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Billet de blog 25 mai 2020

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Travail à distance dans l'Education Nationale: on était prêts...

Rappelons que l'Education Nationale ne fournit aucun matériel aux professeurs, ne paie rien, pour le travail qu'ils effectuent à distance. Ils doivent utiliser leur ordinateur personnel, leur connexion personnelle, leur téléphone personnel... Il était donc surréaliste d'entendre le ministre clamer " on est prêts ! " au début du confinement...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je retranscris ici le témoignage d'une enseignante, parvenu dans ma boite mail:

"Je dois l’avouer, le télétravail me rend infecte.

Pour commencer, c’est simple, je hais les ordis.

Il faut dire qu’on ne s’est pas aidés, mon compagnon et moi, avec un parc informatique constitué en tout et pour tout de deux vieilles bécanes capricieuses et languides, qui ne font que ce qu’elles ont envie de faire.

Cela fait belle lurette que nos ordinateurs portables n'en sont plus, et qu'il n'est pas question de les débrancher, sous peine de mort.

L'ordi du couloir date de Mathusalem. Il est légèrement moins caractériel que l’autre, bizarrement. Il n’a ni caméra, ni port de carte USB, mais il a le mérite d'être relié à l'imprimante.

L’ordi du salon, le « nouveau » (qui n’a que sept ans, l’âge de raison, normalement), est censé présenter tous les avantages de la modernité, mais il semblerait qu’il n’ait pas toute sa raison, justement.

Alors, la plupart du temps, je passe de l’un à l’autre : je scanne ici, je mets en ligne là, je pronote ici, je maile là.

Ce qui crispe mon mari un tantinet.

Parce qu’évidemment, tout ce que MOI, je dois faire, c’est URGENT.

Régulièrement, tandis qu’il tape un cours, je déboule derrière lui, échevelée, parce que je dois scanner et envoyer un doc DANS LA MINUTE.

Habitué à ma mauvaise humeur et relativement imperméable à mon stress, il fait mine de ne PAS me voir.

Ce qui me rend CINGLÉE.

Je souffle et trépigne jusqu’à ce qu’il se sente obligé de me laisser la place.

Il n’est pas rare que quelques légères insultes fusent alors. D'un sens, puis de l'autre, en représailles.

Cette semaine, malgré cela, j’avais organisé ce qu'il est convenu d'appeler des classes virtuelles.

Lundi à 14h25, je me connecte donc, confiante, après l’envoi de 83 SMS.

A 14h30, seul « Méttiss sucrée » était dans la place.

Je demande à l'élève mystère d’allumer son micro et sa caméra : selon toute apparence, « Méttiss sucrée » n’est autre qu’Idriss.

Tandis que je songe à profiter de l'occasion pour faire à Idriss un petit cours sur le bon usage de l’accord de l’adjectif, je vois qu’une nuée de nouveaux élèves cherche laborieusement à nous rejoindre.

Les connexions sont clignotantes, et chaque nouvel arrivant commente les allées-venues : « Ha Madame Kylian il arrive pas à s’connecter » « ah si » « ah non » "Ha Madame Jalil i va jamais réussir à se connecter avec son téléphone du bled"

J’attends que quelques élèves au moins se maintiennent, puis je commence à essayer de faire un point.

Personne ne veut allumer sa caméra : ils sont TROP MAL COIFFES ou ils VIENNENT DE SE RÉVEILLER.

Du coup, « Méttiss sucrée », pas fou, éteint aussi sa caméra.

Arrive Clara, qui n’a pas compris qu’on pouvait ne pas mettre la vidéo : elle est assise derrière son bureau, avec, au fond, un lit bien fait et des peluches rangées par ordre de taille.

Kheira, à peine connectée, m’informe très courtoisement que c’est normal si Natacha n’est pas là, à cette heure là, elle dort.

Je tente de ne pas me laisser hypnotiser par les petits cercles en pointillés indiquant les connexions-déconnexion, et commence à évoquer Les Misérables.

Comme je m’entends en double, je préviens mes élèves que je vais couper leurs micros.

Je fais un petit résumé du début du chapitre, et, retrouvant fissa mes réflexes sournois de prof de français, je demande : " alors, qui peut me parler de Jean Valjean ? "

Personne ne répond.

Je m’apprête à râler, avant de m’apercevoir que les micros sont coupés.

Je remets tous les micros.

Personne ne répond.

