sans aucune conscience collective. Notre réponse et mise au point.

Depuis le début de la pandémie, Mediapart plaide pour une politique de santé publique qui s’appuie sur la population, parie sur sa mobilisation et lui fait confiance en l’informant en toute transparence. C’est ainsi que nous avons régulièrement chroniqué l’impéritie du pouvoir politique, ses mensonges et ses retards, sa défiance et son autoritarisme. Loin d’accepter le discours présidentiel sur l’obligation qui nous serait faite de « vivre avec le virus », nous faisons partie de celles et ceux qui ont défendu, avec impatience, la nécessité d’une politique offensive de vaccination comme protection efficace face à sa propagation.

Mais défendre ce choix collectif suppose de sensibiliser, convaincre et mobiliser des individus qui, face à l’imprévu de la crise sanitaire et à sa gestion erratique par le pouvoir, ont perdu confiance, ne savent plus qui et quoi croire. Une politique de santé publique doit permettre aux individus de faire des choix rationnels. Avec ce souci pédagogique, nous avons élaboré un calculateur des risques et des bénéfices individuels des vaccins Covid au moment précis où, mieux vaut tard que jamais, ils allaient enfin atteindre toute la population adulte.

La Une de l'édition de la mi-journée de Mediapart du 12 mai 2021. La Une de l'édition de la mi-journée de Mediapart du 12 mai 2021.

C’est ce calculateur bénéfice-risque, placé en accès libre au nom de l’intérêt général, qui a suscité de vifs débats. Pour les uns, nous nous serions transformés en commerciaux des big pharmas, les aidant à écouler leurs vaccins. Pour les autres, nous ferions au contraire le jeu des antivax en nous focalisant uniquement sur les avantages et les inconvénients des vaccins à l’échelle individuelle. Pour d’autres encore, nous serions des égoïstes sans aucune conscience collective, ayant sombré dans une approche consumériste de la santé (lire ici ou ).

Tout d’abord, nous voulons insister sur un point : choisir de ne représenter que les balances bénéfice-risque à l’échelle individuelle dans ce calculateur pédagogique n’invalide absolument pas la dimension collective. Il s’agit en réalité d’une démarche classique d’étude des médicaments, quels qu’ils soient.

C’est d’ailleurs l’approche de l’Agence européenne du médicament (EMA), dans son récent rapport sur l’AstraZeneca, ou encore celle de la Haute Autorité de santé (HAS), qui vient de réaffirmer la limite d’âge de 55 ans pour ce vaccin, en s’appuyant sur « chaque situation individuelle » (lire son avis). C’est aussi la base des travaux du Winton Centre for Risk and Evidence Communication, de l’université de Cambridge, dont la devise est : « Informer et non persuader ». Nous les avions consultés pour préparer cet outil. Les Anglais, comme beaucoup d’autres pays anglo-saxons, font ce genre d’exercice depuis plusieurs décennies, ce qui ne les empêche nullement d’avoir de bonnes couvertures vaccinales, bien meilleures qu’en France.

La dimension collective de cette vaccination existe, elle est même très présente dans l’esprit des gens comme dans le nôtre (nous en avons parlé dans de nombreux articles, comme ici ou ). Cette nouvelle publication représente une pièce du grand puzzle de notre traitement journalistique de la crise actuelle. Depuis le début, nous nous efforçons de comprendre l’ampleur de la défiance vis-à-vis de la vaccination en France, nous avons également analysé les moyens explorés par les spécialistes pour créer un climat de confiance (ici et ).

Or, il apparaît assez clairement qu’agiter l’intérêt général comme seul argument, et laisser volontairement la question des intérêts individuels sous le tapis, n’a jamais fonctionné. Particulièrement lorsque la confiance dans les autorités d’un pays est faible. 

« Plus vous essayez de forcer les gens, en agitant sans cesse la notion d’immunité collective par exemple, plus vous aurez tendance à générer de la défiance. Les gens diront : est-ce qu’ils se préoccupent vraiment de nous ? Est-ce qu’ils n’ont pas des intérêts cachés ? », explique par exemple Frédéric Bouder, chercheur en communication du risque à l’université de Stavanger, en Norvège, et président de la Société d’analyse du risque en Europe (voir notre entretien).

