La Chine, l'économie et la démocratie, vues de Hong Kong

A dix jours de l'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, un abonné de Mediapart résidant en Asie, le sinologue Jean-Philippe Béja, nous a fait parvenir, après l'avoir traduite de l'anglais, une tribune qui, loin des anathèmes et des simplismes, permet de nourrir la réflexion sur la question démocratique dans une Chine en plein boom économique. Il s'agit d'un texte de Joseph Cheng, professeur de science politique à City University (Hong Kong) et, par ailleurs, secrétaire général du Civic Party, le dernier né des partis démocrates fondé par les organisateurs de grandes manifestations de 2003 et 2004.

A dix jours de l'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, un abonné de Mediapart résidant en Asie, le sinologue Jean-Philippe Béja, nous a fait parvenir, après l'avoir traduite de l'anglais, une tribune qui, loin des anathèmes et des simplismes, permet de nourrir la réflexion sur la question démocratique dans une Chine en plein boom économique. Il s'agit d'un texte de Joseph Cheng, professeur de science politique à City University (Hong Kong) et, par ailleurs, secrétaire général du Civic Party, le dernier né des partis démocrates fondé par les organisateurs de grandes manifestations de 2003 et 2004. Il dresse un état des lieux avant les élections au "Legco", le Conseil législatif, qui ont lieu le 7 septembre. Evidemment, le cas de Hong Kong, ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997 et vivant depuis sous un régime spécifique – selon l'adage officiel, "un pays, deux systèmes" – est particulier. Mais cette réflexion n'en éclaire pas moins le débat général sur l'avenir de la Chine.

 

 

Les prochaines élections à Hong Kong: un revers pour les démocrates?
par Joseph Cheng

 

Les prochaines élections au Conseil législatif de Hong Kong auront lieu le 7 septembre 2008. Le système "dirigé par l'exécutif" ne sera pas remis en cause, mais le résultat sera un test de la manière dont la population juge les réalisations de l'administration de l'actuel chef de l'exécutif, Donald Tsang. Après la tempête politique et les difficultés économiques de 2003, c'est l'ampleur du soutien obtenu par les partis favorables à la démocratie qui sera au centre de l'attention. S'ils ne parviennent pas à obtenir au moins 20 sièges (soit 1/3 sur un total de 60), le gouvernement pourra définir seul le projet de réforme pour l'élection du Chef de l'exécutif de 2017 et l'élection législative de 2020, puisqu'il déposera de la majorité nécessaire des 2/3.

 

Une économie prospère vaut mieux que la démocratisation

 

Les dirigeants chinois, en marxistes-léninistes orthodoxes, estiment qu'une économie forte est la clé de la stabilité politique. Le gouvernement de la Région administrative spéciale de Hong Kong suit naturellement la ligne de Pékin. Quand plus de 500 000 personnes sont descendues dans la rue pour protester contre l'article 23 sur la subversion, et pour exiger la démocratie le 1er juillet 2003, le gouvernement de Tung Chee-hwa et ses partisans ont accusé l'économie d'être à l'origine des plaintes de la communauté. Les autorités chinoises ont répondu aux crises politiques en offrant un soutien économique à la région. La logique est simple : si l'économie s'améliore, la population sera satisfaite et s'intéressera moins à la démocratie.

 

Quand Donald Tsang, le successeur de Tung Chee-hwa s'est rendu à Pékin en décembre 2006, il a déclaré au gouvernement central que « l'économie de Hong Kong [était] à son meilleur niveau depuis près de vingt ans ». Le message état clair : l'économie fonctionnant bien, il n'y aurait pas de défi politique sérieux et la direction chinoise devait être satisfaite de son gouvernement. Sa réélection a ainsi été assurée, puisque tous les indicateurs confirmaient ses déclarations : la croissance a connu une amélioration radicale puisqu'elle est passée de 0,6% en 2001 et 1,8% en 20002, à 6 ,4% en 2007 et 8,6% pour le premier trimestre de 2008. Le taux de chômage est quant à lui passé d'un pic de 7,9% en 2003 à 3,3% début 2008.

