Droit de réponse

Nous publions ci-dessous le droit de réponse de Luc Bondy, directeur du théâtre de l'Odéon, en réponse à une tribune intitulée "Scandale théâtral : quand l'Etat se désengage de l'action sociale et culturelle" et mise en ligne le 14 avril 2015.

Nous publions ci-dessous le droit de réponse de Luc Bondy, directeur du théâtre de l'Odéon, en réponse à une tribune intitulée "Scandale théâtral : quand l'Etat se désengage de l'action sociale et culturelle" et mise en ligne le 14 avril 2015.


A Marie Payen et Joachim Salinger, à tous les signataires de l'appel qu'ils ont rédigé

 

L'Odéon-Théâtre de l'Europe est un théâtre national : un peu plus qu'une simple scène, il est aussi aussi une institution, voire un symbole. Il transporte avec lui de l'histoire, petite ou grande – et donc, chemin faisant, pas mal de fantasmes ou de malentendus. C'est inévitable, et tous ceux qui l'ont dirigé le savent bien.

 

Votre appel en date du 14 avril, dans lequel vous m'engagez à renoncer à une campagne de crowdfunding en cours, me paraît en apporter un nouveau témoignage. Mais je vais essayer de vous répondre point par point.

 

Quelques remarques générales pour commencer.

 

Le théâtre que j'ai l'honneur de diriger depuis trois saisons ne m'avait pas attendu pour assumer des « obligations en matière d'éducation artistique », ni pour recourir parfois au mécénat. Sur ce double terrain – celui des fins, celui des moyens – je ne fais preuve d'aucune originalité, au contraire : je m'inscris dans la continuité de l'action de mes prédécesseurs. Et en particulier d'Olivier Py, qui avait tenu tout particulièrement, après la réouverture de la Grande salle, à reprendre et poursuivre une politique de développement et de démocratisation des publics, notamment d'âge scolaire, tout en s'appuyant sur le soutien de partenaires comme les Fondations Edmond de Rothschild, entre autres.

 

Cette politique a été poursuivie, c'est bien le moins. Je suis très heureux et fier de contribuer à la mettre en œuvre – et désolé d'avoir à répéter là ce qui pour moi est une évidence (car j'ai été accusé par certains de faire preuve de « mépris » à l'égard des publics concernés ; tout ce que cela prouve, c'est que mes accusateurs me connaissent bien mal, et que l'insulte ne leur coûte rien).

 

De telles actions méritent mieux que d'être poursuivies : étant donné leur intérêt et leur succès, nous voudrions les voir développées. D'où l'idée qui vous a laissés « interdits et estomaqués », celle de recourir au financement participatif pour permettre à une classe de plus de bénéficier du programme « Génération(s) Odéon ».

 

Que reprochez-vous exactement au théâtre ? De faire appel au public, écrivez-vous, pour « remplir ses obligations en matière d'éducation artistique ». Le malentendu commence : ces « obligations » sont déjà « remplies ». Nous cherchons simplement à faire un peu plus que nos « obligations » – un peu plus que les 1500 heures d'ateliers ou davantage dont nous faisons déjà bénéficier plus de 4000 jeunes. Si donc, comme vous le demandez, l'Odéon renonçait à cet appel aux dons, cela ne l'empêcherait pas de « mener à bien son programme d'éducation artistique ». Cependant, puisqu'il y a visiblement malentendu (vu les termes que vous employez), ici encore, je me répète et j'insiste : saison après saison, nos programmes d'éducation artistique sont déjà « menés à bien » et financés . Nous voudrions que davantage de classes en bénéficient, voilà tout. D'autant plus que « Génération(s) Odéon » est aussi porteur d'une dimension européenne.

 

