Pourquoi un musée de l’esclavage en Haïti?

Haïti n’a pas de musée de l’esclavage. La question elle-même : « Pourquoi un musée de l’esclavage ? » devrait susciter un sentiment de honte. Avec un projet de musée, la mémoire qu’on croit perdue, oubliée demeure cependant tapie dans les monuments, le rituel de la vie quotidienne, dans la culture orale. Cette mémoire réveillée peut à son tour relancer l’histoire, la renouveler.

Haïti n’a pas de musée de l’esclavage, ni un projet de musée. La question elle-même : « Pourquoi un musée de l’esclavage ? » devrait susciter un sentiment de honte que les dirigeants récents du pays ne semblent pas avoir eu . La France de Macron, finalement, a décidé de se doter d’un musée de l’esclavage pour panser son passé douloureux. Haïti n’en aurait pas besoin ? En Afrique, au Sénégal, au Benin, en Angola, aux Etats-Unis, à Cuba le projet de musée de l’esclavage fait flores. Plus près de nous dans la Caraïbe, la Guadeloupe a décroché le fameux Mémorial Act qui coûte environ 100 millions d’Euros ; la Martinique de son côté projette d’avoir son propre musée de l’esclavage.

Or tout ce branle-bas est parti de deux sources : le projet UNESCO de la Route de l’esclave initié avec le secrétaire général d’alors, M’Matar Bow et le Sénégalais Doudou Diène, en 1995-1996 ; avec la loi Taubira en France en 2001 sur l’esclavage comme crime contre l’humanité. Il me faut là-dessus rafraichir notre mémoire. Ce projet a été pratiquement conçu pour Haïti à cause de son histoire unique comme la première révolte d’esclaves réussie. Le projet Unesco de la Route de l’esclave propose alors au monde entier de célébrer la mémoire de l’esclavage le 23 aout, en choisissant donc la date de l’insurrection générale des esclaves de St Domingue ; puis d’inviter à la mémoire du 1er janvier 1804, pour favoriser la célébration de l’indépendance haïtienne. Dans cette perspective, le soutien international à la réalisation d’un musée de l’esclavage est à l’avance acquis. Un tel projet pourra inciter à la solidarité entre les peuples qui ont connu l’esclavage, mais aussi favoriser le tourisme culturel, mobiliser la diaspora haïtienne, l’ensemble des écoles du pays et tout autant les intellectuels, les éducateurs et les artistes pour le maintien de la mémoire de la création d’Haïti.

Dans le cadre de activités entreprises de la Route de l’esclave en Haïti, entre 1996 et 2008 , nous avons réalisé pas moins de 3 colloques internationaux ( Insurrection de St Domingue de 1791, Genèse de l’Etat haïtien, religions africaines et mémoire de l’esclavage), des expositions sur droits de l’homme et esclavage, la mobilisation des salles de cinéma pour des films sur l’esclavage ( il y avait encore quelques salles de cinéma), une association des professeurs d’histoire, un association de propriétaires d’habitations coloniales sucrières, un projet touristique avec l’agence Citadelle sur les habitations coloniales,, des activités sur le patrimoine culturel avec la république dominicaine et Cuba, des activités d’incitation a la protection du patrimoine( forts, palais, Citadelle etc…, des expositions et des comités sur la mémoire de l’esclavage à Jacmel, aux Cayes, et au Cap-Haitien. Et des manifestations diverses avec la participation des artistes (peintres, sculpteurs, musiciens etc..).

Retenons plutôt pour le moment les démarches déjà réalisées pour la création d’un musée de l’esclavage en Haïti entre 1997 et 2009. Nous avons produit dans le cadre de la Route de l’esclave deux études de pré-faisabilité, l’une avec Lucy Wendryes, l’autre avec Claire Merleau-Ponty qui était venue en Haïti travailler avec tous les membres du Comité national haïtien. Cette dernière étude, soutenue par l’Unesco et la coopération française (à l’ambassade de France à Port-au-Prince), a souligné l’ensemble des étapes à suivre pour l’atterrissage du Musée. Nous avons aussi entrepris des débats sur l’orientation du Musée et sur son emplacement (environs de la capitale ou dans le Nord du pays ?). Après les troubles politiques que le pays a connus entre 2001 et 2006, nous avons cru pouvoir relancer le projet pendant le second mandat de Préval, soit en mai 2008 avec des activités d’information sur le projet du Musée grâce à des conférences organisées à Port-au-Prince et au Cap sur la commémoration de l’esclavage avec l’historien Marcel Dorigny et la politologue Françoise Verges. Entre-temps, les soutiens au projet du musée restent intacts du côté de l’Unesco, de Mme Michaelle Jean, gouverneure du Canada et ambassadrice de l’Unesco, comme auprès de Christiane Taubira. Mais le séisme du 12 janvier 2010 semble avoir éclipsé l’idée elle-même de Musée dans les milieux du pouvoir politique.

