Néonazis allemands: comment Mediapart a enquêté sur La Troisième Voie

Journaliste indépendante basée à Berlin, Prune Antoine raconte les coulisses de son reportage en dix épisodes sur le parti néonazi allemand La Troisième Voie, publié sur Mediapart à partir du 19 février, et explique le choix de ce dispositif en immersion.

Lorsque j’arrive en Allemagne en 2008, il n’existe aucun parti d’extrême droite dont l’influence soit comparable au Front national. Contrairement à ses voisins européens qui voient les populistes arriver au pouvoir et les groupuscules violents se multiplier, l’Allemagne semble épargnée. Le devoir de mémoire semble protéger les mots comme les actes de toute radicalisation.

L’omerta dure jusqu’à l’entrée de l’AfD au Bundestag en 2014, suivie par la vague d’arrivée des réfugiés syriens. En 2015, la société comme la politique basculent. Les verrous sautent, les tabous tombent : xénophobie, antisémitisme, le pays semble pris dans un engrenage de violence et de terreur qui s’accélère. Comment expliquer la multiplication des attentats sanglants, de Munich à Halle, en passant par la cavale du groupuscule terroriste NSU ou l’assassinat de Walter Lübcke, les scandales néonazis à répétition dans la police ou l’armée et les agressions racistes ? L’impuissance de l’État ? Qu’est-ce qui a changé en Allemagne ?

C’est au fil de recherches sur Internet que je tombe sur La Troisième Voie, parti néonazi en plein essor qui propose des actions caritatives « réservées aux Allemands » : soupes populaires ou distribution de vêtements. Dans la ville de Plauen, en Saxe, où ils ont implanté leur premier « bureau citoyen », ils siègent même au conseil municipal. Avec un programme copier-coller du national-socialisme.

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L’attentat de Hanau, en février 2020, est la goutte qui fait déborder le vase. Je me rends en Saxe, où je rencontre le chef de section local Tony Gentsch, qui accepte que je les suive pendant quelques mois. De février à novembre 2020, je suis invitée dans leur quartier général, je fais des visioconférences pendant le confinement, j’assiste à leurs activités caritatives, je rencontre des militants et participe à leur randonnée annuelle « famille-patrie-communauté » et même, en octobre, à un défilé martial avec roulements de tambours et uniformes dans les rues de Berlin.

La priorité sera d’incarner le récit, loin des chiffres, des opinions, des analyses. Trouver un personnage, l’ancrer dans un environnement – la Saxe, laboratoire de la scène néonazie – et une époque – la fin des années Merkel. Et tenter de construire une narration en miroir qui reflète le piège de ces partis qui se multiplient de la Hongrie à la France : se donner un vernis social pour mieux camoufler leur violence.

Pour ce reportage en immersion, je me suis heurtée à deux écueils. D’abord, trouver la bonne distance : suffisamment proche pour comprendre sans juger, suffisamment loin pour contextualiser le climat social et politique allemand. La pandémie de coronavirus ne m’aide pas vraiment, sauf lorsque je finis par comprendre que ce qui les motive, eux, pour « faire tout péter », moi, pour écrire sur eux, c’est la frustration. La colère.

À quelques mois des élections fédérales allemandes, le 26 septembre 2021, le coronavirus devient part intégrante de l’histoire que j’écris. Il est l’étincelle qui risque de mettre le feu aux poudres de la démocratie allemande. Complotistes, antivax et extrémistes de tous bords sont désormais mobilisés derrière le hashtag #querdenken. Penser autrement. Sera-ce le mantra de l’ère post-Merkel ?

« Allemagne : sur la piste brune de La Troisième Voie », un reportage en dix épisodes à lire ici à partir du 19 février.

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