France 2 contre les profs: du journalisme ou de la propagande ?

On s'était habitués aux débats , sur certaines chaînes privées, entre des gens qui ne connaissent rien aux sujets qu'ils traitent, mais dont les objectifs sont de beugler plus fort que leur voisin, et d'être plus à droite que lui, sans le moindre égard pour la pertinence de leurs éructations.On ne s'attendait pas à ce que France 2 se place sur ce terrain...

Le reportage qui a causé la colère de nombreux enseignants peut être revu, et relu, ici.

Il a été diffusé dans le journal de 20 heures de France 2.

Tous les codes de la télévision privée de droite y sont: ton mélodramatique, témoins anonymes, promesse de révélations sensationnelles, affirmation selon laquelle on va "briser un tabou"...

Et finalement, la montagne accouche d'une souris...

Ridiculus mus.

Annonce de départ: Pendant le confinement, des milliers d'enseignants auraient "carrément abandonné leurs élèves" et mériteraient donc "un bonnet d'âne".

La conclusion du reportage y reviendra, en s'indignant qu'aucune sanction ne soit envisagée, contre ces profs "décrocheurs", qui auraient "séché leurs propres cours".

Sur quels éléments s'appuient ces accusations ?

Une famille apparaît, avec les visages floutés (une technique généralement utilisée pour protéger des témoins contre des criminels, ou pour éviter à des employés un licenciement).

Cette famille, nous dit la voix off, a "décidé de briser un tabou".

Et c'est "pour ne pas nuire à la scolarité des enfants" qu'elle apparaît ainsi, visages floutés.

Quel est donc ce terrible "tabou" , qui va être brisé, cette révélation qui pourrait entraîner des représailles contre les enfants ?

"Deux professeurs ont séché leurs propres cours", affirme, péremptoire, la voix off.

On entend alors la voix de l'enfant (c'est plus émouvant lorsque c'est un enfant qui parle):

"Il y en avait certains qui n'envoyaient pas de cours ou ne donnaient pas de nouvelles"

La mère ajoute, au sujet de ces profs absents (deux, donc , ce qui n'a rien d'exceptionnel, dans une période de pandémie): 

"Je ne sais pas comment ils peuvent se regarder dans une glace".

On connaît le B.A BA du journalisme: vérifier les informations, croiser les sources...

On imagine donc que le journaliste de France 2, qui vient de mettre au jour une affaire aussi considérable ( une élève n'a pas eu de nouvelles de deux de ses profs: quelle horreur ! Quel scandale ! Breaking news ! Edition Spéciale !) va poursuivre l'enquête, pour tenter de connaître les explications de ces absences.

Car il n'est pas absurde de supposer que ces deux profs soient tombés malades, qu'ils aient été hospitalisés, qu'ils aient eu à s'occuper d'une personne gravement malade, que l'un de leurs proches soit décédé, ou, moins tragiquement, que leur ordinateur soit tombé en panne, et qu'ils n'aient pas pu, en période de confinement,  le faire réparer.

A aucun moment, le reportage ne rappellera que l'Education Nationale ne fournit aucun matériel aux enseignants, et ne paie rien.

Pendant toute la durée du confinement, les professeurs qui ont assuré le télétravail et ont communiqué avec les familles de leurs élèves l'ont fait avec leur ordinateur personnel, leur téléphone personnel, et les abonnements qu'ils payaient de leur poche.

Sans aucune possibilité de se faire rembourser quoi que ce soit par l'Education Nationale.

Passons.

Le journaliste, donc, a-t-il cherché à connaître les raisons pour lesquels les deux professeurs évoqués dans la première séquence n'ont pas donné de nouvelles ?

Non.

Cela semble insensé, mais non.

