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Billet de blog 3 juillet 2023

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Le poison français

L’Etat français ne peut être suspecté de racisme, j’en suis convaincu. Toutefois, la France est gangrénée de l’intérieur par un poison insidieux, d’une violence inouïe qui la fracture. Ce poison, c’est le fléau de la discrimination raciale principalement à l’encontre des franco algériens. Nous allons tenter d’en comprendre les effets, les causes et les perspectives.

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LE POISON FRANÇAIS

Pr S. LARKECHE

Introduction

La France est une grande nation démocratique où la qualité de vie est une des plus élevées au monde. L’Etat français ne peut être suspecté de racisme, j’en suis convaincu. Toutefois, la France est gangrénée de l’intérieur par un poison insidieux, d’une violence inouïe qui la fracture et la paralyse dans son développement. Ce poison, c’est le fléau de la discrimination et plus particulièrement de la discrimination liée aux origines: le poison racisme. Discrimination et racisme sont étroitement imbriqués tel un continuum comme le confirme le Défenseur des droits (1), faisant dire à certains sociologues que la discrimination est un racisme en acte. C’est une réalité sociale qu’on ne peut plus négliger et qui fracture la France depuis plus de 60 années.

Le Défenseur des droits représente l’institution de l’Etat français en charge des luttes contre les discriminations. Il a raison de mettre en exergue l’effet dévastateur du poison racisme où l’on juge l’autre, l’étranger, non pas pour ce qu’il fait mais pour ce qu’il est ou supposé être avec une stigmatisation et des stéréotypes (couleur de peau, traits du visage, texture des cheveux, patronyme, prénom, accent, religion, lieu de résidence).

Cet article s’interroge sur le modèle d’assimilation français et pose la question suivante : pourquoi le poison racisme ne fait que progresser ? Quelles en sont les véritables causes y compris historiques et quelles préconisations pouvons-nous esquisser ?

Cette problématique renvoie à la dialectique de la société française, où une confrontation, invisible mais puissante s’opère, entre un « nous » et un « eux » qui se matérialise par une différence de traitement discriminant, souvent excluant et infériorisant. La fracture de la société française se matérialise à ce niveau en considérant ces autres, souvent citoyens français d’origines étrangères (principalement arabes, musulmans, noirs), comme des Français pas tout à fait comme les autres. Ces autres, un peu inférieurs, suspectés de ne pas partager les mêmes valeurs comme la laïcité où l’égalité homme-femme, remettent en cause le pacte républicain poussant à les considérer comme les intrus ou les adversaires de la république. La montée de l’extrême droite nationale et la droitisation de la société française, y compris dans les classes populaires, prône désormais ouvertement la préférence nationale avec le rapatriement ou l’expulsion forcée de ces citoyens toujours immigrés dans le regard de l’autre.

Cette radicalisation fragilise ouvertement le pacte républicain qui a fait la grandeur de la France comme terre d’accueil de vagues d’immigrés successives. Il ne faut pas se tromper sur l’analyse, le poison racisme a toujours existé, au début du 20e siècle avec les immigrés italiens, juifs, arméniens, polonais, espagnols mais aussi maghrébins, avec les Algériens en première ligne qui fuyaient la misère de leurs pays où ils étaient devenus étrangers sur leurs propres terres parce qu’ils avaient été dépossédés et clochardisés par la puissance coloniale française. Le modèle français d’intégration a su assimiler les premières vagues d’immigrants d’origines européennes, le poison racisme s’étant rapidement estompé à leur égard contrairement aux maghrébins et en particulier les Algériens. Nous allons tenter d’en comprendre les effets, les causes et les perspectives.

I/ LE POISON FRANÇAIS : DE QUOI PARLE-T-ON ?

