Violences policières: Roland Castro se souvient-il de Richard Deshayes ?

J'étais parti pour rédiger un billet humoristique sur le burlesque défilé des "foulards rouges". Ces trognes de bourgeois indignés, cette réapparition des "manifs de droite", mais sans second degré... Et puis, à la lecture de l'article de Médiapart,le rire s'arrête, le sourire même disparaît. Au milieu de tous ces gens des beaux quartiers, adorateurs de Macron... Roland Castro !

Pour les jeunes (s'il y en a qui lisent médiapart), je rappelle que Roland Castro, au début des années 1970, c'était l'un des rédacteurs du journal Tout !

Un journal innovant, issu du maoïsme, mais qui s'est vite émancipé de la rigidité intellectuelle des maos, pour s'ouvrir aux nouvelles manières de vivre et de penser, aux luttes des féministes, à celles des homosexuels...

Un livre vient d'ailleurs d'être consacré à ce journal.

Il a fait l'objet d'une présentation dans ce billet.

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Richard Deshayes participait, avec Roland Castro,  à Vive La Révolution (VLR), le groupe qui éditait Tout !

Les numéros de Tout ! se vendent aujourd'hui à prix d'or ( une collection complète des 17 numéros a récemment dépassé les 300 euros dans une vente aux enchères ), mais le contenu est accessible en ligne, sans bourse délier, sur cet excellent site.

Mais revenons à Richard Deshayes...

En 1971, lors de la répression d'une manifestation interdite par la préfecture, un des jeunes militants de VLR, Richard Deshayes, qui portait secours à une manifestante à terre, fut aveuglé et défiguré par une grenade lacrymogène tirée par les brigades spéciales d’intervention. La photo de sa figure ensanglantée fit la une de Tout ! et le tour de la France sous forme d'affiche.

(source: Wikipedia).

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On trouvera sur ce site des récits plus détaillés, dont j'extrais ces passages:

Elève instituteur à l’école normale d’Auteuil, Richard Deshayes est alors un jeune militant du groupe Vive la révolution et figure de proue de l’éphémère Front de Libération de la jeunesse (FLJ) par ses poèmes. Lors de la dispersion de la manifestation du 9 février 1971 (la même que pour Guiot), un policier nommé Le Floch lui tire une grenade à bout portant en pleine figure alors qu’il est baissé pour aider une jeune fille à se relever. Evanoui (40 fractures au visage, un oeil perdu, le nez disparu...) il est encore tabassé à terre par d’autres policiers.

Voici le résumé de l’affaire par Christophe Bourseiller (professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris) :

"Alors qu’il tente de relever une fille, étendue à terre, un policier épaule calmement son fusil lance-grenade et lui tire à bout portant dans le visage. Les éclats cisaillent son oeil droit. Sonné, gravement blessé, Richard Deshayes s’écroule. Immédiatement, d’autres membres des forces de l’ordre se jettent sur lui et frappent à coups de botte le corps allongé... Par sa vitrine, un pharmacien a vu toute la scène. Il appelle Police Secours. Mais aucun car ne se dérange. Il faudra attendre qu’une ambulance privée parvienne à se faufiler... Le lendemain, cinq hommes en civil déboulent sans frapper dans la chambre d’hôpital du jeune homme. Ce sont des policiers venus en quelque sorte "faire le ménage". La grenade tirée sur Richard Deshayes n’était pas réglementaire. Il s’agit maintenant d’en faire disparaître les traces. Peine perdue... les parents ont eu le temps d’emporter les pièces à conviction."

Dans Génération, Léo Hamon et Patrick Rotman décrivent globalement, après enquête, le même scénario :

« A l’angle de la rue..., il aperçoit une fille étendue, sonnée, sûrement blessée. Il pivote vers elle, commence à se courber pour lui porter assistance. Tout près, un homme en noir épaule son fusil lance-grenade, profite de cette cible quasi-figée, tire droit au visage. La grenade n’est ni fumigène ni lacrymogène. Elle appartient à une catégorie méconnue. Ses éclats cisaillent l’oeil droit du manifestant. Plusieurs hommes de la brigade spéciale s’approchent, ricanants, shootent à coups de botte dans le corps effondré.

Par sa vitrine, un pharmacien a vu la scène et téléphone à Police secours. Vite, dit-il, c’est terrible, un jeune garçon risque de mourir. Police secours ne se dérange pas. Le blessé attendra qu’une ambulance privée puisse parvenir jusque-là.

Le lendemain matin, quatre ou cinq types en civil se présentent à l’hôpital... Ils grimpent vers les étages, bousculent gentiment l’infirmière et pénètrent dans la chambre... Ce qu’ils recherchent, c’est le blouson de leur victime -criblé de ferraille en miettes, dont l’analyse pourrait s’avérer compromettante... »

TEMOIGNAGE DE RICHARD DESHAYES (Nouvel Observateur Mars 1976)

Le 9 février 1971, le Secours rouge de Jean-Paul Sartre appelle à une manifestation qui part de la butte Montmartre. Il s’agit de soutenir la grève ouvrière d’occupation de l’usine Batignolles à Nantes et conjointement d’attirer l’attention de l’opinion publique sur une grève de la faim menée par des militants maoïstes emprisonnés contre leurs conditions d’incarcération.

La manifestation se déroule sans heurts (aucune plainte ne sera déposée pour quelque détérioration que ce soit contre ses organisateurs), puis elle est bloquée et chargée par les brigades spéciales d’intervention. C’est la débandade, il y a des matraquages, les manifestants se dispersent sans l’ombre d’une résistance (pas un policier ne sera égratigné).

A ce moment, je fuis et je suis isolé au coin de la rue du Poteau et de la rue Duhesme. J’entends un appel derrière moi et les cris d’une fille que les policiers « tabassent » alors je me retourne, et puis plus rien. Je reprendrai connaissance à l’hôpital.

On me dit que j’ai reçu en pleine figure un projectile tiré sur moi par un policier, au moyen d’un fusil lance-grenades. J’ai le visage enfoncé, un oeil éclaté qu’on m’enlève aussitôt, l’autre est déchiré, je n’ai plus de nez, la mâchoire et les dents sont brisées, soit en tout quarante fractures de la face. Des policiers essaient de récupérer mes vêtements qui pourraient servir de pièce à conviction.

Qu'est devenu Richard Deshayes ?

Il est aujourd'hui kinésithérapeute à Caen.

L'un de ses amis a réalisé un film d'une demi-heure, qui mérite d'être regardé:

Richard Deshayes les Ombres et la Lumière © frédéric Loth

Lorsqu'il défile avec des bourgeois caricaturaux, qui réclament le retour de l'ordre et la fin de la chienlit, le lendemain du jour où un manifestant pacifique a été blessé à un oeil par un gendarme ( Grenade ou LBD ? Peu importe...), que se passe-t-il dans la tête de Roland Castro ?

Se souvient-il de sa lointaine jeunesse ?

Le nom de Richard Deshayes évoque-t-il encore, pour lui, quelque chose ?

Georges Brassens - Le boulevard du temps qui passe © yegamrah03

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