Il accuse tranquillement ces deux professeurs d'avoir "séché leurs cours", sur la base d'une seule déclaration, provenant d'une seule famille, et n'a pas cherché, ni à vérifier si ces professeurs n'avaient vraiment rien posté, en contactant par exemple les familles d'autres élèves de ces deux enseignants, ou le collège dans lequel ils exercent, ni à connaître, le cas échéant,  les raisons qui expliquent qu'ils n'aient rien posté.

On se dit, alors, qu'il a été bien inspiré de ne citer aucun nom, car les professeurs incriminés auraient été fondés à le poursuivre en diffamation, lui et la chaîne de télévision qui a diffusé ce reportage.

Immédiatement, on passe à autre chose.

Le journaliste se met en scène, feuilletant des papiers avec une mine préoccupée.

Voix off:

"des dizaines de témoignages d'élèves , de parents, et de proviseurs, qui dénoncent une forme d'abandon de poste de certains enseignants, sans raison apparente".

Diable.

Nous changeons d'échelle.

Il s'agissait, jusqu'àprésent, de deux professeurs.

Nous voici à...

Plusieurs dizaines.

Sur huit cent mille enseignants, rappelons-le.

laughing

Qui sont donc ces parents qui dénoncent ?

Une image nous le montre: la PEEP , fédération de parents d'élèves généralement classée à droite, bien qu'elle s'en défende, écrit à un recteur, le 31 mai, pour évoquer des "élèves livrés à eux-mêmes depuis le 16 mars".

La voix off incrimine "l'absence d'un prof d'anglais".

Première remarque: si seul le prof d'anglais est absent, même si c'est depuis le début du confinement, il semble un peu excessif d'affirmer que "les élèves sont livrés à eux-mêmes", comme si toute l'équipe pédagogique avait disparu...

Mais la voix off, on commence à le comprendre, n'hésite jamais à grossir le trait...

Pour quelle raison ce prof est-il absent ?

On n'en saura rien.

Tout au long de l'année scolaire, en temps normal, les associations de parents d'élèves écrivent aux Recteurs pour se plaindre du non-remplacement de professeurs absents.

C'est l'un des sujets de plaintes parentales les plus habituels, les plus récurrents.

Les parents n'exigent pas, bien entendu, qu'un professeur assure ses cours alors qu'il est en arrêt maladie, ou en congé maternité, mais ils demandent...

Qu'il soit remplacé !

Ce qui, souvent, n'est pas le cas ...

Car il n'y a pas suffisamment de remplaçants disponibles.

Ce qui n'est en rien la faute des profs...

S'agit-il d'une démarche de ce type ?

On n'en saura rien.

Rappelons, par ailleurs, que, durant les deux premières semaines du confinement, partout , les Environnements Numériques de Travail se sont montrés incapables d'absorber des millions de demandes de connexions, et ont "planté" lamentablement.

D'où, effectivement, des "élèves livrés à eux-mêmes"...

Mais là non plus, ce n'était pas la faute des profs.

Le journaliste rappelle-t-il ce fâcheux épisode, qui vint contredire la parole du ministre, selon qui "nous étions prêts" ?

Non, pas un mot.

Son angle d'attaque, c'est: "Professeurs = Fainéants".

Il ne sort pas de là.

On n'entendra, du début à la fin de cet étrange "reportage", aucune critique, strictement aucune, qui mettrait en cause le ministre de l'Education Nationale.

Et pourtant...

Il y aurait beaucoup à dire, sur la communication pour le moins hasardeuse de ce ministre, sur son refus d'écouter les profs, sur l'absence de moyens mis à la disposition des enseignants...

Mais, de toute évidence, pour le commentateur, ce n'est pas le sujet.

Le sujet est, et se résume à:

Feu sur les profs !

Feu à volonté !

Pas de quartier !

Pas d'excuses ! 

Pas de circonstances atténuantes !

Si un prof d'anglais est absent, une seule explication possible: ce prof est un "décrocheur" !

On imagine que le journaliste va, peut-être,  tenter de connaître les raisons d'au moins quelques-unes de ces "dizaines" d'absences prétendument  "dénoncées", au sujet desquelles il semble disposer de documents imprimés, qui fondent ses accusations...