Les conséquences du poison racisme se jouent à différents niveaux. Au-delà de leurs coûts économiques et sociaux, elles entament le rapport de confiance des personnes discriminées aux institutions et questionnent leur place dans la société comme le confirme le Défenseur des droits (1). Un poison qui fragilise la cohésion sociale. Si vous ne donnez pas les mêmes droits dans les faits à un citoyen, il se sent exclu et légitime de ne plus être tenu par les mêmes devoirs. C’est en cela que la république a failli. La dignité des victimes du poison est altérée et tous les comportements y compris déviants sont désormais permis, s’octroyant le droit de bafouer les lois de la république parce qu’elle n’a pas su les considérer comme des citoyens à part entière. Ces victimes du poison s’exonèrent des devoirs de civisme et le revendiquent fièrement comme réponse violente à la société qui n’a pas su les considérer comme de véritables citoyens.

Cette lecture ne légitime aucunement les dégradations opérées lors des émeutes, au contraire elle tente de les expliquer comme conséquence d’une mal-vie pour qu’elles ne se reproduisent plus. La France se retrouve piégée par son poison car le pacte républicain est rompu avec des valeurs partagées disloquées en particulier en termes d’égalité de traitement face à l’emploi, le logement, le loisir mais aussi la mémoire, nous y reviendrons. En d’autres termes, le poison racisme fait exploser les stratégies d’évitement des lois de la république de certaines victimes y compris dans la violence et la délinquance, une forme d’auto-exclusion de la société comme réponse de protestation. La question des responsabilités se pose et semble ne pas trouver de réponse pertinente.

« Les discriminations fragilisent ainsi les formes d’adhésion des groupes discriminés à la République et nourrissent une certaine défiance vis-à-vis des institutions ». Page 38 (1).

« Les personnes d’origine maghrébine, immigrées ou descendantes d’immigrés du Maghreb, sont également plus souvent exposées au risque de chômage que les personnes sans ascendance migratoire ayant les mêmes caractéristiques ». Page 51 (1).

II/ LA France VICTIME DE SON POISON RACISME.

A l’heure où le pays s’enflamme, deux camps s’affrontent désormais au grand jour. Symbole de la fracture de la société française, le premier composé de français de tous bords, s’interroge sur la récurrence des soulèvements en banlieue. Le dernier, en 2005, avait coûté plusieurs milliards d’euros et un état d’urgence de plusieurs mois avait suscité la risée du monde. Il se pose par ailleurs la question de l’étrange incapacité de notre société à faire respecter le pacte républicain avec ces Français souvent d’origines maghrébines et en particulier algérienne. En face, principalement les populations d’origines maghrébines où l’appartenance religieuse est forte, considère que le poison racisme français les frappe de plein fouet encore et toujours, y compris en assassinant, un des leurs parce qu’arabe, musulman, algérien et finalement français pas tout à fait comme les autres.

Une question se pose, la France est-elle devenue un pays foncièrement raciste ? Ou alors les actes racistes sont-ils des actes isolés ? Ne seraient-ils pas que l’expression de quelques bavures, une réalité sociale mineure qui n’impacte pas le vivre ensemble. Ma réponse est explicite, la France n’est pas dirigée par un Etat raciste mais elle est gangrénée par le poison racisme.

En écrivant l’ouvrage « Le poison français » en 2017 (2) et en interpellant le Président Macron de l’urgence d’agir, j’avais pris position en affirmant que ce racisme anti-musulman était un poison pour la France. A nouveau, je réitère mes positions et affirme que c’est un fléau omniprésent qu’il faut combattre d’une manière puissante dans un souci d’apaisement. Il faut prendre la mesure et agir concrètement en urgence pour inverser la tendance haussière. Le Président Macron m’avait répondu dans un esprit cordial mais avait éludé le fond de la problématique en occultant ce poison racisme face à une islamophobie galopante. Pire, en l’alimentant en légiférant en 2021 sur le séparatisme religieux, loi stigmatisant un peu plus les musulmans. Il l’accentue encore plus en consolidant l’idée que les anti sionistes, ceux qui luttent contre la politique coloniale d’Israël dont sont principalement issus les musulmans et les algériens en particulier du fait de leurs histoires coloniales sont désormais suspectés d’être les nouveaux porteurs de l’anti sémitisme français (3).

