Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Alain Joxe est spécialiste des questions de défense, de stratégie et de relations internationales. Pour Mediapart, il revient sur la crise géorgienne.

«Qui a fait quoi pour précipiter le conflit entre la Russie et la Géorgie? La question importe peu», écrivait Robert Kagan, un des penseurs néoconservateurs les mieux connus en Europe. Cette question au contraire importe énormément.

 

Le professeur Kagan n'est pas sérieux. Il est célèbre notamment pour sa vision critique d'une Europe dévirilisée qui met stupidement la paix mondiale au-dessus de tout et n'hésite pas à coexister pacifiquement avec des régimes peu démocratiques, tendance moralement condamnable – sauf pour les Etats-Unis eux-mêmes.


La comparaison historique qu'il préconise met la Russie d'aujourd'hui à la place de l'Allemagne de Hitler et fait de l'affaire géorgienne – honte à l'Europe – un nouveau Munich. Cette "vision" se répand dans les médias anglo-saxons en s'appuyant sur les réactions de pays baltes hostiles à l'ébauche de l'accord de cessez-le-feu.

 

Cette politologie de foire d'empoigne, caractéristique de la pensée pragmatique américaine, brouille toute analyse. Evoquer comme il le fait des « impressions d'analogies » avec le nazisme est une méthode inavouable qui tente ici de « créer une nouvelle peur » sur deux anciennes terreurs, celle d'Hitler plus celle de Staline.


Il faut rappeler en ouverture que ce sont les Etats-Unis qui sont en voie d'expansion offensive stratégique en tant qu'empire et non les Russes, qui ont subi depuis l'auto-destruction de l'URSS un recul constant de leur zone d'influence. Leur contre-offensive en Géorgie peut donc bien être considérée comme défensive, en dehors de toute considération morale ou juridique, et l'Europe peut calmer le jeu.

 

Au début des années 90, la Géorgie étant devenue indépendante suite à l'effondrement de l'Union soviétique, les Ossètes du Sud, attribués par Staline à la Géorgie, proclament une sécession visant éventuellement à rallier l'Ossétie du Nord (laissée dès 1920 à la fédération russe). Ce soulèvement et sa répression par le président georgien Gamsakhourdia se terminent par un cessez-le-feu, fruit d'une médiation russe, qui dès juin 1992 dispose des « peace keepers » russes, ossètes et géorgiens chargés de veiller au maintien du cessez-le-feu sous l'égide de l'OSCE.


Depuis, les Russes ont accordé la nationalité russe et des passeports russes à la majorité des habitants de l'Ossétie du Sud, apporté un soutien à l'économie de la région. La tranquillité régnait donc depuis seize ans, entre 1992 et 2008, quand la Géorgie attaque l'Ossétie du Sud par un duel d'artillerie qui se prolonge en occupation de la capitale puis par la contre-offensive russe, refoulant les Géorgiens et allant jusqu'à l'occupation de la ville de Gori, menaçant la principale voie de communication est-ouest et la capitale Tbilissi, pour opérer finalement un retrait au rythme ralenti.
Avec l'offensive américaine vers l'Ukraine et le Caucase, Washington, averti de l'irritation de Moscou, cherche à refonder l'union de l'Occident sur la peur du Russe : un produit traditionnel pour un marché captif. La menace russe surgit comme sous-produit d'une alliance insécuritaire offensive : c'est la définition qu'on peut donner d'une OTAN gonflable sans limites, remplaçant par petits glissements de sens récents l'alliance militaire défensive prévue par la Charte atlantique qui n'a pas été modifiée. Cette alliance est insécuritaire, parce que c'est par l'insécurité qu'elle crée, qu'elle promeut une solidarité entre alliés, et elle agit ainsi sur les rapports de force au profit de l'Empire plus que des Etats membres.
Trois échecs de relance de la suprématie stratégique
américaine par les petites guerres

Telle est la « tendance » qui est relancée par l'administration Bush en fin de course. Le prochain président peut redresser la barre, mais il faut s'alarmer car cette action intervient après l'usure et finalement l'échec de trois tentatives faites pour forger le nouveau leadership mondial sur une peur commune et sur des actions guerrières localisées. La droite américaine aura du mal à assumer un nouvel échec. Ces trois tentatives pour refonder l'Alliance sur la peur sont les suivantes :


1. La peur du terrorisme délocalisé, mais centré sur Ben Laden et ses hôtes talibans, qui accompagne l'expédition d'Afghanistan ; mais, malgré la popularité initiale de l'intervention ONU-OTAN contre la tyrannie salafiste, les destructions collatérales sont rapidement à l'origine de la résurrection des talibans comme résistants.


