A propos de notre enquête sur les Inrocks

Le site NextINpact a publié cette semaine une série d'articles sur le licenciement d’un ex-rédacteur en chef des Inrocks, qui prétend remettre en cause une longue enquête que nous avons publiée il y a un an. Nous avions pris longuement le temps de répondre aux questions du journaliste, nos réponses n’y figurent pas ; dans un souci de transparence vis-à-vis de nos lecteurs, les voici.

Par Lénaïg Bredoux et Marine Turchi

Discuter de nos enquêtes, de nos analyses ou de nos partis pris, est essentiel. Être questionné·e, remis·e en cause est sain. Le débat est vital. Aucun sujet n’est tabou. Nous sommes tout aussi attachées à la vérité des faits et au respect de la parole de chacun·e.

Le site NextINpact a publié cette semaine plus de 100.000 signes, en quatre volets, sur le licenciement d’un ancien rédacteur en chef des Inrocks, qui prétend remettre en cause, entre autres, une longue enquête que nous avons publiée il y a un an.

Nous avions pris longuement le temps de répondre aux questions de l’auteur de l’enquête, Jean-Marc Manach ; nos réponses n’y figurent pas. Dans un souci de transparence vis-à-vis de nos lecteurs, nous les détaillons ci-dessous.

Rappelons avant cela que le travail d'enquête de la presse sur les violences sexuelles et sexistes ne doit pas conduire à banaliser la parole de personnes se disant en situation de souffrance au travail, ou estimant avoir été dans un contexte déstabilisant pour les femmes en particulier. Minimiser ces paroles, les balayer d’un revers de la main, surtout quand elles sont recoupées, plurielles et constantes, a conduit la presse à se taire trop longtemps sur les souffrances au travail et sur le sexisme qui traverse toute la société.

L’enquête de NextINpact, rédigée à la première personne, a été réalisée avec les codes du compte Facebook de l'ex-rédacteur en chef des Inrocks en question, David Doucet. Une pratique problématique. Une des personnes citées dans l'article a d'ailleurs été très choquée de recevoir un message de Jean-Marc Manach depuis la messagerie Facebook de celui dont elle a dénoncé le comportement...

La série de NextINpact procède aussi d’un contresens quant au contenu de notre article : nous avons enquêté sur les reproches visant le management aux Inrocks, pas sur un seul de ses cadres. Tout comme nous n’avons jamais considéré qu’une enquête journalistique avait quelque chose à voir avec un dossier disciplinaire...  Notre enquête s'inscrivait par ailleurs dans un travail plus large entamé dès 2017, sur plusieurs rédactions dans lesquelles des journalistes étaient mis en cause : France inter ; La Nouvelle République du Centre-Ouest Radio Caraïbes International ; Le HuffPost ; Télérama ; TV5 Monde, etc.

Nous répondons donc, point par point :

  • Le non-respect du contradictoire :

Jean-Marc Manach dit avoir contre-enquêté « six mois » pour publier cette série de quatre articles. Pourtant, l'écrasante majorité de nos 20 témoins n’a pas été contactée. Et c’est deux jours avant son bouclage – jeudi 30 janvier après-midi –, et en nous laissant une journée et demi pour répondre, qu’il nous a contactées avec une série de questions. Après lui avoir expliqué que nous déplorions que ce court laps de temps ne laisse aucune place pour une rencontre, nous lui avons transmis nos réponses dans deux mails. Voici la seule citation qu'il a publiée, sur un total de quatre longs articles, qui mentionnent Mediapart 30 fois (dont 23 fois dans le seul troisième volet) :

Extrait de l'article de NextINpact du 25 février 2020. Extrait de l'article de NextINpact du 25 février 2020.

  • Les mots-clés de notre article:

Jean-Marc Manach écrit que l’enquête de Mediapart a été publiée avec le mot-clé « antisémitisme », et prétend que « suite à [son] signalement », Mediapart a « effacé le mot-clef avant d'en rajouter deux autres : « violences sexuelles » et « violences sexistes » ». C’est tout simplement faux. Ces mot-clés ne figuraient pas dans l'article à sa publication. Ce sont ceux d'un dossier sur les médias, dans lequel a été inséré cet article (et bien d'autres) plus tard, provoquant l'ajout automatique de ces mots-clés dans les articles. Lorsque l'ex-directeur des Inrocks, Pierre Siankowski, (et non Jean-Marc Manach...) nous a signalé ces mots-clés le 20 septembre 2019, sept mois après la publication, nous les avons modifiés. C'est ce que nous avions expliqué à Jean-Marc Manach dans notre réponse écrite :

Extrait de notre réponse au journaliste Jean-Marc Manach, le 30 janvier 2020. Extrait de notre réponse au journaliste Jean-Marc Manach, le 30 janvier 2020.

  • La responsabilité d’un management « toxique » :

Jean-Marc Manach explique que notre enquête, et celles de nos confrères du Monde et de l’Obs, font « porter sur les épaules de Doucet la responsabilité d'un management « toxique », façon « boy's club » ». Et qu’elles présentent le journaliste comme « le rédacteur en chef » des Inrocks, sans préciser qu’il y en avait trois autres.

Comme nous l’avons souligné, à de multiples reprises, dans notre réponse à Jean-Marc Manach, notre enquête ne portait ni sur les agissements de la ligue du LOL, ni sur David Doucet (dont le nom ne figure ni dans le titre, ni dans le chapô), mais sur la mise en cause de « la gestion des Inrocks » – c’était d’ailleurs le titre de notre article. Notre enquête décrivait, à plusieurs reprises, un problème de « gestion RH » au sein de l'hebdomadaire. Exemple :

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.
Notre article était aussi très clair sur la responsabilité collective de cette mauvaise gestion :
Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.

