Travail à distance dans l'Education Nationale : attention !

En dépit des proclamations bravaches d'un ministre de l'Education nationale complètement hors sol, et d'une armée mexicaine de "fonctionnaires d'autorité" qui relayaient comme des perroquets les éléments de langage descendus du ministère, il a rapidement fallu se rendre à l'évidence: non, nous n'étions pas prêts... Faut-il pour autant poster ses cours n'importe où ?

Très vite, dans toute la France, les Environnements Numériques de Travail ( ENT) se sont révélés inutilisables, saturés, incapables d'absorber une quantité de connexions simultanées pour laquelle ils n'avaient pas été configurés.

Quant aux autres dispositifs ( Moodle, "classe virtuelle"), l'immense majorité des enseignants n'ont jamais été formés à leur utilisation.

C'est très bien de mettre en place un nouvel outil, encore faut-il prévoir un budget pour former les potentiels utilisateurs...

Mais, dans l'Education Nationale comme dans d'autres services de l'Etat, la formation continue reste apparemment considérée, non comme un investissement indispensable, mais comme une dépense superflue.

On se souvient de Claude Allègre raillant les stages de formation, décrits comme des  "cours de macramé" qui n'étaient, selon lui, qu'un prétexte utilisé par les profs, cette bande de feignasses,  pour ne pas faire cours.

Dans la foulée de ces propos dignes du café du Commerce, Claude Allègre avait considérablement réduit les crédits destinés à former les enseignants.

C'était il y a vingt ans.

Depuis, la formation continue des personnels, dans l'Education Nationale, reste sinistrée.

Les hiérarques considèrent, manifestement, que les profs n'ont qu'à se former tout seuls, en prenant sur leur temps libre, en tâtonnant, en se débrouillant comme ils peuvent avec ceux qui connaissent deux ou trois trucs en informatique.

On voit aujourd'hui le résultat de cette politique de Gribouille...

Dans ce contexte, soucieux de maintenir un contact avec leurs élèves, et de continuer à transmettre, comme ils le peuvent, quelques connaissances, durant le confinement, beaucoup d'enseignants ont recours à des outils privés, hors Education Nationale: création de sites sur Google, de groupes sur facebook ou instagram, plates-formes discord...

Ces pratiques, pourtant, ne sont pas sans risques.

A propos de la plate forme "discord", par exemple, j'ai reçu hier soir ce courriel d'une enseignante:

" Les élèves, les collègues, l'administration essaient de trouver des alternatives à l'ENT qui plante, rame etc. en suggérant de passer par des plateformes privées, comme "Discord". Un collègue syndiqué (qui a eu le bon réflexe de lire les conditions d'utilisation avant de cocher) a relevé notamment les points suivants dans la politique de confidentialité :

« La Compagnie est basée aux États-Unis. Peu importe ou l'endroit où vous habitez, vous consentez au traitement et au transfert de vos informations aux et vers les États-Unis et d'autres pays. Les lois des États-Unis et d'autres pays concernant le recueil et l'utilisation de données peuvent ne pas être aussi exhaustives et protectrices que celles en vigueur dans le pays dans lequel vous vivez. »

 Également ceci:

"Transferts d'activité : À mesure que nous développons nos activités, nous pouvons vendre ou acheter des entreprises ou des actifs. Dans le cas d'une vente, d'une fusion, d'une réorganisation, d'une faillite, d'une dissolution de la société ou de tout autre événement similaire, vos informations peuvent faire partie des actifs transférés."

D'une manière plus générale, un autre professeur, par ailleurs délégué syndical, rappelle ces éléments:

" Je comprends la réaction de certains collègues de chercher plus performant devant les difficultés techniques. On peut aussi ajouter que nous travaillons avec notre matériel. Avec les connections que nous payons. Ce n’est pas la règle en télétravail.

Cependant en ces temps troublés, où nous ne pouvons pas nous appuyer sur des outils professionnels efficaces, chacun pose ses limites.

Je n’utiliserai pas google, ou autre outil privé, car je ne lirai pas les pages de conditions d’utilisation contre lesquelles, si quelque chose ne me convient pas je ne pourrai rien faire.

J’ai lu celles de l’ENT. 