En France, les réflexions sur ces arbitrages entre bénéfices et risques à l’échelle individuelle restent circonscrites, pour ne pas dire réservées, aux autorités de santé et à quelques spécialistes. N’est-il pas souhaitable que les citoyens aient accès à ces données et à ces études ? Mais surtout, n’est-il pas pertinent de les rendre lisibles et pédagogiques ?

Permettre à chacun d’explorer de manière pédagogique cette délicate notion de balance bénéfice-risque ne permet-il pas de renforcer le socle de connaissances et, par là, de lutter également contre les infox ? N’est-ce pas là justement un bon moyen d’articuler les dimensions individuelle et collective ?

Il est difficile de tenir une posture nuancée, d’autant plus sur un réseau social comme Twitter. Pourtant, la radicalisation du discours autour des vaccins ne peut pas aider à entrer dans la complexité du sujet. Elle ne peut pas permettre à chacun de prendre des décisions éclairées. Notre rôle en tant que média est de rendre accessibles les faits. Rien d’autre.  

Revenons également sur quelques points de notre méthodologie. À l’origine, il s’agissait surtout de comprendre les balances bénéfice-risque autour de l’AstraZeneca et de ses rares cas de thromboses atypiques. Or, pour avoir une balance pertinente, il nous fallait comparer des bénéfices de gravité similaire, d’où notre choix de prendre comme point de comparaison les admissions en réanimation évitées (c’est aussi le choix du Winton Centre et de l’Agence Européenne du médicament, l’EMA).

Vous nous avez également interrogés sur le choix de mener nos comparaisons sur quatre mois. Nous expliquons dans l’article qu’effectivement, si nous avions mené ces calculs sur six mois, nous aurions plus de réanimations évitées, donc plus de bénéfices. Nous avons repris, là aussi, le choix des Anglais et de l’EMA, qui nous paraissait d’autant plus pertinent dans le contexte où l’un des vaccins, l’AstraZeneca, pose un problème particulier : quels sont les avantages et les risques à attendre un autre vaccin ? Notre calculateur montre clairement que chez les plus de 55 ans, les bénéfices d’une vaccination AstraZeneca sont incroyablement supérieurs aux inconvénients.  

Sur notre choix de prendre en considération le niveau de circulation du virus pour mesurer l’intérêt de cette vaccination : là encore, nous n’inventons rien. Les spécialistes se servent des incidences pour mesurer les balances bénéfice-risque, qui, du coup, évoluent dans le temps. Cela représente un biais bien connu : une fois que la vaccination a fait son œuvre, les niveaux d’incidence sont faibles et nous pourrions avoir la fausse impression que les bénéfices ne sont plus à la hauteur des risques. Or, en arrêtant ladite vaccination, nous pourrions assister à un rebond épidémique.

Nous nous sommes basés quant à nous sur les incidences moyennes du mois d’avril 2021, à un moment où la France connaissait un nouveau pic d’incidence. Nous avons ainsi un bon référentiel des bénéfices lorsque l’épidémie dérape et que la vaccination n’a pas encore pu freiner les contaminations.

En revanche, peut-être n’aurait-il pas fallu régionaliser les incidences et s’en tenir à la moyenne nationale. Certaines régions présentaient en effet de très faibles incidences durant le mois d’avril, sous-estimant ainsi le bénéfice de cette vaccination pour ces habitants. Alors même qu’un gros cluster suffit pour faire flamber à nouveau un département.

Dans un souci de transparence et de discussions honnêtes, il nous semble primordial de débattre de ces choix, mais aussi de la manière de présenter ces informations, avec des personnes d’horizons différents. Le débat, c’est précisément ce que nous cherchons à engager. Nous avons fait le choix d’un outil open source précisément pour être ouverts à la critique constructive. C’est d’ailleurs en train de se produire.

En complément, voici, dans le contexte britannique, des tableaux illustrant l’analyse bénéfice-risque du vaccin AstraZeneca, par le Winton Centre for Risk and Evidence Communication. Pour chaque tranche d'âge et par sexe sont indiqués en bleu le risque individuel d'admissions en réanimation (ICU admissions) pour un covid, en orange le risque de thrombose (blood clots).

L’analyse bénéfice-risque du vaccin AstraZeneca par le Winton Centre for Risk and Evidence Communication, dans le contexte britannique. L’analyse bénéfice-risque du vaccin AstraZeneca par le Winton Centre for Risk and Evidence Communication, dans le contexte britannique.

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