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Chroniques de la violence judiciaire

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Billet de blog 6 septembre 2022

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Chronique d’audience - Pour son bien

En attendant le procès, le procureur demande – comme d’habitude – le maintien de la prévenue en prison. Il explique sans ciller que c’est pour la mettre à l’abri d’éventuelles représailles de la victime. L’emprisonner pour son bien, c’est très attentionné !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, juin 2022

Terrifiée et au bord des larmes, une toute jeune femme est amenée par les policiers dans le box des prévenu⋅es. Depuis le premier rang du public, sa sœur l’encourage avec énergie et optimisme :

— Tu vas sortir ! Ça va aller !

La présidente commence :

— Votre avocate me dit que vous demandez un délai, notamment pour avoir le temps d’obtenir une expertise psychiatrique.

Nassima L. confirme d’une voix fluette. Le tribunal doit maintenant décider s’il l’enverra en prison jusqu’au procès.

Elle comparaît pour « violences volontaires avec arme, en l’espèce un véhicule ». Elle a légèrement blessé son compagnon (un jour d’interruption totale de travail) et assez gravement la deuxième compagne de celui-ci (vingt-et-un jours d’ITT). On n’en saura pas plus sur les faits, si ce n’est qu’une querelle oppose les deux femmes depuis plus de deux ans.

La présidente aborde machinalement les éléments de personnalité : deux mentions sur son casier pour violences volontaires – liées justement à ce conflit –, ainsi qu’une vieille condamnation pour contrebande de cigarettes. Aujourd’hui, la prévenue travaille en CDI dans les ressources humaines d’une boîte de livraison.

Logement, travail, Nassima L. a des garanties de représentation, ce qui n’empêche pas le procureur de demander son maintien en prison en attendant le procès. Parce qu’il ne voudrait pas qu’elle recommence, mais surtout, annonce-t-il, pour la mettre à l’abri d’éventuelles représailles de la victime. C’est drôlement attentionné de sa part ! Par ailleurs, l’expertise qui a été demandée par l’avocate permettra de savoir si la prévenue est dangereuse. Il est plus sage de l’enfermer en attendant.

L’avocate essaye de toucher une corde habituellement sensible chez le tribunal :

— Parce que Nassima L. ne correspondait pas aux critères imposés par les hommes de sa famille, son père et ses frères lui ont rendu la vie très difficile, ils lui ont même cassé le nez. Elle n’en parle pas, c’est sa sœur qui me l’a dit. Quant à être dangereuse, non, je ne pense pas : elle travaille dans les ressources humaines, elle est parfaitement insérée !

Le tribunal se retire. L’avocate adresse quelques mots rassurants à la sœur de Nassima L. puis part bavarder avec d’autres professionnels de la justice, la laissant debout, figée, les yeux dans le vide.

Le tribunal revient très rapidement et envoie Nassima L. en détention jusqu’à l’audience. Elle fond en larmes en regardant sa sœur, qui lui crie :

— C’est pas grave, c’est pas grave ! Je vais venir te voir. Ne t’inquiète pas. Je t’en prie, arrête de pleurer.

On remmène Nassima L. dans les geôles. Elle y restera jusqu’à la fin de la journée avant qu’on l’envoie en prison pour son bien.

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Parution le 7 octobre aux Éditions du bout de la ville de Sur la sellette, chroniques de comparutions immédiates ; postface sur l’histoire d’un outil d’incarcération de masse.

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