2. La peur de l'Iraq : la guerre contre cet agresseur du Koweit, écrasé sous Bush père et Clinton, et accusé faussement d'Alqaidisme nucléaire, pour faire bon poids, devait mériter destruction, avant restauration démocratique ; mais les dégâts sont presque irréversibles et la reconstruction consacre un Etat tri-communautaire fondé sur des purifications ethniques et des massacres.


3. La peur de l'Iran et la guerre contre l'Iran - avec le même dossier d'accusation que l'Iraq - et un traitement par menace de bombardement préemptif. Mais constamment empêché par l'Union européenne, la Russie et la Chine de lancer contre l'Iran des sanctions onusiennes graves, Washington a été obligé d'accepter de négocier au rythme lent des palabres asiatiques, et la guerre préemptive d'Iran a été écartée au profit d'une négociation-contrôle des niveaux militaires d'enrichissement de l'uranium iranien.


Sur tous ces chantiers hautement islamisés, hautement pétroliers, faussement nucléaires, les Etats-Unis de Bush ont échoué à créer des « victoires » et à convaincre complètement leurs alliés européens qu'on pouvait forger de la démocratie par bombardements aériens, guerre d'invasion et généralisation des fortifications et des murs d'apartheid sécuritaire, dans les centres-villes (Israël, Bagdad, Kaboul).
Le retournement américain
C'est pour compenser ces trois échecs à « rassembler l'Occident » que le gouvernement Bush, en fin de mandat, s'emploie depuis 2006 à titiller la Russie pour faire surgir ainsi un adversaire plus gros et plus crédible pour l'OTAN en expansion.


Il n'y a donc rien d'improvisé ni de très surprenant dans la crise géorgienne qui se prépare lentement, du côté américain, et donc du côté russe, par des contre-stratégies virtuelles de joueurs d'échecs. L'Empire américain est parti à l'offensive mais à la légère. La guerre de Géorgie n'a donc pas seulement pour origine le mauvais calcul du président géorgien Saakachvili mais un faux calcul de Washington.


Les Etats-Unis n'ont pas pu réunir derrière eux dans ces trois guerres toute « l'OTAN gonflante ». Mais l'OTAN qui continue de gonfler a engrangé progressivement tous les Etats ex-membres du pacte de Varsovie puis les petites républiques baltes sécessionnistes de l'Union soviétique. Finalement, ils en arrivent à de plus gros morceaux : l'Ukraine, cœur de la chrétienté orthodoxe russe, propriétaire des ports de mouillage de la flotte russe (ex-soviétique) en mer Noire ; et, à la pointe extrême de leur avancée virtuelle, la Géorgie et le Caucase, espace montagnard pluriethnique balkanisé sous Eltsine dans la destruction de l'URSS.

 


La complexité des identités pré-soviétiques et pré-russes est héritée de la longue histoire coloniale des frontières sud de la Russie.
Le retournement de la politique américaine se fait en trois temps. Premier temps : techno-militaire ; l'affaire des antimissiles américains déployés en Tchéquie et Pologne. Deuxième temps: politico-militaire ; la poussée vers l'adhésion à l'OTAN de l'Ukraine et de la Géorgie. Troisième temps : militaire indirect ; l'encouragement à la Géorgie de mettre fin au cessez-le-feu d'Ossétie du sud et d'affronter ainsi l'armée russe.


1. Le projet américain de déploiement de dispositifs d'alerte et de fusées antimissiles en Tchéquie et en Pologne. C'est une proposition unilatérale des Etats-Unis, non de l'OTAN ; elle aboutit au mois d'août 2008 avec l'accord tchèque. La mesure annoncée en 2006 déplaît aux Russes qui tentent d'abord de neutraliser la version qui leur paraît menaçante en proposant de collaborer à la défense contre l'Iran « nucléaire virtuel » par des déploiements plus proches de l'Iran, en Azerbaïdjan où ils possèdent déjà une base d'observation. Cette solution étant écartée, ils interprètent alors le déploiement comme offensif.

