Le contrat d'objectifs dans l'Education Nationale : de quoi parle-t-on ?

Depuis quelque temps, des chefs d'établissement, sur demande de leur hiérarchie, proposent au Conseil d'Administration de leur collège, ou lycée, des "contrats d'objectifs". De quoi s'agit-il ?

 

N.B. Je ne suis pas l'auteur de ce texte.

Je propose ici la réflexion d'un professeur qui exerce dans un établissement du second degré.

Réflexion qui m'a paru intéressante.

D'abord, un petit mot sur ce qu’est, fondamentalement, un contrat d’objectifs :

Un contrat d'objectifs est un outil qui cherche à réduire la complexité d'une activité humaine en un certain nombre d'indicateurs chiffrés pour la rendre lisible et compréhensible à un observateur éloigné.

Le premier problème est évidemment que tout ce qui n'est pas mesurable n'existe plus dans cette logique.

On ne retrouve, dans ces indicateurs, qu'une infime partie de l'aventure humaine.

C'est à peu près comme si on essayait de saisir le génie de Picasso en comptant le nombre de tubes de couleur bleue qu'il a utilisés, le nombre d'heures qu'il a passées dans son atelier et le prix de ses toiles sur le marché frelaté de l'art. On est sûr et certain de passer à côté d'un sujet lorsqu'on le réduit à un objet.

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L'avantage que nous avons, dans l'Education nationale, est d'être les derniers à subir ce genre d'attaques d'inspiration néolibérale.

Dans les hôpitaux, par exemple, voilà quelques années déjà que l'on est passé à la logique de la « tarification à l'acte ».

Les personnels passent plus de temps à renseigner des applications informatiques sur le nombre de compresses utilisées à chaque soin qu'à tenir la main de quelqu'un qui a peur, seul au fond de son lit.

Cette logique conduit à ce que certaines infirmières s'avouent à elles-mêmes traiter les corps des patients comme des objets pour tenir le rythme imposé – et remplir le contrat d'objectifs – car elles savent que si elles imaginent une seule seconde que derrière ce corps, il y a un être humain qui a besoin de parler à quelqu'un, qui a besoin d'être rassuré, d'être écouté, elles sont perdues.

L'an dernier, les personnels des EHPAD ont osé diagnostiquer – non sans une grande souffrance pour eux – qu'ils participaient de fait à l'organisation d'une « maltraitance institutionnelle », résultat de coupes budgétaires drastiques sous-tendues par la logique de la rationalisation de l'activité dont le contrat d'objectifs est un des outils centraux.

La Bajon - La Santé © LaBajon

Dans la police, les contrats d'objectifs conduisent, comme l'avouent les personnels, à orienter toute leur activité vers la résolution d'affaires rapides à mener au détriment des autres. Ces personnels même condamnent cette politique et sont convaincus que cette logique détruit le sens de leur métier et ne résout aucun des problèmes sociaux auxquels la police est censée s'attaquer.

A la Poste, les guichetiers racontent leur métier d'il y a vingt ans quand ils avaient encore le droit d'aider un usager à mieux scotcher son colis fait maison avec trois bouts de carton.

Aujourd'hui, il faut vendre des produits et le « talent » d'un « commercial » est de persuader le client que son paquet risque de ne pas arriver entier et qu'il vaut bien mieux acheter le morceau de carton « maison » à 7 euros 50. Y compris si l'on sait que l'usager a du mal à finir les fins de mois.

Il ne s'agit pas de service public à un usager mais de service commercial à un client et le contrat d'objectifs de l'agence est très clair : il faut vendre tant d'emballages à 7 euros 50, tant de timbres, etc.

Le postier, lui, évite de prendre des nouvelles de cette vieille dame qui vit seule au fond du village car cela le condamnerait à ne pas remplir non plus ses «objectifs clientèles ».

 

Certaines de ces institutions sont même déjà passé à la phase 2 de la marchandisation. Une fois que l'évaluation du contrat d'objectifs a montré qu'une partie de l'activité est rentable d'un point de vue économique, cette partie est offerte au secteur privé pour qu'il en tire des bénéfices.

Ce qu'il reste de service public se retrouve à mener le reste de l'activité – toute la partie non rentable économiquement mais dont la valeur sociale est indispensable à notre société –.

Évidemment, comble du cynisme, cette partie aussi est soumise à un contrat d'objectifs qui permet, cette fois, non plus de dégager des parties rentables de l'activité – elles ont été privatisées - mais de dénoncer l'incapacité du service public à tenir ses objectifs, à rationaliser ses coûts, à maîtriser la dépense publique, à se transformer sur les standards de l'entreprise privée, à s'inscrire dans une démarche d'amélioration continue du service, à innover, à performer, bon, bref, tout le monde ici a la radio et la télévision et il suffit de se brancher sur n'importe quelle antenne pour entendre en continu ces impensées néolibérales dont la fonction idéologique est de nous faire admettre la fausse évidence et la fausse banalité des contrats d'objectifs.

Et voilà qu'ils s'attaquent à l'éducation.

Dans notre académie, le premier texte instituant les contrats d'objectifs n’y allait pas par quatre chemins et prévoyait clairement des sanctions pour les établissements ne réalisant pas leurs objectifs : par exemple, des projets qui ne seraient plus financés.

Il a donc fallu démontrer à notre hiérarchie administrative à quel point cette logique était idiote.