Une nouvelle chape de plomb s’abat sur ces français d’origines musulmanes et algériennes. La question persiste. Ce poison français à l’égard des musulmans, et en particulier des algériens, est-il une construction intellectuelle aux objectifs obscures ou est-il une réalité qui ne peut plus être niée. Les rapports du Défenseur des droits (1), institution légitime de l’Etat, sont accablants et confirment l’ampleur du poison racisme en France comme fléau de masse et en progression.

III/ LE DENI FRANÇAIS FACE AU POISON RACISME.

« Ces discriminations, souvent peu visibles, entravent de façon durable et concrète les parcours de millions d’individus, mettant en cause leurs droits les plus fondamentaux. Selon le défenseur des droits, Les discriminations fondées sur l’origine concernent en effet une part importante de la population en France. Si l’on ajoute l’ensemble des personnes dont les deux parents sont français et qui sont victimes de discrimination parce qu’ils sont assignés à une origine étrangère, on commence à saisir les contours d’un phénomène discriminatoire de masse, pourtant largement sous-estimé ». (1).

Dans les médias et les discours institutionnels, le sujet des discriminations raciales se trouve dissout dans l’approche des inégalités sociales ou territoriales où sous le prisme du fait divers ou de la diversité, empêchant sa reconnaissance au profit d’autres analyses comme le reconnaît le Défenseur des droits. Le cadre de l’action publique en la matière est également marqué par une grande confusion des concepts : lutte contre les discriminations, promotion de la diversité, inclusion, politique d’égalité, laïcité, racisme ou encore intégration. Cela tend à mettre en concurrence les registres d’intervention, à minorer les situations de discriminations et à favoriser l’inaction des pouvoirs publics en la matière. La question de l’identité semble avoir supplanté celle de l’égalité comme le confirme là encore le Défenseur des droits (1). Une autre question s’impose, qui sont les principales victimes du poison français et pourquoi ?

IV/ LES PRINCIPALES VICTIMES DU POISON FRANÇAIS, LES MUSULMANS ET LES ALGERIENS.

1/ Les musulmans, population cible.

« Les polémiques récentes et toujours renouvelées autour du principe de laïcité, interprété parfois de manière extensive, ont continué à renforcer la stigmatisation des personnes de confession musulmane ou simplement perçues comme telles ». Page 48. (1)

« Le marqueur religieux tend à redoubler le marqueur racial : les personnes perçues comme arabes déclarent majoritairement être également considérées comme étant de confession musulmane (88% des femmes et 94% des hommes) ». Page 31(1)

Depuis plus de trente ans, les citoyens français de confession musulmane sont quasi absents du paysage politique comme s’ils le désertaient parce que ne se sentant pas concernés. Ce milieu politique semble totalement décalé des réalités parce que peu vivent ou ont vécu de l’intérieur le quotidien de cette population. La désillusion est profonde vis-à-vis de cette classe politique qui sous couvert de l’intérêt général passe souvent son temps à « casser » du musulman dans les médias ou ailleurs. Il faut désormais avoir le courage de les nommer pour enfin ne plus les stigmatiser d’une manière insidieuse et poser sérieusement le devenir de cette communauté dans la société française. On a tout fait pour ne pas la nommer sous couvert de l’absence de communautarisme. Par cette politique de l’autruche, on écarte les problématiques présentes car dans les faits cette population induit un communautarisme de destin avec un poison racisme des plus aiguisé à son encontre. On leur demande surtout de ne pas se représenter en tant que membre d’une communauté ethnique tout en les renvoyant d’une manière insidieuse à leurs communautés d’origine (arabe et musulmane). La contradiction principale s’inscrit dans cette équation impossible à vivre. Le système ambiant les enferme souvent dans une forme de déterminisme ou la reproduction sociale est quasi générale, y compris chez les plus diplômés, toujours avec ce regard d’être des Français pas tout à fait comme les autres, un peu beaucoup et toujours étrangers dans le regard des autres.

