Une journée de formatage pour la réforme du collége

Le décret de Manuel Valls, imposant, contre l'avis de la quasi-totalité des syndicats enseignants, la "réforme du collège", a été signé au soir même d'une manifestation de protestation. Minable provocation, bien dans les habitudes de ce premier ministre, aussi irascible envers les ouvriers, les professeurs, les professions de santé, qu'il est complaisant à l'égard du MEDEF et de la FNSEA.

Depuis le mois de novembre, plusieurs réunions ont été imposées aux professeurs, pour tenter de les contraindre à appliquer dés septembre prochain  cette réforme qu'ils refusent.

Dans un assourdissant silence médiatique, la plupart de ces réunions se passent très mal, dans un climat de tension, et révèlent un conflit entre les professeurs et leur hiérarchie.

Ces réunions obligatoires  entraînent, dans tous les collèges de France, la suppression de milliers d'heures de cours (les professeurs doivent TOUS être formés, et n'ont pas la possibilité de choisir d'assurer leurs cours plutôt que d'aller perdre leur temps dans ces inutiles séances de "bourrage de crâne).

Voici un témoignage d'une enseignante documentaliste, qui a participé à l'un de ces "stages de formation".

Je précise que j'ai reçu de nombreux autres récits, qui vont tous dans le même sens: les professeurs se sentent méprisés.

La hiérarchie ne les écoute pas, ne les entend pas.

Elle n'a d'ailleurs rien à leur dire, sauf: "Vous êtes des fonctionnaires, vous devez obéir au gouvernement".

Comment espérer qu'une réforme imposée à coups de schlague à ceux qui sont censés la mettre en oeuvre puisse réussir ?

Voici donc ce témoignage; j'ai bien sûr supprimé les indications de lieux, ou ce qui pourrait permettre d'identifier ce témoin.

manif-prof manif-prof

"J'étais en compagnie d'un collègue de maths (très opposé à la réforme), un d'histoire, celui de techno, celle d'allemand, celle de physique-chimie, une de français, celle d'arts plastiques, celui de SVT et des profs d'EPS.

En face, un IPR (Inspecteur Pédagogique Régional: l'autorité hiérarchique de l'enseignant, qui vient l'inspecter dans sa classe, et lui attribue une note pédagogique, essentielle pour son avancement de carrière) de Lettres, un IPR de SVT et deux formateurs issus du corps enseignant : un prof d'histoire  et une prof d'arts plastiques .

8h30: accueil café (mais pas de thé!) avec croissants et pains au chocolat. Émargement dès notre arrivée.


9h00 (précises): réunion plénière (environ 80 personnes). Comme tout bon élève, on s'est installés dans les deux derniers rangs.


9h01: syncope du prof d'histoire (un traître parmi les formateurs !)


9h02: Première intervention du collègue de maths qui s'adresse aux deux formateurs en leur demandant comment peut-on être enseignant et en même temps vouloir participer à cette mascarade! Le ton de la journée était donné.  

Rigolant



En tout cas, nous avons pu poser toutes les questions qu'on voulait. Bon, on n'avait pas toujours les réponses en adéquation avec la question, mais nous avons pu nous exprimer.

Il est très vite apparu que l'ensemble de l'assistance était fortement hostile à la réforme.

Alors que la plénière aurait dû être consacrée à la présentation de la réforme, on a juste eu le droit au replacement de ladite réforme dans son contexte historique (des lois de Jules Ferry jusqu'à nos jours). 

Ensuite, nous avons fait une pause puis nous avons été répartis en quatre groupes. Autant dire que chaque établissement était éclaté dans les quatre groupes (d'une vingtaine de personnes). J'étais avec le prof de maths et une prof d'EPS. Donc, là tu arrives dans ta salle mais tu ne t'assois pas où tu veux. Les tables constituaient des îlots et sur chacune d'entre elle tu devais respecter le plan de table. A ma table, il y avait également mon collègue de maths, une ancienne collègue de français  et deux autres que je ne connaissais pas (SVT et Allemand). Nous étions avec l'IPR de SVT. A chacun d'entre nous il a distribué un bout de feuille où il était inscrit : "ce que la réforme va changer..." et que nous étions censés compléter alors qu'on ne nous avait même pas présenté cette réforme !

Incertain

. Après une discussion de 10-15 min par table, il est passé ramasser les papiers.


Voici ce que nous avons noté à notre table:


- Réduction des heures disciplinaires
- une complication de la gestion du cycle cm1-cm2-6ème
- une organisation utopique des emplois du temps
- suppression des classes bilangues, euro, heures d'allemand...
- comment faire rentrer désormais des enseignements qui s'ajoutaient au volume horaire des élèves dans les 26h maximum (par exemple les cours de documentation) étant donné que la documentation n'est pas considérée comme une discipline et n'a pas de dotation horaire, et que les EPI n'existent pas au niveau 6ème ?

Et encore nous étions l'une des rares tables à jouer à peu près le jeu.

La première table a rendu un seul papier: "ce que la réforme va changer... encore eût-il fallu qu'on me l'expliquât ".

Sourire

Dans un groupe, j'ai entendu "bonne question" ou "c'est un postulat". On a eu le droit aussi à "ma vie", "démotivé car je serai sur 3 établissements; où est l'intérêt de l'élève?", plus rigolo: "encore une qui va sombrer... le Titanic"...


On a vite compris que l'IPR appliquait la pratique de la pédagogie inversée ( ce sont les élèves, et non le prof, qui construisent le cours).