Vous trouvez « dérisoire » la somme demandée quand elle est rapportée au budget global de l'Odéon. Vous ne voulez certainement pas suggérer par là qu'il faudrait en demander plus à la générosité publique... bien sûr que non. Vous supposez plutôt que plus un budget est conséquent, plus il est facile d'y faire des économies pour dégager un montant relativement « dérisoire ». Et que donc, « l'Odéon saura économiser » la « somme » nécessaire. Mais les choses ne sont pas si simples. Passons sur le fait que la façon la plus simple d' « économiser » serait de faire l'économie de l'action que nous cherchons à financer... car une fois encore, cette action dépasse nos « obligations » (déjà remplies). Nous aurions pu ne rien chercher à faire de plus – et ni vu ni connu, personne n'aurait rien trouvé à reprocher à l'Odéon sur ce terrain. Mais ce n'est pas à une économie de ce genre que vous songiez. Vous considérez superbement que si l'Odéon veut faire ce qu'il veut faire, étant donné son budget, l'intendance suivra. « Nous n'en doutons pas », ajoutez-vous. Pourtant, peut-être qu'un peu de doute serait ici bienvenu. Les millions de l'Odéon font l'objet de beaucoup de fantasmes : un théâtre national, n'est-ce pas, c'est évidemment un « gros » théâtre, comme on dit, un nanti contre lequel il est facile de mobiliser tous les autres. Mais les sommes en jeu couvrent une multitude de postes budgétaires – du maintien des locaux (un monument historique) aux salaires des permanents et des intermittents, pour ne rien dire des coûts artistiques. Il ne suffit malheureusement pas de décréter qu'une somme se trouvera pour qu'elle soit trouvée.

 

A vrai dire, beaucoup de gens se l'imaginent, avec moins de générosité que vous (car vous, au moins, vous savez comment vous dépenseriez la « somme » économisée...). On ne manque pas à notre époque de conseilleurs qui parlent, par exemple, de « gains de productivité », ou de « rationalisation des coûts », ou de « mutualisation des moyens » et ainsi de suite. Mais voilà : depuis le temps que cela dure et qu'on brandit autour de nous ce genre de baguettes magiques, il se pourrait bien que tous les gisements d'économies aient déjà été prospectés – et la taille plus ou moins impressionnante des budgets n'y change rien. Aller plus loin, ce serait porter atteinte aux missions fondamentales de l'institution. Alors, comment s'y prendre quand on est enthousiaste et qu'on veut en faire plus ?

 

Vous vous demandez : « de qui se moque-t-on sinon de ceux qui se débattent […] pour voir aboutir leurs projets, en s'appropriant ainsi un de leurs moyens de survie ? » Personne ici ne se moque de personne, et qui plus est, personne ne « s'approprie » rien. Vous posez en principe que l'Odéon ferait une concurrence déloyale aux petites structures. Pourquoi donc ? Pourquoi imaginer que l'argent collecté pour un projet (à visée éducative) serait autant de ressources dont d'autres (à visée artistique) seraient privés ? Il n'y a pas à comparer l'incomparable. D'ailleurs, personne sauf vous n'a jamais songé à faire un « parallèle » entre « la baisse de financement à laquelle l'Odéon fait face » et « la précarité que subissent les compagnies, rejouant tout ou presque à chaque production ». Où voyez-vous que nous considérions une situation comme « identifiable » à l'autre ?

 

Récapitulons. Vous concluez : « voilà pourquoi nous demandons […] de renoncer à cet appel aux dons. » Si je vous comprends bien, vous le demandez donc pour deux raisons. D'abord, parce qu'il ne faut pas procéder ainsi pour « mener à bien » notre « programme d'éducation artistique ». Ensuite, parce qu'un tel appel suggère que l'Odéon comparerait implicitement sa situation à celle des compagnies frappées de plein fouet par la précarité, et qu'une telle comparaison serait un outrage. Si tel était le cas, nous serions d'accord sur les deux points. Mais justement, ce n'est pas le cas. Je le répète encore et encore : il ne s'agit pas de « mener à bien », mais d'étendre et d'élargir, alors que rien ne nous y oblige strictement (nos « obligations » sont satisfaites). Et il ne s'agit pas d'induire un parallèle quelconque entre les problèmes des uns et des autres.

 

(Au fait, quand les victimes de problèmes commencent à se battre entre elles, à qui est-ce que cela profite ?)

 

Au-delà de vos conclusions, vous ajoutez cependant quelques remarques. Vous estimez que « cette idée » (vous parlez là, il me semble, du recours au mécénat participatif pour financer l'élargissement d'un programme d'éducation artistique) « s'apparente en fin de compte à de la charité ». Là encore, pourquoi ? Vous dites que « ça sent sa dame patronnesse mobilisant ses œuvres afin que ses pauvres s'élèvent [...] ». Permettez-moi, à mon tour, de trouver que « le parallèle induit est insupportable ». Qu'est-ce qui justifie une telle caricature ? Allez donc dire aux artistes des compagnies avec lesquelles nous réalisons nos programmes qu'ils mènent en fait une action « qui sent sa dame patronnesse ». Savez-vous seulement qui ils sont et en quoi consiste leur travail ? Savez-vous qui ils rencontrent, ce qu'ils font, sur quels terrains ? Si vous le saviez, je ne pense pas que vous vous seriez permis ces insinuations aussi faciles qu'insultantes. Je préfère donc les mettre au compte de votre méconnaissance de leur travail et supposer que vous vous êtes laissé emporter par votre ardeur oratoire. Passons.