Le système a grand mal à nommer ce type de population comme si c’étaient des hommes sans nom, comme au temps de la colonisation avec une élite maghrébine souvent instrumentalisée qui n’a pas su transmettre des repères percutants, centrée sur un carriérisme personnel oubliant le déterminisme des masses qui était frappé par le poison et l’exclusion. On parle de jeunes, de gens des cités et dans le meilleur des cas de beurs, faisant dire à certains « nous ne sommes plus du beurre à tartiner». Ces musulmans sont en grande partie d’origine algérienne, il y aurait en France 4 millions de franco-algériens selon Sévérine Labat (4) et 6 millions selon le Président algérien Abdelmajid Tebboune. Quelle que soit la source retenue, cette population est très nombreuse et représente près de 10% de la population française totale et plus de 50% de la population totale musulmane en France.

Le poison racisme à l’égard des musulmans, où les Algériens sont majoritaires, peut s’expliquer en partie par une raison historique, celle de la colonisation française en Algérie. Cette colonisation française, fondée principalement sur le racisme en refusant l’égalité des droits aux indigènes algériens sur le fondement de l’incompatibilité de la croyance musulmane à la citoyenneté française. La question qui perdure, le poison du racisme colonial n-a-il pas perduré dans nos sociétés actuelles en considérant toujours ces enfants de colonisés comme étant inférieurs, incompatibles avec la société française car musulmans et finalement jamais comme des Français à part entière.

2. Les algériens en France, la triple peine : colonisé, islamiste et antisémite.

Aujourd’hui, la majorité des musulmans de France, dont les Algériens constituent la majorité, subit une triple peine. La première est d’être toujours considérés comme étrangers et un peu inférieurs dans le regard de l’autre car enfants de la colonisation, toujours un peu indigènes de la république. Ensuite, le fait d’être musulman aujourd’hui dans la cité française se confronte à l’image séculaire de cette religion qui est maltraitée depuis au moins mille ans, comme dernière religion du livre révélé. Enfin, ces musulmans, surtout les Algériens, sont souvent les supposés porteurs du nouvel anti sémitisme français faisant de ce cette population la cible privilégiée du poison français. Alors que l’on aurait pu croire que le système les aurait protégés un peu plus du fait d’un racisme démultiplié à leur encontre.

Pour les autres pays du Maghreb, sur cette question du nouvel anti sémitisme, la tendance serait moins lourde. Le Maroc ayant normalisé ses relations avec Israël et la Tunisie négocie, d’une manière secrète depuis longtemps, une éventuelle normalisation avec Israël. Pour ces deux pays, une communauté juive est toujours présente. L’Algérie, dernier pays du front de la fermeté contre Israël, serait dans le viseur de beaucoup de lobbyistes en France. L’ultime question qui s’impose : quelles sont les causes profondes du poison ?

V/ LES CAUSES DU POISON FRANÇAIS.

Deux raisons semblent s’opérer, la raison historique et la raison religieuse et les deux sont imbriquées.

1/ La colonisation française en Algérie, principal cause du poison français.

L’histoire sanglante de la colonisation a généré une mémoire collective française pas totalement réconciliée avec son passé. Ce passé traumatique la France peine à l’admettre. Des crimes contre l’humanité furent commis à l’encontre des populations civiles algériennes de 1830 à 1960 mais aussi des pratiques qui furent celle du nazisme comme le confirme Germaine Tillon, une des plus illustres résistantes françaises durant la seconde guerre mondiale :

«Avant 1957, je n’avais jamais entendu parler de la torture. Sauf par les nazis. Je n’imaginais pas que des Français pouvaient torturer des prisonniers. Ce qui se passe sous mes yeux est une évidence : il y a à ce moment-là, en 1957, en Algérie, des pratiques qui furent celles du nazisme. Le nazisme que j’ai exécré et que j’ai combattu de tout mon cœur... Avec en même temps, dans l’Algérie de 1957, une volonté, impuissante, de retenir, de contrôler la cruauté. » (5).

Les propos du Président Macron : propos percutants alors rapportés par le journal Le Monde du 2 octobre 2021 : « une histoire officielle réécrite par Alger construite sur la haine de la France », « la rente mémorielle », « un système politico-militaire fatigué » et son refus catégorique de présenter des excuses aux victimes alors qu’il présentait cette colonisation comme crime contre l’humanité en 2017. Faisant dire à certains : On ne peut que devenir schizophrène avec des volt face de la sorte.

