L'Europe : un rêve dénaturé.

« L'Europe, un rêve dénaturé » (Riveneuve éditions) par Jean-Claude BOUAL, Daniel SPOEL et Bernard VAN ASBROUCKL’Europe a nourri les rêves des peuples européens : paix, prospérité, liberté. Pourtant, depuis l’aube des années 2000, ces rêves semblent brisés et l’Union rime avec austérité, contraintes, perte d’avenir et de repères. Comment en est-on arrivé là alors que tant d’espoirs et de moyens, au sortir des deux guerres, avaient fondé ce beau projet ?

« L'Europe, un rêve dénaturé » (Riveneuve éditions) par

Jean-Claude BOUAL, Daniel SPOEL et Bernard VAN ASBROUCK

L’Europe a nourri les rêves des peuples européens : paix, prospérité, liberté. Pourtant, depuis l’aube des années 2000, ces rêves semblent brisés et l’Union rime avec austérité, contraintes, perte d’avenir et de repères. Comment en est-on arrivé là alors que tant d’espoirs et de moyens, au sortir des deux guerres, avaient fondé ce beau projet ?

Remettre la dignité humaine et le respect de la vie au centre des valeurs de la civilisation.

L'Europe : un rêve dénaturéAu coeur de nos contradictions, les événements du 7 au 9 janvier 2015 doivent nous convaincre que nos sociétés peuvent réinvestir nos valeurs de civilisation : en tout premier lieu, la dignité humaine et le respect de la vie. Alors qu’elles prétendent le faire, les institutions néolibérales exclusivement basées sur la concurrence ne respectent pas les exigences nécessaires à placer ces valeurs au centre de notre civilisation. Dans le monde globalisé de l'argent-roi en mal de repères, ce système, par l'amplitude des inégalités qu'il provoque, devient aussi violent que la barbarie qui menace notre survie, même si cette violence est d'une autre nature.

À condition de surmonter les profondes fractures qui la traversent, la France pourrait profiter de la sidération consécutive à ces tristes événements intervenus sur son sol pour réfléchir, débattre, délibérer et peut-être montrer à nouveau la voie du changement dans une tentative de conciliation entre compétition et solidarité, coopération et mixité, prospérité et sobriété... Mais le divorce entre ses élites et le peuple, entre ses dirigeants et les citoyens, entre les partisans de la domination et ceux du partage, entre les descendants des gens d'ici et de ceux venus d'ailleurs, interdit toute forme de dialogue constructif et de cohésion sociale. De plus, prétendre, comme le font certains, qu'un pays puisse réussir seul en dehors d'un espace élargi, en l'occurrence l'Union européenne, et qu'un partenariat puisse éclore en dehors de rapports sincères à l'autre, à l'éthique, à la nature, est parfaitement illusoire.

S'ils veulent résoudre les problèmes sécuritaires, économiques, sociaux, environnementaux qui se posent à eux, les peuples européens sont donc condamnés à s'entendre. Pour cela, les mesures à prendre se situent à tous les niveaux aussi bien local, régional, national qu'européen. Ce rapprochement requiert de chacun une compréhension mutuelle des valeurs et des connaissances tirées de l'histoire et des sciences en termes de démocratie, de citoyenneté, de bien(s) commun(s), d'institutions, conditions sine qua non du « bien-vivre ensemble ». Cette approche éminemment culturelle reste ouverte. Or, un « laisser faire » coupable, voire criminel, éloigne l'Union européenne de ce terreau pour l'orienter sur la voie d'une technocratie essentiellement mercantile et monétaire dont le but ultime est d'affaiblir les États et la communauté en s'évadant comme des voleurs vers les « paradis » fiscaux, y compris européens.

L'Europe des marchés, la gouvernance européenne et l'enjeu démocratique.

Partout, le pouvoir s'éloigne des citoyens, la démocratie recule au profit d'intérêts privés qui grignotent petit à petit les biens de la collectivité et les droits sociaux chèrement conquis par nos ancêtres. L'Union européenne est d’autant moins démocratique que les procédures les plus courantes et les plus longues d’élaboration des dossiers sont monopolisées par la Commission désormais dirigée par le Luxembourgeois : Jean-Claude Juncker, et qu’elles sont soumises à un intense lobbying des banques et des firmes trans-nationales au travers de leur association fédérale “Business Europe”. L’essentiel du pouvoir de décision est détenu par la Commission et le Conseil des Chefs d'État et des Ministres.