Du coup, certains se sont énervés: "vous nous l'imposez et vous n'êtes mêmes pas capables de nous la présenter, il faudrait que ce soit à nous de faire votre boulot!"


Sur tous les billets rendus, pas un seul n'évoquait un point positif de la réforme. Toutefois, j'ai obtenu un semblant de réponse à ma question, l'IPR m'a dit qu'il avait vu ses collègues la veille, donc IPRs en charge de la documentation, et que j'aurai une réponse en J4 (quatrième journée de formation, en novlangue bureaucratique, donc au mois de mai !!!!!!) Alors que j'allais rouspéter, plusieurs autres collègues ont râlé "Mais de qui se moque-t-on" "Vous avez vu comment vous nous traitez ? ".

Ensuite, nous sommes allés manger et avons pu échanger avec les autres groupes. Cela ne s'est pas bien passé avec la prof d'arts plastiques (la formatrice) qui s'est montré particulièrement agressive et a pris tout le monde de haut. Les collègues ont dit qu'un peu plus et elle pleurait (bichette!) Du coup à 13h00, nous étions de nouveau en plénière et là ça a été du grand n'importe quoi, au moins ceux qui voulaient s'exprimer ont pu le faire.

Florilège des phrases entendues:


- A l'annonce des dates des quatre autres journées de formation en sachant que les deux dernières auront lieu le mercredi après-midi et se font par discipline en présence de l'IPR. Donc, pour J4 et J5, j'ai entendu : "touché, coulé".

- Réponse à la question de la baisse des heures de français en 6ème alors que le niveau des élèves chute: "cela sera compensé par les autres professeurs qui aborderont forcément la problématique du français sur leurs heures, puisque tout le monde est amené à s'exprimer en français. Tenez par exemple, monsieur (choisi au hasard dans la foule), quelle est votre discipline?" "-Italien!!!!" pas de chance pour l'IPR de lettres, mais hilarité générale dans le groupe.

Rigolant

- A la présentation de la répartition des heures pour les 6ème, sur le diapo était inscrit LV1, ma collègue d'allemand s'est sentie obligée de préciser: "c'est-à-dire anglais". Tant bien que mal, les IPR essaient de contester en maintenant l'idée d'une possibilité de l'allemand et là ça s'est vraiment échauffé car apparemment le rectorat a pris les dispositions nécessaires pour supprimer l'enseignement de l'allemand dans le premier degré dès cette année. Réponse des IPR "ah bon, on n'est pas au courant, on s'occupe pas du 1er degré"... Et la liaison cm2-6ème!!!!

- Pour les profs qui se retrouveraient dès l'année prochaine sur plusieurs établissements: "ce n'est pas à cause de la réforme, il faut aussi prendre en compte la démographie du département et se rendre à l'évidence que les effectifs baissent et qu'il y a donc moins d'heures à faire par établissement"!! L'IPR de SVT a même suggéré qu'il y avait plein de collèges flambant neufs sur la côte Atlantique!


- Confirmation que les SEGPA (classes de collège spécialisées dans l'accueil d'élèves en grande difficulté, où intervenaient des instituteurs spécialisés, qui enseignaient à des groupes à effectif limité, au rythme où l'élève pouvait apprendre, et en tenant compte de ses difficultés) seront intégrés dans les classes mais bonne nouvelle, ils nous promettent qu'on ne sera jamais seul! Par contre, pas de détail quand tu évoques ce genre d'expérience ayant eu lieu par le passé ou que tu sais pertinemment que tu as deux enseignants SEGPA dans ton collège pour 40 gamins! Comment peux-tu avoir en permanence quelqu'un? Au passage, mes collègues de SEGPA ont apprécié de se voir considérés désormais comme des AVS (Assistants de Vie scolaire) et avaient hâte d'aborder le calcul littéral avec leurs élèves.

- L'école se doit d'être de plus en plus éducative (!) et non plus basée sur l'instruction uniquement. "c'est vrai ça, pourquoi tout le monde pense que cette tâche revient essentiellement à la vie scolaire, nous devons tous nous emparer de l'éducation de nos élèves"! Sous-entendu à peine voilé car à moitié avoué : en gros il faut combler les lacunes de leur éducation qu'ils n'ont pas chez eux.

- Gros cafouillage quand le collègue a dit clairement que certains EPI pouvaient être refusés car ils étaient soumis au vote du CA (Conseil d'Administration du collège). Apparemment, ils ne s'attendaient pas à la question et la réponse était encore plus à coté de la plaque que les précédentes: après un petit moment de flottement "oui mais c'est comme les sorties scolaires, elles sont aussi votées en CA". Le collègue a renchérit parce que ça allait créer des tensions entre les collègues et qu'elles avaient déjà commencé. Il est vrai que dans mon collège, le premier CA a tourné à l'affrontement, à tel point qu'il a dû être suspendu, et les hostilités se sont poursuivies sur toute la journée du lendemain.

Puis, durant la dernière heure, nous avons été de nouveau remis en groupe et nous devions échanger sur nos pratiques en classe sur la différenciation des élèves (travail en îlots, groupes autonomes, aide entre les élèves, adapter la difficulté de l'exercice en fonction des élèves...). Mais c'est toujours pareil, cela partait de nos pratiques. Concrètement aucune solution ne nous était proposée. A part 2-3 collègues qui ont donné le change, les autres sont restés muets.
 

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