Il suffit de lire le rapport fantasmé de Benjamin Stora pour prendre la pleine mesure de la manipulation politique de l’historien (3) qui est devenu le conseiller des princes sur l’Algérie depuis plus de 40 années comme le confirme Olivier Le Cour Grandmaison (6). Incapable de prendre la mesure de la violence coloniale, parlant de brutalisation en Algérie, alors qu’il sait que des crimes contre l’humanité ont été perpétrés, et des centaines de milliers de civils assassinés sans parler de la torture institutionnalisée, des dépossessions des terres, des viols et de la clochardisation de la population. Ce conseiller des princes, depuis fort longtemps, tente par un jeu d’équilibriste de vouloir imposer une symétrie des responsabilités des acteurs en présence alors qu’il sait qu’il y avait un colonisateur qui massacrait en masse et des colonisés qui tentaient d’arracher leur indépendance d’une manière artisanale. Le bilan est dramatique et il le sait. Mais il confirme d’une manière tactique qu’il n’est pas nécessaire de proposer de présenter des excuses aux victimes ou aux ayants droits (3).

Quant à l’ex ambassadeur Driencourt, deux fois ambassadeurs de France en Algérie soit 8 années d’exercice, nommé la deuxième fois par le Président Macron, ses propos vont encore plus loin en considérant que les Algériens en responsabilités sont souvent des manipulateurs, assoiffés par le rapport de force, les intérêts personnels et qu’il faut réagir pour inverser ce rapport de force au risque d’une faillite de la France. Il affirme :

« Le prix de notre aveuglement ou de nos compromissions s’appellera donc immigration massive, sans rapport avec ce qu’elle est aujourd’hui, islamisme conquérant, ghettoïsation de nos banlieues, repentance mémorielle ».

« L’Algérie, en ce sens, a gagné le combat contre l’ancien colonisateur : elle reste un problème pour la France, elle s’effondre, mais risque d’entraîner Paris dans sa chute. La IVe République est morte à Alger, la Ve succombera-t-elle à cause d’Alger ? ». (7)

Ce personnage aujourd’hui décomplexé va même jusqu’à menacer l’Algérie sans être fermement recadrer par son ex ministère de tutelle :

Sans parler des intellectuels comme Onfray et les autres. Un point commun à tous ces acteurs, ils sont devenus des idéologues politiques en cherchant désormais ouvertement le rapport de force. A titre d’exemple, ils savent qu’ils heurtent d’une manière frontale la mémoire de ces enfants de l’immigration qui restent fortement attachés à leurs origines et à la mémoire algérienne contrairement à ce qu’ils pensent. Ne pas respecter la mémoire de leurs grands- parents, c’est indubitablement une offense à leurs dignités et ces idéologues le savent. Par prolongement, comment s’étonner de constater la difficulté de ses enfants de la colonisation d’être fiers d’être Français. La fracture est d’autant plus grande qu’ils ne peuvent admettre ce traitement différencié face à l’histoire avec une certaine idéologie française sur l’Algérie où la mémoire de leurs familles est toujours bafouée.

« Alors disons aux Algériens que nous nous donnons jusqu'à la fin de l'année pour revoir complètement notre relation migratoire et les accords de 1968. Et si, d'ici le 31 décembre, nous n'avons abouti à rien, nous dénoncerons cet accord et tant pis pour vous ». (8)

2. L’idéologie française sur l’Algérie accélère le poison

Le Président Macron, Le conseiller Stora, l’ex ambassadeur Driencourt, les politiques Le Pen, Zemour, Ciotti, Philippe, le philosophe Onfray et tous les autres ont un point commun, une peur bleue d’être submergés par l‘influence algérienne en France en particulier de ces franco- algériens. Avec le risque de demander des comptes sur le passé y compris en termes de réparation financière des crimes coloniaux. La posture commune à tous ces acteurs : il ne faut rien lâcher sur l’essentiel, comme le confirme le Président Macron dans son interview au journal le Point du 12 janvier 2023 :