Quel est en définitive l’enjeu d’un musée de l’esclavage en Haïti ? Une telle question a quelque chose d’incongru, tant elle parait ouvrir des portes déjà ouvertes. Je ne peux dans ce court article faire état de la problématique muséale de l’esclavage (voir par exemple l’ouvrage de Françoise Verges : La mémoire enchaînée - édition Albin Michel 2006). Un rappel sommaire de l’enjeu n’est pas inutile si l’on veut rattraper notre retard par rapport à d’autres pays qui ont connu la Traite et l’esclavage. A la vérité, ce retard doit être son tout interrogé. On doit pouvoir se demander si Haïti n’a pas une difficulté particulière à assumer la mémoire de l’esclavage, et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, il faut se rappeler que Dessalines et les leaders de l’indépendance ont très tôt déclaré une volonté d’oubli radical du passé de l’esclavage considéré comme un temps d’humiliations. L’armée de libération a été appelée armée des Incas et au nom de St Domingue a été substitué le nom Ayti pour renouer avec la période amérindienne. Mais peut-on vraiment faire comme si le temps de l’esclavage pouvait être radicalement oublié ? Une défaillance de la mémoire n’a-t-elle pas des effets sur l’histoire elle-même, dans la mesure où les traces du passé et les archives seraient mises en berne ? En commémorant la sortie du temps des humiliations que représente l’esclavage, le spectre du passé décrété révolu revient hanter le présent. Savoir regarder le passé en face n’est-ce pas la manière de chercher à le surmonter, à le produire comme passé ? Le danger d’un déficit de mémoire, nous l’éprouvons chaque jour en Haïti depuis la chute de la dictature rétrograde des Duvalier en 1986.

Il nous arrive d’entendre dire que le temps des Duvalier était meilleur que celui d’aujourd’hui, comme si les trente dernières années de combat pour la démocratie auraient été du temps perdu, or justement c’est l’absence ou plutôt les tentatives de supprimer les traces de la dictature, donc de la possibilité de la mémoire elle-même des crimes de la dictature qui conduit à penser que le passé duvaliériste a pu être meilleur. Ce qui revient finalement à rendre impunis les crimes du présent que les gouvernements actuels peuvent commettre ou tolérer. On doit pouvoir comprendre ici les taches essentielles qu’accomplit aujourd’hui le projet de Devoir de mémoire face aux crimes de la dictature des Duvalier. Revenons à la problématique de la mémoire de l’esclavage dont un musée devra avoir à s’en occuper.

Restituer la vie, la vision et l’expérience des esclaves, faire connaitre tous les peuples impliqués dans ce crime contre l’humanité, telle est la tache éducative d’un musée appelé à maintenir ouvert le chemin pour une défense jamais faiblie du droit avoir des droits qui est justement ce que l’esclavage en son fond visait à dénier. Jusqu’ici la construction du passé est différente en Haïti selon qu’on appartient à telle ou telle couche sociale, de telle sorte que qu’on est présence d’une faible intégration nationale ; on osait même parler dans plusieurs essais d’histoire et de sociologie d’un véritable apartheid social et culturel comme la marque de la société haïtienne.

Cette marque fait justement signe à une mémoire diffractée, qui prend des teintes diverses en fonction de la condition sociale de l’Haïtien. L’incendie de la chapelle de l’Immaculée Conception de Milot et le cambriolage du musée de la Citadelle ne proviennent pas seulement de l’absence de protection de ces lieux de mémoire, mais aussi du déficit d’éducation des masses au respect du patrimoine. Bossale/créole a formé ce couple pour distinguer l’opposition centrale issue de la situation esclavagiste et qui n’aurait guère été surmontée lors de la rupture représentée par la révolution anti-esclavagiste de 1804. Les créoles auraient pris le pouvoir dès les premiers pas de l’indépendance et iraient par la forme de gouvernement qu’ils érigent creuser le fossé entre eux et le peuple des paysans ou des «  malheureux ».

Si la culture écrite diffusée par le système scolaire n’a pu toucher qu’une infime minorité (qui ainsi a pu accéder à la condition de créole), on devra supposer que la mémoire historique de la nation n’est pas partagée par tous les Haïtiens. C’est à ce niveau qu’on peut se remettre à questionner la problématique de la mémoire collective en Haïti. L’activité de mise en œuvre d’un musée de l’esclavage permet de sortir de cette mémoire dichotomique du passé d’Haïti et d’ouvrir les voie de l’intégration nationale, en même temps qu’il permet de regarder en face notre histoire trop souvent jusqu’ici prise dans les filets d’une héroïsation de l’histoire qui en vérité tisse un voile épais sur le passé du pays.

Avec le projet de musée, la mémoire qu’on croit perdue, oubliée demeure cependant tapie dans les monuments, les forts, le rituel de la vie quotidienne et des systèmes religieux, dans la culture orale ( langue, légendes, contes etc…), cette mémoire réveillée peut à son tour relancer l’histoire, la renouveler, soutenir de nouvelles interprétations en travaillant à la soudure du lien social et à la reconquête du sens national.

En particulier, le projet de musée va mobiliser l’ensemble des arts en Haïti et toutes les institutions qui s’occupent du patrimoine culturel ; c’est en somme un immense chantier qui va ainsi être ouvert et où Haïti va pouvoir mettre en valeur son histoire exceptionnelle non seulement au regard de l’Afrique et des Amériques, mais aussi de l’humanité universelle.

*Laënnec Hurbon, sociologue, Directeur de recherche au CNRS ( Paris) et professeur à la faculté des sciences humaines de l’UEH ; dernier ouvrage paru : Esclavage, religions et politique, éditions de l’Université d’Etat d’Haïti 2019.

 

 

 

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