J’interroge Mélissa. Qui se déconnecte.

Mon mari chéri, qui fait mine de travailler dans un coin du salon, commence à se marrer.

"Ha Madame, Jalil il arrive" prévient Léo. " Ha non il repart ! " " Ha il revient ! "

J’interroge donc Léo, qui semble avoir envie de parler, et qui a daigné allumer sa caméra, mais dont on ne voit que le haut du crâne : « Moi Madame j’vais vous dire la vérité, j’ai pas commencé le français, j’ai pas eu le temps »

L’envie me démange de lui demander ce qu’il a eu le temps de faire, alors, ces 55 derniers jours, mais je reste zen, de crainte d’une nouvelle déconnexion intempestive.

Mon mari semble de plus en plus intéressé par ma classe virtuelle.

Je réexplique donc longuement à Léo comment retrouver le travail à faire dans l’agenda numérique, quand Elouen m’interrompt pour me prévenir qu’il croit que ses codes pronotes ne marchent pas, parce qu’il a jamais réussi à se connecter.

Comme j’ai eu Elouen plusieurs fois au téléphone depuis le début du confinement, je m’étonne qu’il n’ait pas jugé bon de m’en parler.

Je renoue avec le doux sentiment de fulmination intérieure qui caractérise la plupart de mes heures de cours IRL.

Mais je reste calme, et demande à Elouen pourquoi il n’a pas, conséquemment, demandé une version papier.

Elouen me répond, avec une logique implacable, qu’il n’a pas demandé de version papier, puisqu’il a un ordinateur.

Tout à coup, mon image se fige. « Madam vou avé bugé » tchattent les élèves en chœur.

Le petit rond violet n’en finit plus de pointiller.

Je suis déconnectée.

Damned, mes élèves sont seuls en classe : je clique et clique comme une folle : le son revient avant la caméra, juste à temps pour entendre Léo ambiancer la classe « Salut les gros, alors vous avez fait quoi pendant le confinement ? »

J’active aussitôt ma caméra, pour que les élèves remarquent que je suis revenue dans la place.

Clara, pour contrebalancer les peluches, sans doute, a profité de l’interruption pour enfiler un sweat avec une énorme capuche pointue (esprit Klu Klux Klan).

Alors que je me demande s’il convient de lui demander de l’enlever (elle est dans sa chambre, après tout), et tandis que je tente, tant bien que mal, de revenir aux Misérables, arrive une nouvelle entrante, Lila, une 3e.

« Ha mais c’est pas ma classe ça Madame ! »

Les autres pouffent.

Mon mari d’amour n’en perd pas une miette.

Je vire Lila, qui fait semblant de partir, mais dont je vois toujours l’avatar, et reviens imperturbablement à Jean Valjean.

Avec le peu de lyrisme qu’il me reste, j’essaie de les attendrir sur le sort de ce "misérable", emprisonné pour le vol d’un pain.

« Il avait qu’à l’faire lui-même, son pain, ça lui aurait évité tous les bails, après ! » s’offusque Kheira.

« Mais n’importe quoi à l’époque d'avant le confinement PERSONNE faisait son pain » intervient Lila. « Toute façon ceux-là qui font leur pain c’est les stars sur Instagram, les gens normaux comme nous ils font pas leur pain ils l’achètent et puis c’est tout ».

Arrêtez (ConfinementSong) © Giedré Ba.

Tout à coup, je réalise avec effroi qu’aucune sonnerie ne viendra interrompre cette séance : il est presque seize heures !

Je vérifie que mes quatrièmes ont compris où aller dans Pronotes pour rattraper leur retard de 55 jours, « ha mais j’avais pas vu quand on clique sur la ligne en violet ça s’ouvre !!! », les invite à se préoccuper surtout du travail à venir, et les salue chaleureusement. Au moment où l'ordi s'éteint, je conviens intérieurement que le coup du son qu'on peut couper, c'est un truc intéressant, quand même.

" Alors, cette classe virtuelle ? " me demande mon mari, goguenard, qui tape des trucs sur l'autre ordi.

" - Nickel, je lui dis, sans sourciller, laisse-moi la place steuplé, j'ai des trucs à scanner."

En complément, on trouvera dans cet article de France 3 les témoignages de deux professeurs sur le travail à distance depuis le confinement.

Nous voilà furieusement loin de la communication gouvernementale...

Illustration 2

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