 

Cet été cependant, des signes de ralentissement économique ont commencé à apparaître. Le gouvernement admet que la croissance de l'année tombera à 4 ou 5%. En mai, l'inflation a atteint 5,7%. Comme partout dans le monde Hong Kong a enregistré des augmentations importantes des prix des produits alimentaires avec 57% pour le porc, 50% pour le bœuf, 40% pour le riz, 36% pour l'huile, et 23% pour le poisson. Un sondage réalisé début juillet 2008 par l'Université de Hong Kong a d'ailleurs révélé que seulement 48% des personnes interrogées pensaient que l'économie était dans un meilleur état qu'il y a trois ans, contre 73% en décembre 2007; et 35% pensaient qu'elle était en plus mauvais état contre 11% en décembre dernier. Pour ce qui concerne l'environnement politique, 30% pensaient qu'il s'était amélioré soit 7% de moins qu'en décembre, et 33% qu'il s'était détérioré, soit 6% de plus. L'administration de Donald Tsang a été quelque peu soulagée que seules 47 000 personnes aient participé à la manifestation pour la démocratie du 1er juillet dernier.

 

La principale cause de mécontentement social est sans doute l'écart croissant entre les riches et les pauvres. Une étude de la Bauhinia Foundation, un think tank proche du Chef de l'Exécutif , a révélé que entre 1996 et 2005, le nombre de ménages disposant d'un revenu mensuel inférieur à 8000 HK$ (680€) a augmenté de 76,5% pour atteindre plus de 500 000, passant de 13 à 22% du total des ménages. Donald Tsang a reconnu que certains ménages à bas revenu n'ont pas profité du meilleur état de l'économie, mais il maintient que pour remédier à cette situation, la seule solution consiste à renforcer l'économie afin qu'elle créé des emplois. Dans une société vieillissante dont le taux de fertilité chute, le coût des services sociaux augmentera. En l'absence de réforme administrative, il faudra augmenter les impôts. A ce stade, le HK Mandatory Provident Fund (caisse de société sociale) n'est pas en mesure de fournir les ressources nécessaires au paiement des retraites et les Hongkongais doivent encore trouver un moyen de financer les services hospitaliers à long terme.

 

La compétitivité de la Région autonome spéciale n'a cessé de décliner depuis la crise financière asiatique de 1997-98, et la communauté est tout à fait consciente qu'aucun gouvernement depuis la rétrocession n'a proposé de plan efficace pour renverser la tendance. Cette inaction a érodé la confiance, qui est inférieure à ce qu'elle est à Singapour ou Taiwan, bien qu'en termes statistiques Hong Kong ait plutôt mieux réussi.

 


Un mouvement démocratique divisé

 

Le mouvement démocratique est en difficulté depuis quelques années. Les gens sont frustrés de l'absence de progrès vers l'instauration du suffrage universel et nul ne croit à une amélioration dans un futur proche. Même les partis politiques du camp démocratique ne croient pas que la démocratisation est un sujet politiquement attrayant. Ils n'ont guère de moyens d'influer sur la politique du gouvernement car le chef de l'exécutif dispose d'une majorité confortable au Legco, et n'a donc pas besoin de faire des concessions à l'opposition. Il n'y a d'ailleurs pas eu de consultations significatives entre le gouvernement et les groupes démocratiques au cours de la législature.

 

Le sentiment d'impuissance de ces groupes a été exacerbé par le renforcement de la confiance de la population dans la Chine et par conséquent la dénonciation des violations des libertés n'est plus électoralement aussi payante qu'autrefois. Les Hongkongais sont surtout concernés par l'économie, l'inflation et le chômage, et n'ont pas l'impression que les groupes démocratiques ont beaucoup à offrir sur ces sujets. L'intérêt des Hongkongais pour les Jeux rend la campagne moins intéressante et il est certain que la visite probable des médaillés olympiques chinois juste avant les élections au Legco renforcera cette tendance. Par ailleurs, les JO provoquent actuellement un renforcement du patriotisme de la communauté, ce qui favorisera les partis pro-Pékin au cours de élections.

