L'hommage à Johnny : le triomphe de l'inculture, du cléricalisme et de la bêtise

Par centaines de milliers, ils ont donc envahi les rues parisiennes. Pas pour défendre les conquêtes sociales de leurs aïeux, moins encore pour protester contre des atteintes aux droits humains. Mais bien pour rendre à un exilé fiscal un hommage pétaradant. Sous la houlette du président de la République, oublieux de la laïcité. Une journée qui restera dans l'histoire de l'infamie...

Une journée effarante.

La France de droite, versaillaise, inculte et fière de l'être, s'est donc répandue dans les rues des beaux quartiers, pleurant un exilé fiscal que le président de la République, en présence de ses deux prédécesseurs, du premier ministre et d'une flopée de célébrités, n'a pas hésité à présenter comme un héros.

Faites tout ce que vous pourrez pour tenter de ne pas payer d'impôts, et vous aurez quasiment des funérailles nationales !

Le président de la République vous fera applaudir !

Aux obsèques de Bernard Tapie, ou à celles de Patrick Balkany, pour faire encore mieux, invitera-t-on des chefs d'Etat étrangers ?

https://tempsreel.nouvelobs.com/culture/johnny-hallyday/20171206.OBS8799/chalet-suisse-villa-californienne-johnny-hallyday-40-ans-de-demeles-avec-le-fisc.html

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Editions spéciales, retransmission intégrale de la cérémonie sur toutes les chaînes de radio et de télévision.

Impossible d'y échapper.

Propagande éhontée, véritable matraquage, pendant toute la journée.

Incroyable bêtise de ces fanatiques qui n'ont pas hésité à arriver la veille au soir, et à passer la nuit dans la rue, afin d'être au premier rang pour voir brièvement, comprimés derrière un cordon de flics, quelques dizaines de voitures de luxe roulant derrière un corbillard...

Par centaines de milliers, les manants admiraient les voitures des riches...

Ces gens ont-ils jamais manifesté pour une cause noble ?

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(Affiche produite par Info'com CGT)

Laïcité bafouée : que faisaient tous ces ministres, ces élus,  et ces anciens présidents dans une cérémonie catholique, à écouter un prêtre ?

"Je suis né catholique, et je mourrai catholique", avait dit Johnny.

Fort bien.

C'était son affaire, et c'était son droit le plus strict.

Mais c'est une affaire privée.

Que viennent faire, dans l'église, des représentants d'une République laïque ?

Gaspillage éhonté, bilan carbone désastreux. Quelle fut la consommation d'essence de ces centaines de motos, et de ces véhicules roulant au pas, pendant des heures ? On nous parlera ensuite de lutter contre la pollution à Paris.

Un avion pour emmener un cadavre de l'autre côté de l'Atlantique, d'autres avions pour emmener de Saint Martin à Saint Bart les happy few admis à assister à l'enterrement...

On parlera ensuite de la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique, et l'on quêtera pour les victimes de l'ouragan...

Et enfin, cette comparaison aberrante, scandaleuse, avec Victor Hugo...

Pour un simple interprète, qui n'a jamais écrit le texte d'aucune chanson...

A day which will live in infamy...

A propos du passage de la tirade d'Hernani cité par Emmanuel Macron, peut-être n'est-il pas superflu de replacer la citation ( "une force qui va") dans son contexte...

HERNANI :

Monts d'Aragon, Galice, Estramadoure !
- Oh ! Je porte malheur à tout ce qui m'entoure !
J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans remords,
Je les ai fait combattre et voilà qu'ils sont morts !
C'était les plus vaillants de la vaillante Espagne.
Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagne,
Tous sur le dos couché, en braves, devant Dieu,
Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu !
Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse !
Est-ce une destinée à te rendre jalouse ?
Doña Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi !
C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi vaut mieux que moi !
Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne,
Tout me quitte ; il est temps qu'à la fin ton tour vienne,
Car je dois être seul. Fuis ma contagion.
Ne te fais pas d'aimer une religion !
Oh ! par pitié pour toi, fuis !... Tu me crois peut-être,
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m'arrête.
Si, parfois, haletant, j'ose tourner la tête,
Une voix me dit : "Marche !" et l'abîme est profond,
Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond !
Cependant, à l'entour de ma course farouche,
Tous se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche !
Oh ! Fuis ! Détourne-toi de mon chemin fatal !
Hélas, sans le vouloir, je te ferai du mal !

Victor Hugo, Hernani, acte III, scène 2 (1830)

Les fans de Johnny, dont très peu, sans doute, ont lu Hernani, ou s'en rappellent, se sont-ils rendu compte que le président de la République se payait leur tête ?

Car, replacée dans la tirade d'où elle est extraite, la phrase "Je suis une force qui va" n'est guère flatteuse.

Hey Victor Hugo, t'es pas comme Johnny - La chanson de Frédéric Fromet © France Inter

 

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https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/091217/johnny-halliday-au-service-dun-film-de-propagande-militariste

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