Malgré une augmentation de plus en plus grande de ses prérogatives de contrôle, le Parlement européen ne joue toujours pas le rôle fondamental qui devrait être le sien. Il vient, par exemple, de refuser l'ouverture d'une commission d'enquête sur l'évasion fiscale faisant suite aux scandales des « Luxleaks » et des « Swissleaks ». Or, les Eurodéputés sont les représentants des citoyens victimes des fraudeurs. Comment s'étonner dès lors des 60% d'abstention en France aux dernières élections européennes ?

D’autres institutions européennes qui devraient permettre une meilleure prise en compte des questions locales, existent afin de se rapprocher des préoccupations des citoyens. Il s’agit du Comité économique et social européen (CESE) et du Comité des Régions. Or, ces deux institutions sont purement consultatives. La Commission et le Conseil, ne tiennent quasi jamais compte de leurs avis. Le biais anti-démocratique de l'Union européenne est ainsi accentué et “institutionnalisé” en faveur des oligarchies et des oligopoles au détriment des populations qui, hormis les gros propriétaires terriens avec la PAC (50% du budget de l'U.E.), ne reçoivent de l'Europe que des miettes.

C'est flagrant avec la Banque Centrale Européenne (BCE) qui vient d'ouvrir les hostilités à l'égard du gouvernement grec légitimement élu, en lui enjoignant avant même toute discussion de renoncer à sa politique. L'indépendance de la BCE n'est contrebalancée par aucun pouvoir politique autre que des instances inter-gouvernementales éparpillées où domine l'Allemagne qui entend imposer à tous ses partenaires une politique d'austérité qui ne sert que les intérêts de ses rentiers. La légitimité de l'Union européenne par rapport aux mandats électoraux nationaux est donc posée.

Sortir du flou et des contradictions des traités européens.

Si l'on se réfère aux valeurs définies à l’article I-2 du Traité de Lisbonne : “L'Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'État de droit, ainsi que de respect des droits de l'homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l'égalité entre les femmes et les hommes”, la construction européenne aurait pu être un projet éthique.

Malgré la générosité apparente de telles dispositions, tout le monde sait fort bien que la réalité de l'Europe libérale est tout autre. Dans la version consolidée du Traité sur le fonctionnement de l’Union, dans les Principes, on trouve à l’article 3 : “L’union dispose d’une compétence exclusive dans les domaines suivants : a) l’union douanière, b) l’établissement des règles de concurrence nécessaires au fonctionnement du marché intérieur, ...”. De ce fait, l’Union reste uniquement centrée sur les règles destructrices de concurrence et de marchés, ce qui est contradictoire avec les valeurs de respect de la vie et de la dignité humaine.

Le fait que l’Union dispose d’une compétence exclusive comme la sacro-sainte concurrence mortifère, soi-disant « libre et non-faussée », est en totale contradiction avec les valeurs qui sont d’un ordre supérieur à toute compétence, fut-elle exclusive. Dans ces conditions, le seul débat qui doit compter est celui de l’éthique, c’est-à-dire l'ensemble des valeurs de coopération qui, en l'occurrence, doivent refonder la construction européenne. C'est donc aux citoyens européens qu'il appartient de s’en saisir malgré, ou grâce à, la diversité des idées et des cultures de l'Europe, pour réviser en profondeur les traités et faire en sorte que les valeurs démocratiques retrouve leur place effective dans cet espace. Le Président de la République, François Hollande, s'y était engagé.

Élaborer des formes nouvelles de lutte pour une éthique citoyenne.

Les origines de la crise éthique proviennent de l'augmentation des injustices, des inégalités, de la précarité, de la dégradation des solidarités. De plus en plus, ces dernières sont attaquées par l’égoïsme, la recherche de la performance, la concurrence, la compétition, l’utilisation de l’affect par les marchés et les médias (la publicité, l'hyper-consumérisme), la détérioration du tissus social (l'individualisme), la montée des xénophobies (la division, le repli sur soi). Cette situation n'est pas le fruit du hasard, mais d'une volonté, celle du néo-libéralisme, de l'alliance entre les forces dominantes des deux côtés de l'Atlantique qui ne voient de salut que dans la « liberté individuelle », un leurre dans l'air du temps qui prospèreau détriment de la « citoyenneté ».