 

A tout cela s'ajoute la division des partis démocratiques. Il y a moins de coordination entre eux qu'en 2004. Dans un désert politique, les divisions ont tendance à s'exacerber. Les hommes politiques du mouvement démocratique sont convaincus que les autorités chinoises ne tolèreront pas qu'ils forment un gouvernement. Et comme ils ne sont pas en mesure d'influencer la politique de celui ci, ils ne voient guère l'utilité de s'unir.

 

De plus, le scrutin de circonscription plurinominal à un tour encourage les divisions. Ainsi, dans la plus grande circonscription, celle des Nouveaux Territoires Ouest, qui comprend 8 députés, un candidat peut obtenir un siège avec 9% des voix. Comme l'a montré Leung Kwok-hung, dit « Cheveux longs », un candidat radical peut attirer une minorité suffisante de l'électorat pour être élu et la nouvelle ligue sociale démocrate a décidé de suivre son exemple. A l'autre extrémité du mouvement démocratique, la Hong Kong Association for Democracy and People's Livelihood évite les sujets qui fâchent et se concentre sur le travail à la base dans le district de Sham Shui Po. Les différences d'orientation politiques rendent encore plus problématique la solidarité entre les divers groupes au sein du mouvement démocratique.

 

Il y a également d'autres problèmes. Malgré leurs victoires électorales passées, les partis politiques favorables à la démocratie n'ont pas été capables d'augmenter significativement le nombre de leurs membres. Ils sont donc aujourd'hui confrontés à de graves difficultés pour recueillir de l'argent d'autant plus que les milieux d'affaires ne souhaitent pas apparaître comme associés avec eux. De plus, ils ne sont pas parvenus à présenter à la population des politiques sérieuses, et se sont montrés incapables de jouer le rôle d'une opposition politique constructive et efficace.

 

Par contraste, la machine électorale du front uni pro-Pékin a aujourd'hui atteint un haut degré d'efficacité et de sophistication. Le front uni a commencé à participer activement aux diverses élections au milieu des années 1980 et grâce à l'approche du retour du territoire dans le giron de la Chine, il a pu attirer de nombreux politiciens ambitieux. Il est aussi en mesure de fournir des connexions aux hommes d'affaires. Depuis la crise politique de 2003, il a accéléré ses efforts de campagne et l'administration de Donald Tsang a cessé de faire semblant d'être neutre. Le chef de l'exécutif a annoncé clairement qu'il traiterait différemment les partis qui soutenaient le gouvernement et les autres. La victoire du front uni aux élections aux conseils de district de l'an dernier a montré son pouvoir de mobilisation. Si l'on ajoute qu'il dispose d'importantes ressources financières puisque les milieux d'affaires le soutiennent, il risque d'améliorer considérablement ses résultats aux prochaines élections au Legco.

 

Il faut cependant noter que tous les partis ont négligé le changement des valeurs qui est intervenu dans la société de Hong Kong : l'expérience des dix dernières années a appris aux Hongkongais à réduire leurs attentes en termes de promotion et de hausse de salaire. De nombreux jeunes couples ne veulent pas avoir d'enfants, ce qui fait qu'ils se sentent moins obligés de travailler dur pour augmenter leurs revenus. Naturellement, ils attachent plus d'importance aux questions concernant la qualité de la vie, la santé, l'environnement, la préservation des bâtiments historiques, etc.

 

La leçon à en tirer est que les gens cherchent la satisfaction dans leur vie quotidienne, et les partis politiques qui seront capables de répondre à ces besoins feront de bons scores aux prochaines élections. L'arrivée d'une nouvelle génération d'hommes politiques sera aussi un aspect intéressant de l'élection. Un grand nombre de politiciens de la première génération sont soumis à la pression de plus jeunes qui sont de plus en plus impatients. Leurs exigences ne peuvent plus être ignorées, et les partis devront les satisfaire. Ainsi, la nouveauté des élections de septembre, sera sans doute l'apparition de nouvelles stars politiques.

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