Mediapart sous une bonne étoile: Léo Ferré

Depuis ce week-end, les bureaux de Mediapart donnent sur la place Léo Ferré (1916-1993), "auteur, compositeur, interprète". Ce n'était évidemment pas voulu, mais cette heureuse initiative de la Mairie de Paris est une sorte de clin d'œil complice: on ne pouvait trouver meilleur voisinage pour une aventure de la liberté que la figure de ce poète libertaire.

Depuis ce week-end, les bureaux de Mediapart donnent sur la place Léo Ferré (1916-1993), "auteur, compositeur, interprète". Ce n'était évidemment pas voulu, mais cette heureuse initiative de la Mairie de Paris est une sorte de clin d'œil complice: on ne pouvait trouver meilleur voisinage pour une aventure de la liberté que la figure de ce poète libertaire.

Après tout, ce n'est peut-être pas un hasard. Car Léo Ferré a commencé par être journaliste. Pas longtemps, il est vrai. C'était à Monaco, où il est né: au milieu des années 1930, pendant qu'il préparait son baccalauréat de philosophie, il y fut pigiste pour Le Petit Niçois, comme critique musical. Depuis l'inauguration par Bertrand Delanoë, samedi 24 octobre, de la place et du square Léo Ferré, au milieu de notre passage Brulon qui relie les rues Crozatier et de Citeaux, son souvenir veille donc sur nous tous, les divers locataires du numéro 8. Le ciel des saltimbanques s'en est ému: sous nos fenêtres, la cérémonie d'inauguration fut arrosée de pluies généreuses – d'où la grisaille et les parapluies.

 

 

Dans son discours, le maire socialiste de la capitale assuma l'héritage libertaire du poète et revendiqua, pour son propre compte, l'héritage de Mai 68. Attitude magnanime tant Ferré ne fut guère accommodant avec la gauche gouvernante, refusant de chanter en 1981 pour François Mitterrand, n'acceptant pas d'être fait Commandeur des Arts et Lettres en 1985 et n'hésitant pas à appeler à l'abstention à l'élection présidentielle de 1988. C'est sûr: Ferré n'était pas un anarchiste de salon ou d'occasion, mais bien de l'espèce entêtée et fidèle. Il était de ces libertaires pour lesquels l'anarchie représente une sorte d'ordre supérieur, élevant l'humanité au-dessus du désordre de la soumission. L'ordre de l'anarchie contre le désordre de la servitude. Les anarchistes donc:

 

Léo Ferré chante "Les anarchistes" (1969)

 

Tout comme le personnage, ses propres chansons et son interprétation de celles des autres, les mots de Ferré pour définir l'anarchisme, qu'il avait découvert auprès d'exilés espagnols en 1947, sortaient de l'ordinaire. En voici un aperçu, extrait d'un éditorial de son cru du Monde libertaire, en janvier 1968: "L'anarchie est la formulation politique du désespoir. [...] Une morale de l'anarchie ne peut se concevoir que dans le refus. C'est en refusant que nous créons. [...] L'anarchie, cela vient du dedans. Il n'y a pas de modèle d'anarchie, aucune définition non plus. Définir, c'est s'avouer vaincu d'avance. Définir, c'est arrêter le train qui roule dans la nuit quand il s'écartèle à l'aiguillage. Autant dire qu'on est pressé d'en finir avec l'intelligence de l'événement." Jusque dans sa définition de l'anarchie, Ferré restait donc poète. Les poètes, justement:

 

Léo Ferré chante "Les anarchistes" (1969)

 

Préserver l'intelligence de l'événement, disait Léo Ferré... Où l'on retrouve le journalisme, ses défis et ses paris. Ce métier dont le temps est la matière première, ce temps qui passe et qui file, qui s'enfuit et s'en va, et qu'à la manière de Sisyphe nous essayons sans cesse et en vain de saisir et d'immobiliser. Avec le temps, sans doute la plus connue des chansons de Léo Ferré, sonne pour un journaliste comme une défaite: au bout du compte, cette urgence qui nous fait courir serait-elle vaine?

 

 

Dans le monde des gens dits de lettres, les poètes ont ceci de particulier qu'ils savent admirer sans compter. Plutôt que de se jalouser, ils se récitent les uns les autres. Avec Apollinaire, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ou Aragon, Ferré fit mieux, offrant aux poèmes des autres des airs et des musiques dont ils sont aujourd'hui indissociables. Son dernier disque, en 1991, Une saison en enfer de Rimbaud. En écho à L'Armée du crime, le récent film de Robert Guédiguian, et en hommage aux résistants des FTP-MOI (MOI pour main-d'œuvre immigrée), voici par exemple le poème d'Aragon, L'Affiche rouge.

 

Léo Ferré chante "Les anarchistes" (1969)

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