 

Dès février 2007, le président Poutine confirme l'opposition formelle de la Russie à ce projet. C'est une violation de l'esprit et de la lettre de l'acte fondateur OTAN Russie. Soyons précis : sur la "violation de l'esprit", l'Acte, en effet, prévoit une concertation, une consultation et même une connivence militaire et stratégique constante entre les deux parties. Ce dialogue intensifié entre militaires reposera sur le principe selon lequel aucune partie ne considère l'autre comme une partie adverse... Il comprendra des exposés réciproques, à intervalles réguliers, sur la doctrine militaire et la stratégie de l'OTAN et de la Russie, et sur le dispositif de forces qui en résulte.


Sur la « violation de la lettre », l'Acte contient des engagements précis sur le non-déploiement de nouveaux dispositifs correspondant à des moyens en matière de stratégie nucléaire sur le territoire de nouveaux membres de l'OTAN : les Etats membres de l'OTAN réitèrent qu'ils n'ont aucune intention, aucun projet et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur le territoire de nouveaux membres, et n'ont aucunement besoin de modifier un quelconque aspect du dispositif ou de la politique nucléaire de l'OTAN - et n'en prévoient nullement le besoin pour l'avenir.


Dans l'esprit des Européens et des Américains d'alors, ce document n'était pas un chiffon de papier mais un pacte, ouvrant sur un avenir durable de relations apaisées, fondées sur le développement économique et le contrôle commun du terrorisme plus ou moins islamiste.


2. La deuxième étape est la proposition faite à l'Ukraine et à la Géorgie d'entrer dans l'OTAN.
Cette double candidature qui n'est pas encore acceptée par l'OTAN tendait à impliquer l'alliance atlantique dans l'équilibre politique ukrainien très divisé sur la question et, au-delà, dans les complexités juridiques et militaires de la situation caucasienne.

 

En créant par l'avancée de ce pseudopode un poste avancé, militarisé, de l'influence américaine, se projetant jusqu'à la Caspienne par le pipeline BTC Bakou-Tbilissi-Ceyhan, l'OTAN coupait symboliquement, politiquement et militairement la Russie de son accès aux mers chaudes, c'est-à-dire des ports de la mer Noire.

 

Les réticences au recrutement d'une cooptation d'Etats à problèmes, bien compréhensible de la part des pays les plus importants de l'OTAN, diminuent aujourd'hui du fait du niveau de conflit atteint par le niveau de la riposte russe.
3. La troisième étape est ouverte par l'attaque par les forces géorgiennes de la province sécessionniste de l'Ossétie du Sud. Pour la comprendre, il faut bien revenir historiquement sur les identités des acteurs en présence.


L'Ossétie du Sud, ses citoyens ossètes et ses citoyens russes, soi-disant autonomes dans l'immense Union soviétique, se sont méfiés du petit nationalisme de la nouvelle Géorgie depuis la répression qu'y a lancée le gouvernement géorgien de Zviad Gamsakhourdia en 1990 et réclament depuis une indépendance ou la réunification avec l'Ossétie du Nord, restée depuis toujours dans la fédération russe.

 

Le séparatisme abkhase est du même ordre et le statu quo non guerrier s'est établi partout il y a plus de dix ans, tandis que les habitants de plus en plus nombreux se voient dotés de la nationalité russe et de passeports russes, ce qui n'est pas un acte de guerre.


La situation est, en effet, comme on l'indiquait en introduction, comparable à celle du Kosovo, province toujours autonome dans la République de Serbie, sous le régime fédéral de Tito, et qui se méfie du petit nationalisme hargneux qui se manifeste dans la Serbie devenue indépendante, qui cherche à expulser les Albanais et à écraser l'autonomie des Albanais du Kosovo. Cela pouvait entraîner une sécession voire une réunification avec l'Albanie. Mais c'est la répression qui déclenche alors un droit irréversible et légitime à l'insurrection et à la Libération, comme dans les empires coloniaux.

 

La Russie par son argumentaire ossète se rallie à une version européenne du respect des droits de l'homme : les volontés populaires de libération sont supérieures au respect de l'intégrité territoriale des Etats, quand les Etats se conduisent comme des empires coloniaux à l'intérieur de leurs frontières. Avec ce même instrument, la Russie devrait ultérieurement s'engager dans la direction d'une condamnation de ses exactions en Tchétchénie. De toutes façons, son argumentaire est défendable.
Négation de l'histoire réelle et manipulation des terreurs locales
Le malheur de la Géorgie, dit Kagan, est d'être située sur le Caucase, parce que passe par là, comme il dit, « une nouvelle ligne de faille », qui court soudain des Etats baltes au Caucase en passant par la Pologne et l'Ukraine pour aller jusqu'en Asie centrale : expression inadéquate.