Pourtant, Jean-Marc Manach, dans sa série d'articles, maintient son contresens, en présentant notre article comme une enquête sur David Doucet et la Ligue du LOL.

  • La situation économique et sociale des Inrocks :

Jean-Marc Manach affirme que Mediapart n’a pas fait état des « deux plans successifs de rupture conventionnelle collective pour cause de difficultés économiques ». C’est faux. Nous évoquions dans l’article « le plan de départ collectif en 2018 ». Nous expliquions aussi longuement le contexte pour ce journal au moment de notre enquête : les Inrocks sont « en pleine réorganisation », écrivions-nous, et tentent, « depuis quelques mois, [de] retrouver un nouvel élan », après avoir « perdu de nombreux lecteurs ces dernières années » et avoir vu nombre de ses salariés, « qui ont parfois souffert au vu et au su de tous », « quitter l’entreprise ». « Les journalistes, particulièrement sur le site, avaient beaucoup de pression sur leurs épaules », indiquions-nous encore :

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.

  • Le contexte de « l’opération Mollo »

Dans notre enquête, nous révélions un mail intitulé « opération Mollo », dans lequel David Doucet écrivait, le 3 octobre 2018, s'agissant du secrétaire général de la rédaction, Christophe Mollo : « Dès demain matin, il faut que l’on bombarbe [sic] le site de news comme jamais (brèves, inrocks tv) et que ça se traduise par la plus grosse opération de spams sur sa boîte mail. Mettez-le en copie de tout. »

Jean-Marc Manach affirme que Mediapart, Le Monde et l’Obs, ont « omis de préciser le contexte de cet email », en donnant du coup « une tout autre lecture »C’est faux, comme nous lui avions indiqué. Dans notre article, nous avions spécifié que ce mail s’inscrivait dans le cadre d’un conflit professionnel, et plus précisément d’organisation du service (ce qui était précisément l’angle de notre article : la gestion d’une rédaction). Dans notre enquête, nous avions écrit ceci : « En cause : un conflit autour de l’organisation des secrétaires de rédaction. » Nous avions pris soin de noter la réaction de M. Mollo: « Christophe Mollo ne s’est rendu compte de rien : « Cela n’a pas été suivi d’effets… Je l’ai appris ces derniers jours », explique-t-il à Mediapart. » Et nous avions interrogé David Doucet sur ce point, qui n’avait pas répondu. Voici le passage :

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.

  • Une enquête qui serait seulement « à charge »

« Faute d'avoir pu se défendre, les témoignages recueillis à son sujet, dans la foulée et dans le cadre de l'explosion de l'affaire de la Ligue du LOL, n'ont de fait été qu'« à charge » », écrit Jean-Marc Manach dans son article. 

C’est faux. Notre enquête, appuyée par de nombreux documents, et insistant sur la responsabilité collective de cette mauvaise gestion RH, apportait un grand nombre de nuances. Deux exemples parmi d’autres, ces témoignages :

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.
Pour cet article, nous avions sollicité de nombreux responsables (actuels ou passés) des Inrocks : outre David Doucet (qui avait refusé de nous répondre), les directeurs successifs de la rédaction (Frédéric Bonnaud, Pierre Siankowski, Jean-Marc Lalanne), les directeur·trice·s généraux des Inrocks (Frédéric Roblot, Élisabeth Laborde).

  • Le « mur des hommes » des Inrocks

Dans notre enquête, plusieurs témoins nous avaient parlé d’un « mur des hommes » aux Inrocks – un poteau sur lequel des hommes de la rédaction avaient accroché des photos d’eux au beau milieu de la rédaction. Jean-Marc Manach écrit que ce mur est « censé, d'après Mediapart, avoir été « le symptôme d'une atmosphère parfois viriliste, voire carrément sexiste » ». Voici pourtant ce que nous écrivions, faisant valoir les deux points de vue opposés sur ce mur parmi les salariés :

Extrait de notre article du 18 février 2019. Extrait de notre article du 18 février 2019.

  • La demande d’anonymisation de David Doucet

Mediapart n'a « jamais répondu aux autres demandes d'anonymisation de Doucet, pas plus qu'à sa proposition de prendre connaissance du fact-checking qu'il avait compilé au sujet des accusations dont il avait fait l'objet », écrit Jean-Marc Manach. Sollicité à trois reprises durant notre enquête (une demande d'entretien, puis des questions précises), David Doucet avait refusé de nous répondre. Nous avions donc publié l’article, et cité mot pour mot son mail de réponse:

Extrait de notre encadré « Boîte noire », qui accompagnait notre article du 18 février 2019. Extrait de notre encadré « Boîte noire », qui accompagnait notre article du 18 février 2019.

Après la publication de l’article, il ne nous a adressé ni droit de réponse, ni plainte en diffamation (alors qu'il nous avait indiqué qu'il donnerait « la suite qu’imposeront tous propos diffamatoires tenus à mon encontre »). Huit mois après la publication, il a écrit à la direction de Mediapart – et non aux deux autrices de l’article –, pour demander subitement le retrait de son nom de l'article. Mediapart maintenant l’intégralité de ses informations, rien ne justifiait l’anonymisation a posteriori du nom du journaliste. Et le choix initial de faire figurer son nom se justifiait par sa notoriété, même à l'intérieur d'un champ réduit, et sa fonction de responsabilité et d'encadrement (lire sur ce sujet notre billet de blog)C’est ce que nous avions écrit à Jean-Marc Manach, qui n’a pas non plus jugé utile de le préciser dans son article. 

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