 

Enfin, dans le dernier tiers de votre appel, vous élargissez le débat et vous en venez, je crois, à votre véritable objectif : déplorer « le désengagement du financement public auprès des arts de la scène ». A cet égard, pour ma part, j'irais plus loin que vous : je déplore ce désengagement non pas seulement à l'égard des « arts de la scène », mais à l'égard de la culture en général. J'ai eu l'occasion de m'exprimer récemment sur ce sujet, publiquement et sous forme écrite (voyez la Lettre de l'Odéon n° 15). Je pourrais d'ailleurs généraliser encore, et en toute sincérité : car ce n'est pas seulement le financement de la culture qui souffre d'une désaffection inquiétante, mais aussi celui de la recherche. Et pourtant, voilà des années qu'une bonne part de programmes de recherche absolument fondamentaux est largement financée par la collecte de dons. Cela étant, que faut-il attaquer : l'appel à la générosité publique ou la logique politico-comptable qui préside à la réduction de certains budgets ? Ne nous trompons pas dans nos combats !... Mais il me semble que vous parvenez à la même conclusion : au fond, vous considérez qu'il faut porter sa critique « au-delà de l'initiative déplorable du théâtre de l'Odéon » pour remettre en cause « le désengagement de la puissance publique dans le financement de la culture ». Autrement dit, que notre appel aux dons n'est finalement qu'un symptôme, ou un symbole, mais que le vrai problème est ailleurs.

 

Deux choses pour conclure à mon tour cette réponse un peu longue. Vous précisez que vous n'êtes « pas opposés au mécénat », mais qu' « il ne peut pas se substituer à la subvention publique ». Nous sommes d'accord. Il n'a pas à s'y « substituer », il ne le doit pas. Mais ne peut-il la compléter ? C'est dans cet esprit que nous y avons eu recours : pour en faire plus. Et au risque de paraître provocateur (ce n'est pas mon intention), j'ajouterai : quel que soit le montant de la subvention publique, on devrait pouvoir laisser à toutes les bonnes volontés la possibilité d'en faire plus à nos côtés si elles le souhaitent. Une révision à la hausse de la subvention de l'Odéon n'entraînera donc pas automatiquement la fin du recours au mécénat, qui n'a jamais servi – et il faut, nous sommes d'accord, que cela soit parfaitement clair – à financer nos missions fondamentales, mais uniquement à les développer et à les compléter.

 

Et voici ma dernière remarque. Votre texte s'ouvre sur une attaque ad hominem. Vous consacrez tout un paragraphe à faire le contraire de ce que vous prétendez faire, et à revenir sur « les polémiques » qui ont circulé « depuis » mon arrivée à la tête du théâtre (« depuis » ! à croire qu'elles se sont poursuivies sans interruption tout au long de ces trois saisons !...). Et ces « polémiques », comme par hasard, portent sur l'argent. Ce qui me vaut une « réputation sulfureuse »... A croire que l'argent n'a pas d'odeur, sauf en France. Je sens donc le soufre. Pourquoi ? Parce que je gagne bien ma vie ? Parce que je n'en ai pas honte et que je n'ai jamais fait preuve d'hypocrisie à cet égard ? Est-ce que vous mesurez la portée de vos termes ? Cette odeur de soufre, vous l'imputez à « la rumeur ». Mais cette rumeur, vous vous rendez tout de même compte, n'est-ce pas, que vous la colportez à votre tour – et en quels termes ! – en prétendant ne pas vouloir revenir « en détail » là-dessus ? Sincèrement, que pensez-vous d'un tel procédé ? C'est en dire trop ou trop peu. Ou bien vous m'attaquez sur mon salaire, et vous en profitez, si vous voulez échapper à l'attaque personnelle, pour poser une fois pour toutes le problème des rémunérations dans certains postes publics. Ou bien vous vous concentrez sur la question qui motive votre appel : celle du recours, par l'Odéon, au financement participatif. Mais cette façon oblique d'introduire votre texte en m'attribuant par prétérition « une réputation sulfureuse » manque de pertinence – et même de dignité : là, pour le coup, « le parallèle induit est insupportable ». Et pour employer à mon tour un vocabulaire émotionnel, je vous avoueraiqu'en lisant de telles lignes, je me suis senti insulté. Je veux croire que telle n'était pas votre intention.

 

 

 

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