 

Ce n'est pas une nouvelle ligne de faille, c'est la frontière russe, un glacis qui est un produit de l'histoire plutôt que du droit. La promotion de la menace russe, l'offensive de « l 'Occident » sur le Caucase, sont des thèmes porteurs dans les médias, où l'on évoque les crimes de la guerre commis en Tchétchénie par les gouvernements russes antérieurs.

 

Mais Washington s'est trompé en croyant pouvoir jouer avec les inquiétudes suscitées chez les anciens Etats et nations membres de l'Empire soviétique en cherchant à utiliser au profit de son leadership global la haine ou la peur des Russes qui subsistent chez ceux qui vivent aux frontières de la Fédération de Russie dans le souvenir de l'URSS. Les Républicains au pouvoir ont pensé pouvoir dans un conflit armé local transformer ces sentiments frontaliers anti-russes localisés, parfaitement explicables, de la Baltique aux Balkans et de la Pologne au Caucase en facteur paneuropéen d'alliance apeurée avec les Etats-Unis.


L'Europe acéphale mais consensuelle malgré les apparences se défend mollement mais fermement contre cette logique, malgré les beaux discours sur le droit des Etats à maintenir leurs frontières. Le petit impérialisme intérieur des Géorgiens ressemble à celui des Serbes et le « respect absolu des frontières d'Etat » est neutralisé, dans l'opinion, par le droit supérieur d'une population opprimée à s'insurger et à se libérer, et c'est ce qui l'a emporté au Kosovo.

 

Les Russes par leur argumentaire se rallient à une importante disposition de la doctrine européenne des droits de l'homme. Poutine certes, reconstituant un Etat russe quasi tsariste, est devenu hyper-populaire, non pas par les crimes commis en Tchétchénie, mais parce qu'il a remis de l'ordre dans l'appareil de production et pu mener quelques politiques sociales notamment en récupérant la gestion par l'Etat des ressources essentielles du pétrole et du gaz. La volonté de sécuriser en le militarisant l'approvisionnement de l'Europe en gaz et pétrole, au lieu d'en faire l'objet d'une négociation interétatique rationnelle, est partie de Washington, offrant sa garantie OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie, et non de l'Union européenne qui a tendance à penser l'équilibre Russie-Europe comme un ensemble d'intérêts suffisamment communs pour qu'on puisse arriver à un prix juste sans exhiber la force militaire.


La Géorgie qui est un petit pays s'est persuadé trop vite, naïvement, que l'alliance américaine lui permettait d'agir offensivement en toute sécurité. Il est raisonnable de penser qu'il a donc été manipulé par Washington le poussant dans l'aventure de la reconquête de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhasie. On lui a envoyé un peu de matériel moderne et des uniformes neufs et la promesse de grandes manœuvres conjointes, manœuvres qui étaient en préparation et ont été suspendues par la guerre.
L'Eurasie, zone de paix


Une représentation « réaliste » de l'avenir des relations russo-européennes n'est compréhensible que si on perçoit que ce qui unit l'Asie, la Russie et l'Europe, c'est d'une part la complémentarité des échanges et d'autre part la volonté générale des peuples d'Eurasie d'éviter la guerre, je veux dire la troisième guerre mondiale. Plus jamais ça.


C'est cette chose profonde, que l'école des néoconservateurs, par machisme, tourne volontiers en dérision. Elle unit pourtant tous les pays de l'Union et de la Russie en une realpolitik responsable du maintien de la paix, comme condition à long terme de la démocratie. C'est cette représentation du monde qui scellait déjà le traité entre la France, même gaullienne, et la Russie, même stalinienne, et qui a résisté aux réchauffements épisodiques de la guerre froide et c'est ce pacifisme aussi qui scelle aujourd'hui l'entente entre l'Allemagne et la Russie. Il n'est pas question de le détruire pour jouer avec le feu. Mais il n'est pas nécessaire de tomber dans l'éloge des tyrans.


Sur toutes ces questions, c'est d'abord aux Européens de se prononcer, pas aux Américains, en gardant évidemment en tête l'idée fondamentale qu'il faut arrêter les opérations militaires. Et les roulements de tambours américains et russes devront demeurer des moments politiques électoraux.

 

On espère que le futur président américain et le nouveau président russe seront obligés d'en modérer les effets. »

 

Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, Alain Joxe est spécialiste des questions de défense, de stratégie et de relations internationales.

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