Un établissement qui ne remplit pas ses objectifs, c'est-à-dire dans lequel les élèves ne réussissent pas comme ils le devraient serait sanctionné, c'est-à-dire devoir faire mieux avec moins.

Au contraire, dans une logique de service public, cet établissement devrait être soutenu et accompagné.

Le fameux texte académique a disparu bien vite.

Depuis, la démarche est de faire progresser cette idée dans les esprits en la travestissant pour que ça infuse doucement dans les mentalités.

Orwell n’a-t-il pas écrit qu’il suffisait d’imposer certains mots et d’en interdire d’autres pour empêcher les gens de penser autrement que comme on veut qu’ils pensent ?

Voilà donc qu’on nous dit que les objectifs ne sont pas réellement des objectifs et que ce contrat n'est pas réellement ce que l'on peut appeler un contrat : « On verra, dit l'inspecteur d'académie, au bout de 4 ans où l'établissement en est concernant ses objectifs. »

Tout cela dans la « bienveillance » et la « confiance ».

Et si les objectifs ne sont pas réellement des objectifs et les contrats, pas vraiment des contrats, pourquoi douter du mot « confiance » présent dans chaque phrase de notre administration, de l'inspecteur d'académie jusqu'au ministre ?

S’il fallait une preuve qu’il ne s’agit là que de nous imposer un vocabulaire et une logique, il suffirait de voir en quoi consiste actuellement l'évaluation des contrats d'objectifs déjà existants dans les autres établissements.

Au bout de 4 ans, on met le document dans la broyeuse à papiers – enfin ,quand on le retrouve - et on organise une série de réunions pour la constitution du nouveau contrat d'objectifs.

C’est que ce dispositif souffre de tellement de défauts et est tellement inadapté à la conduite d’un établissement scolaire qu’une évaluation est totalement vaine.

Et d’ailleurs, les textes prévoient que le contrat d’objectifs est une déclinaison locale du projet académique.

Or, l’an dernier, le projet académique arrivait à terme.

Qu’ont fait les autorités rectorales ? Broyeuse à papiers – réunions – nouveau projet.

Lors de ces réunions, il arrive des situations très cocasses.

Dans notre collège, nous avons connu une principale adjointe qui nous expliquait que le contrat d’objectifs consistait à mettre au moins +5 % à chaque indicateur et +10 % si on était vraiment ambitieux. Et il fallait l'être, disait-elle ...

Une autre fois, l'un des professeurs, pris dans cette logique, a déclaré que tel indicateur ne devait pas être retenu pour le contrat d'objectifs, non pas parce qu'il n'était pas pertinent mais parce que nous n'allions pas atteindre l'objectif fixé.

L'idée était donc de cacher cet indicateur sous le tapis, dans la droite logique de l'entreprise sommée de rendre des comptes sur son activité et qui va jouer sur les statistiques pour mettre en vitrine des chiffres flatteurs.

Et voilà comment, lorsqu’on accepte de rentrer dans un dispositif, on transforme en quelques heures un fonctionnaire au service de l’intérêt général en un commercial chargé d’achalander la vitrine de son entreprise scolaire.

Orwell aurait adoré cette anecdote.

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Et imaginez bien que si c'est déjà possible avec une entreprise qui vend des barbecues, il est incroyablement facile, dans une aventure aussi complexe que l'éducation, de mettre des indicateurs sous le tapis ou de trafiquer les résultats d'un autre pour produire un document qui brille d’autant plus qu’il s’éloigne de la réalité qu’il est censé décrire.

Mais on discute, on pense, on critique et pendant ce temps-là, notre ministre trépigne car il voudrait déjà passer à l'étape d'après qui est celle d'imposer des indicateurs objectifs et nationaux pour les établissements scolaires - entendez par là des évaluations standardisées portant sur une toute petite sous-partie du travail effectué en mathématiques et en français – et mener une véritable politique de contrat d'objectifs avec sanctions à la clé.

Aux Etats-Unis, au début des années 2000, les écoles publiques ont été soumis à un plan qui ressemble fort à celui que Jean-Michel Blanquer évoque dans son ouvrage « L'école de demain ».

Ce plan NCLB prévoyait que dans les écoles qui ne parvenaient pas à leurs objectifs, les salaires des enseignants étaient amputés l'année suivante.

Au bout de deux ou trois années, l'école était tout simplement privatisée.

L'Etat distribuait alors à chaque famille un chèque éducation avec lequel elle pouvait choisir l'école de son choix, évidemment en rajoutant de sa poche toute une série d'options et de dispositifs d'accompagnement.

Dans ces écoles, l'Etat n'a plus qu'à contractualiser sur une série d'objectifs avec l'entreprise qui prend l'établissement en main.

Ce plan a renforcé des biais pédagogiques contre-productifs comme le bachotage pour réussir le test dont dépend l’avenir de tous.

Ce n’est pas moi qui le dit mais Diane Ravitch, la ministre américaine qui a mis en route ce plan et qui s’est désolée par la suite de ses effets dévastateurs.

Une étude a même montré que les résultats à ces tests étaient moins bons dans les Edison’s schools que dans les écoles qui étaient restées dans la sphère publique mais pour autant, le système américain n’a pas fait machine arrière : c’est que le système privé, même moins efficace, permet, contrairement au service public, de dégager des bénéfices pour des investisseurs en recherche d’un secteur juteux.

 

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