Nadja Ringart, une féministe engagée à gauche, contre tous les dogmatismes...

Dans un texte intitulé "la jupe et le pantalon", Nadja Ringart évoque, sans les enjoliver, ses souvenirs de mai 1968, et des années qui ont suivi.Elle y rappelle son engagement, d'abord gauchiste, puis féministe, mais aussi son rejet rapide de tous les petits chefs, en jupe ou en pantalon...

Dans ce très beau texte, Nadja Ringart rappelle un temps, que les moins de cinquante ans n'ont pas pu connaître, où le port du pantalon était interdit aux lycéennes.

Elle manifestait en jeans, mais devait aller travailler en jupe...

Elle rappelle l'effervescence du mois de mai 1968, le joie des manifestations quasi-quotidiennes, mais aussi les questions qu'elle s'est très vite posées...

Extrait:

Mais enjoliver les souvenirs, embellir le passé, et tout particulièrement cette période, ne permet pas de retracer une histoire.

Quarante ans après [cet article a été écrit en 2008], il est temps de passer aux aveux.

Je dois donc évoquer mon malaise de l’époque.

Le langage stéréotypé et dogmatique de certains militants me paraissait grotesque.

"Vive notre grand timonier" en était pour moi le symbole dérisoire.

Et puis, j’avais peur des grenades lacrymogènes. Le jean était bien pratique pour courir, mais pas au devant de la police : plutôt pour fuir la violence.

Tous ceux qui défilaient voulaient un changement et beaucoup voulaient la révolution, mais nous ne voulions pas tous la même révolution et le mot "camarade " prenait des sens bien différents.

Une partie des manifestants voulaient le bonheur à travers davantage de liberté, mais d’autres pensaient que rien ne pouvait être modifié sans prendre le pouvoir. Et moi ?

J'adorais chanter dans les manifestations. Nous chantions "v'la la jeune garde " avec enthousiasme ... et j'aimais bien cette chanson. Nous étions effectivement jeunes et nous nous sentions investis d’une mission.

Mais il y avait d’autres chants que je n'arrivais pas à entendre sans me demander si mes camarades étaient vraiment sérieux. Je pense, en particulier, à certaines phrases comme "nous ne craignons pas les tortures et la mort, en avant prolétaires soyons prêts soyons forts !... " .

L'appel du Komintern © Djino

Je n’aimais pas la violence et j’avais peur. Je n’étais pas la seule, mais dans l'effervescence collective, j'ai eu peu d'occasions de l'avouer. Je remarquais tout de même que lorsque je m'enfuyais dans des rues adjacentes, loin du lieu d'affrontement, nous nous retrouvions presque exclusivement entre filles.

 Lautomne

 Les foules s’étaient évanouies, les militants étaient encadrés ou même encartés et c’était le retour en force des vieux slogans.

J'avais un problème avec les camarades "dirigeants " : quand les situations me paraissaient complexes, je les entendais raisonner par affirmations bien carrées, par affirmations, successives, mais toujours carrées.  

Je trouvais les maoïstes sinistres, leurs slogans en chinois risibles.

Du côté des trotskistes, les dirigeants demandaient aux militants de se choisir des pseudonymes et inventaient une structure plus ou moins cachée, parallèle à leur organisation ouverte. L'idée d'entrer dans la clandestinité me déplaisait.  

Bref, en cette rentrée universitaire de l’automne 1968, je trouvais les groupuscules bien tristes et peu inventifs.

Tout ça pour ça ? Avoir fait un mouvement si joyeux et créatif pour en arriver à des slogans aussi ridicules ? 

Cependant, je pensais qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’agir que de le faire collectivement et il me fallait donc des complices avec lesquels avancer.  

Pour naviguer parmi les groupes j’avais un « truc » à peu près infaillible : je regardais les chefs de file de chaque obédience, j’écoutais le contenu de leur discours mais aussi leur rhétorique et leur ton. Je regardais attentivement leur attitude, leur gestuelle. Tous ces signes perceptibles m’indiquaient leur degré de dogmatisme et d’autoritarisme et je me demandais alors sérieusement : "que ferais-je si celui-ci ou tel autre prenait le pouvoir ? "

Et la réponse était terrible : parmi ceux qui auraient dû être mes alliés, s'ils avaient pris le pouvoir, pour environ 9 sur 10 d’entre eux, je ne pouvais envisager que l’exil !

J’étais allée un soir assister à un concert de musique classique et j’avais, pour cette raison, raté une réunion politique. Je l’avais dit à certains camarades et plusieurs d’entre eux m'avaient fait remarquer assez sèchement que j'étais allée à un concert de "musique bourgeoise ". 

L’affaire était entendue : il était temps de changer d’environnement.   

(Fin de citation)

Nadja Ringart, née en 1948, fait l'objet d'une notice biographique de trois pages dans l'indispensable Dictionnaire des féministes, publié aux PUF, sous la direction de Christine Bard.

De cet article, j'extrais les quelques précisions biographiques qui suivent.

A l'été 1970, Nadja Ringart participe à la préparation du numéro spécial de la revue Partisans, publiée chez François Maspero, intitulé "Libération des Femmes, année zéro".

Elle poursuit cet engagement en participant à la naissance du célèbre journal féministe Le Torchon brûle, dont le premier numéro paraît en mai 1971.

le-torchon-brule-1

Mais, très vite, elle retrouve dans les réunions du MLF les mêmes dérives sectaires et autoritaires que chez les gauchistes.

Très rapidement, elle se détache donc du groupe dirigé par Antoinette Fouque, qui deviendra Psychanalyse et Politique.

Groupe qu'elle critiquera en termes véhéments dans un article publié en juin 1977 par Libération.

Elle y dénonce la "naissance d'une secte", et d'une entreprise commerciale.

Un beau parcours anti-autoritaire, toujours engagé, mais toujours critique " envers tous les pouvoirs de la Terre et du ciel"...

 

14 Jean Ferrat 80 Le bilan © BasileM

 

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