Le minimum du minimum, dans une démarche journalistique classique, ce serait d'essayer d'entrer en contact avec ces professeurs "décrocheurs", dont il parait avoir les noms sur les papiers qu'il feuillette, pour leur proposer de s'expliquer.

Mais point du tout.

Le respect du contradictoire n'a manifestement pas été appris par ce journaliste lors de ses études.

Ou alors, il a oublié...

A aucun moment de ce reportage, il ne donnera la parole, même brièvement, à un seul de ces profs qu'il accuse d'être des tire-au-flanc.

Revenons à la vidéo.

La voix off passe, sans transition, sans vérification du bien -fondé d'aucune de ces, donc, dénonciations,  à une autre "source".

Cette fois, il s'agit...

Du message posté par une lycéenne sur un réseau social !

Lycéenne qui met en cause UN enseignant, qui n'aurait posté aucun cours...

Fiabilité maximale...

laughing

Le journaliste va-t-il, cette fois, enfin, vérifier l'information, contacter la lycéenne, pour connaître son établissement et le nom du professeur, tenter ensuite d'entrer en contact avec ce professeur, afin de savoir pourquoi il n'aurait rien posté ?

Bon, on commence à comprendre le principe de cette "grande enquête", qui bouleverse les méthodes de travail du journalisme: une fois de plus, aucune vérification, bien entendu.

Le témoignage d'une lycéenne trouvé sur un réseau social est pris pour argent comptant, ne fait l'objet d'aucune vérification, quant aux explications de l'absence supposée de cet unique  professeur, et vient alourdir le dossier, déjà chargé, des professeurs fainéants...

On commence à comprendre, aussi, même si l'on est un peu lent d'esprit, que l'instruction se fera exclusivement à charge, et que les mis en examen n'auront pas droit à la parole.

C'est alors qu'arrive le chiffre magique:

" selon nos informations, confirmées par le ministère de l'Education Nationale, 4 à 5 % des enseignants, dans le public, n'ont pas travaillé durant le confinement".

Voilà donc la souris dont accouche la montagne.

D'où sort ce chiffre ?

Mystère et boule de gomme.

Du ministère de l'Education Nationale, de la PEEP, du syndicat des chefs d'établissement, d'après l'image.

Trois sources pour un seul pourcentage ?

Dont une association de parents d'élèves ?

Qui n'a accès à aucune statistique officielle ?

Mais que recouvre exactement ce pourcentage ?

Les professeurs en arrêt maladie ?

Si c'est cela, ce taux d'absentéisme, pendant une période de pandémie, est remarquablement peu élevé.

Si c'est autre chose que les arrêts maladie, on aimerait connaître les bases et les méthodes de calcul du ministère, ou de ceux qui sont parvenus à ce résultat.

La voix off, on s'en doute, ne se perdra pas dans de pareils détails.

95 % des professeurs ont donc travaillé, "selon nos informations" ( que le téléspectateur est prié de croire, sans autre précision) dans des conditions difficiles, avec leur propre matériel, malgré les ENT qui "plantaient" régulièrement, sans instructions précises du ministère.

" Bravo, les profs ! "

Tel devrait être,logiquement, le commentaire.

On devine que ce n'est pas sur ce point qu'insiste le commentateur, qu'on peine de plus en plus à décrire comme un journaliste.

Mais sur les quarante mille profs qu'il qualifie, sans enquête plus approfondie, de "décrocheurs".

Alors même que, très vraisemblablement, il s'agit principalement d'arrêts maladies, ou de professeurs qui s'occupaient de personnes malades, ou de personnels dont le matériel informatique est tombé en panne.

La parole à la défense, enfin ?

Non, pas directement.

La voix off résume, en moins d'une minute:

"Contacté, le principal syndicat des enseignants en collège/lycée ( comprendre: le SNES - FSU) minimise le problème et assure que les professeurs absents l'étaient probablement pour de bonnes raisons".