Prise entre marteau et enclume, entre le Nord et le Sud, entre des régions littorales et continentales, entre des pays voisins aux traditions si variées, entre la rigueur et l'imaginaire, la France constate une nouvelle fois l'acuité d'une crise due aux contradictions entre une réalité politique et les principes éthiques, y compris entre sa réalité présente et sa devise nationale parfois réduite au statut de slogan. Touché dans son intégrité, le peuple de France a toutefois montré qu'il était encore capable de se rassembler, de se révolter jusqu'à la victoire contre les tueurs et les oppresseurs. Dans « Le Chemin de l'Espérance », deux grands résistants, Stéphane Hessel et Edgar Morin en ont appelé à « l'insurrection des consciences » et à la formation d'un puissant mouvement citoyen en faveur de la dignité humaine et de la vie.

Le morcellement morbide des responsabilités dans les institutions, dans les organisations, sur les marchés et dans les bureaucraties nous invitent à réfléchir au respect de la dignité qui doit être à nouveau mise en jeu dans les interactions collectives, en dehors des marchés, et qui feront que le “nous”, le “faire société”, puisse à nouveau s’inscrire dans notre histoire nationale et dans nos cultures européennes quel que soit le type de croyances, religieuses ou pas, le type d’économie, le type de propriété... qui les animent. S’il est des valeurs communes aux peuples européens, ce sont bien des valeurs culturelles qui ne sauraient souffrir aucune exclusivité de la part d’une institution quelle qu’elle soit.

Le débat démocratique et citoyen sur l'avenir de l'Europe.

Dépasser de telles contradictions majeures entre concurrence et éthique, entre le discours et la réalité démocratique (et bien d'autres encore) est précisément le paradoxe que s'attachent à dénouer les trois auteurs européens convaincus et convaincants de l'ouvrage intitulé : « L'Europe, un rêve dénaturé » que nous vous présentons ici. Ils y explorent les raisons profondes qui ont fait que « tant d'espoirs et de moyens mis dans ce beau projet au sortir des deux guerres, se soient transformés, pour certains, en réalités amères », à cause notamment des puissances financières qui, détenant la haute main sur nos institutions, risquent de nous « mener tout droit dans une véritable guerre entre riches et pauvres », c'est-à-dire : « tout l'inverse de ce pour quoi nous la construisons ! »

Mais, comme ils le soulignent en quatrième de couverture : « d'autres visions d'Europe sont possibles. Nous pouvons relancer ce projet qui reste un espoir pour nombre d'Européens, une fois que nous aurons compris pourquoi il nous a échappé ». Dès lors, chaque peuple de l'Union européenne doit contribuer à ce renouveau humaniste en empêchant avec la plus grande vigueur tout retour du fascisme d'où qu'il vienne. Nous, Français, devons revenir à nos fondamentaux. Si les citoyens les oublient, s'ils relâchent leur vigilance, s'ils obéissent à leurs dirigeants sans discernement, le pouvoir et la corruption prendront le pas sur la démocratie. D'ores et déjà, nos institutions sont en danger à cause de la concurrence féroce et mortifère que les bureaucrates veulent nous imposer. Comme dans la nature, les prédateurs avides de pouvoir finiront, si nous les laissons faire, par éradiquer la démocratie. Celle-ci ne survivra que si nous savons coopérer à plus de « Liberté, d'Égalité et de Fraternité », mais aussi à plus de « Laïcité, de Solidarité et de Mixité » et si nous parvenons à traduire ces principes dans des actes forts et concrets.

Telle est la direction que ce livre nous incite à prendre grâce à une analyse scrupuleuse des connaissances et du contexte en Europe et de possibles pistes pour faire de notre continent un nouveau « rêve ». À nous de nous en emparer.

Merci.

Daniel Spoel, Jean-François Saunoi.


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