L’ENT, par exemple, intègre l’exception pédagogique (il a fallu que le Snes insiste longtemps pour avoir confirmation) en matière de droit d’auteurs. C’est-à-dire qu’à certaines conditions (les mêmes que pour le papier) nous pouvons y déposer des reproductions diverses et variées (manuels, œuvre, etc…). Je ne suis pas sûr que les applis google le fassent. Bien sûr, il y a des matières moins confrontées à ces questions de droits que d'autres. Mais je ne suis pas assez calé sur ces questions pour savoir quelles données sur mes élèves ils risquent de récupérer. Pour le moment, je fais avec ce qu'on me donne ( + des trucs que j'ai payés).

Plus embêtant, les discords et autre what’s up, instagram.

Prudence ! 

C'est sortir du cadre Education Nationale.

C'est entrer en communication avec des mineurs par des moyens de communication privés non professionnels.

Je ne dis pas que cela se passera mal, et même pour 99% des cas cela ira, sans doute.

Mais, il m’est déjà arrivé d’accompagner au rectorat le 1% pour qui il y a des problèmes, qui ne sont pas toujours du fait de l’enseignant.

Sans doute, on peut espérer que « situation de crise », etc… « tolérance », patati…

Mais la question que j’ai souvent entendue en face c’est « Qui vous a dit de faire ça ? ». Sachant que « dit », en fait veut dire « écrit ». Parce que ceux qui ont « dit » ont en général oublié. Les « écrits » soignent l’amnésie. "

Pour ma part, j'estime que les professeurs qui ne parviennent pas à poster leurs cours sur l'Environnement Numérique de Travail n'ont pas à se culpabiliser.

C'est avant la crise que l'Education Nationale aurait dû mettre en place des formations continues sérieuses, afin de leur apprendre à maîtriser ces nouveaux outils de communication.

Maintenant, c'est trop tard.

On ne peut pas exiger des professeurs, en même temps, qu'ils rédigent des cours, des exercices, et qu'ils apprennent, en quelques heures,  à utiliser des techniques auxquelles nul n'a jamais jugé bon de les former.

Lorsque la crise sera derrière nous, les survivants devront poser au ministre la question d'une mise en place, dans l'Education Nationale, d'un vrai programme de formation continue, avec des informaticiens qualifiés, qu'il faudra donc payer correctement.

Le bricolage, l'apprentissage "sur le tas", en demandant conseil à un collègue qui a acquis quelques notions d'informatique par ses propres moyens, cela suffit !

Il serait temps que les hiérarques entendent, enfin, que former les personnels, c'est un investissement, et pas une dépense inutile.

Et je partage tout à fait les inquiétudes au sujet de la création de groupes facebook, instagram, de sites sur google, etc.

C'est une solution qui peut s'avérer efficace à très court terme, mais les enseignants n'ont aucun contrôle sur ce que vont devenir tous les documents et données personnelles postés sur ces sites privés, dont les CGU précisent, à peu près systématiquement, que tout ce qui est posté sur leur site devient leur propriété, et qu'ils peuvent l'utiliser comme bon leur semble, notamment à des fins commerciales.

Sans doute vaut-il mieux que les élèves n'aient pas cours pendant quelques semaines, plutôt que de voir des millions de données personnelles utilisées ensuite, pendant des années, par des sites marchands qui ne reconnaissent que les lois californiennes.

Dernier élément pour nourrir la réflexion sur ce sujet:

Framasoft demande aux personnels de l'éducation nationale de ne plus utiliser leurs services.

"Notre association loi 1901 ne peut pas compenser le manque de préparation et de volonté du ministère."

https://framatalk.org/accueil/fr/

Et, pour terminer sur une note humoristique, voici un message envoyé cet après-midi par une prof à ses collègues:

ALERTE !

Quand vous faites une classe en ligne , décochez bien les micros, chat et caméras de tout le monde dans l'onglet "réglages" en bas à droite à la fin de la session sinon ces petits malins restent connectés sans vous ! Çà m'est arrivé tout à l'heure : je quitte la classe et je pense à ce pb, je me reconnecte et là j'entends "y'a la prof, y'a la prof !!!".

Je les ai engueulés. Ça m'a fait du bien, ça me manquait !

Bref, prudence !

laughing

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