Si le SNES conteste les chiffres du journaliste, sortis de nulle part, c'est qu'il "minimise le problème".

Et la déclaration syndicale : "les professeurs absents l'étaient probablement pour de bonnes raisons", ne sera pas évidemment pas vérifiée.

Une  déclaration faite par un syndicat de profs, ce n'est, bien évidemment, que de la propagande visant à justifier la fainéantise des enseignants.

Tandis qu'un pourcentage qui vient du ministère, même si l'on ne sait pas comment ce chiffre a été calculé, ni ce qu'il recouvre exactement, ni même si c'est une statistique officielle, ou une simple confidence d'un conseiller ministériel, ça , coco,  c'est du sérieux !

Comportement typique du journalisme de révérence, du journalisme de Cour.

On commence à connaître la technique de la voix off, celle d'un personnage qui n'est décidément plus journaliste, qu'on peine même à qualifier de commentateur, et qui ressemble plus en plus à un propagandiste.

Jamais aucune vérification des affirmations qui sont assénées, comme d'incontestables vérités, bien qu'elles ne soient jamais démontrées.

Jamais on ne verra, pas même trente secondes, un représentant du syndicat des professeurs.

Alors qu'auparavant, un représentant du principal syndicat des chefs d'établissement, filmé, lui, et dont l'image est intégrée au reportage, avait mis en cause des professeurs qui " prétextaient l'incapacité pour ne pas faire".

Ne pas faire quoi ?

On ne le saura pas...

On passe encore à autre chose.

Des professeurs "bénéficieraient d'un arrêt sans être malades".

Là, on vérifie si ces farceurs du Gorafi n'auraient pas lancé, sans prévenir , une chaîne de télévision...

Mais apparemment, non.

Aucun second degré chez ce commentateur décidément étonnant.

Des milliers de médecins complaisants mettraient donc en arrêt maladie des dizaines de milliers de professeurs qui ne sont pas malades...

Des éléments probants, éventuellement, pour venir étayer cette lourde accusation, tout de même assez invraisemblable ?

Aucun , bien évidemment.

A part des bouts de conversation avec un représentant syndical des enseignants du privé, enregistré à son insu.

Et pourtant, comme le notent de nombreux commentateurs dans des messages adressés à l'auteur de ce reportage:

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Dernier entretien: quelques secondes de discussion avec un autre syndicaliste, représentant, toujours, les professeurs du privé ( ceux-là, contrairement aux représentants SNES, ont le droit d'apparaître à l'image) évoquent les professeurs "qui souhaitent rester à la maison".

Parle-t-il de professeurs en arrêt-maladie, ou, plus vraisemblablement, de professeurs qui continuent le télétravail, parce qu'il serait risqué pour eux, ou pour leur entourage, parce qu'ils présentent des causes de comorbidité ou parce qu'ils vivent avec une personne à risque, de retourner dans leur établissement  tant que le virus continue à circuler ?

On n'en saura rien.

Le reportage s'achève, enfin, sur une condamnation, venue apparemment du ministère,  des "tire au flanc qui abusent du système", et la voix off indique, pensant évidemment susciter l'indignation du téléspectacteur, " qu'à ce jour, aucun prof décrocheur n'a été sanctionné".

De la bien belle ouvrage, vraiment , que ce reportage.

Signé par un certain Julien Nény.

Un journaliste , jusqu'àlors inconnu, qui est en train de devenir une star sur les réseaux sociaux.

Quelques commentaires , à lui adressés, sur son compte twitter:

julien-neny-reponses-twitter

tweeter-julien-neny-deputes-lrem

julien-neny-tweeter-croisement-des-sources

julien-neny-reactions-twitter

 

julien-neny-valeurs-actuelles
julien-neny-journaliste-racoleur

Un succès amplement mérité...

cool

 

 

 

 

 

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