« Je n’ai pas à demander pardon ce n’est pas le sujet, le mot romprait tous les liens". Tout en donnant l’illusion aux Algériens qu’on avance par l’installation d’une commission mixte d’historiens composée du côté français de personnalités pour le moins controversées. Comme Jean-Jacques Jordi qui affirme dans un rapport du Sénat (9) par une note détaillée que le nombre de morts du côté algérien serait de 152 000 victimes, chiffre dérisoire soit 10 fois inférieur aux positions algériennes. Les algériens ne sont pas dupes et l’historien algérien Hosni Kitouni (10) a raison de préciser le profil de l’équipe Stora, tous partisans d’une certaine idéologie.

Cette idéologie française sur l’Algérie peut se résumer de la sorte : il faut inverser le rapport de force et surtout ne rien lâcher aux algériens sur l’essentiel c’est à dire sur la réparation car ce serait source d’une nouvelle humiliation insupportable après la perte de l’Algérie française. Avec le risque de tout perdre une seconde fois et de faire sombrer la Ve République comme le souligne l’ex ambassadeur Driencourt et d’une certaine manière le Président Macron en soulignant « Le mot pardon romprait tous les liens ». Ce mot pardon qui ouvrirait la première porte du chemin de la réparation intégrale des crimes et dommages coloniaux.

La France est malade de l’Algérie car elle n’a pas su se remettre en question, se soigner. Allant même jusqu'à louer les bienfaits de la colonisation, par une loi en 2005, sans un mot pour les victimes algériennes. Une forme de suicide collectif renforçant toujours un peu plus le poison racisme. Il n’y a pas un jour en France sans interview, article ou émission tv qui n’attaque pas les musulmans et par prolongement les Algériens. Comment ne pas tomber malade et voir chez certains français d’origine algérienne, une haine de la France qu’il ne faut jamais justifier mais tenter d’expliquer pour sortir de ce piège.

Ce démon colonial est omniprésent dans la mémoire collective française car on n’a pas su le déconstruire et apporter les justes réponses, c’est à dire la reconnaissance et la réparation pleine et entière de toutes les victimes y compris algériennes. Faire l’exception avec le déni de justice pour les victimes algériennes comme c’est le cas depuis l’indépendance de l’Algérie c’est inéluctablement un signal fort de discrimination aux franco-algériens qui ne peuvent que le rejeter et se révolter lorsque le poison s’exprime à leurs égards. Ce poison qui se fonde en grande partie sur ce déni colonial.

Il a fallu 40 ans pour reconnaître qu’il y a eu une guerre en Algérie, il a fallu légiférer en 2005 pour relater les supposés bienfaits de la colonisation espérant noyer le trauma colonial et étouffer les revendications de juste reconnaissance et réparation des victimes algériennes. Il a fallu 60 ans pour qu’on accepte l’idée d’une commission mixte sur la base du rapport Stora donnant l’impression de vouloir concéder quelques éléments accessoires pour préserver l’essentiel c’est à dire la non réparation des crimes et dégâts coloniaux (chimiques et nucléaires).

On ne souhaite toujours pas d’excuses ou de pardon et encore moins de réparation qui est l’enjeu principal. Ce démon colonial (humiliation d’avoir perdu l’Algérie française et perpétuation de l’image des enfants d’indigènes musulmans comme sujets inférieurs) semble constituer un continuum, une problématique désormais déplacée en métropole avec ces enfants de la colonisation. En d’autres termes, la France a souvent été incapable de traiter ces franco algériens comme des égaux. Il reste difficile d’admettre l’égalité pour ces enfants des ex colonisés. Concrètement, la plupart de ces stéréotypes viennent de très loin et se sont imprimés d’une manière sournoise dans la mémoire collective française sans que le travail de déconstruction soit réalisé. Les politiques de tous bords y compris de gauche ont une lourde responsabilité car ils ont surfé sur cette mémoire fracturée pour capter des électorats divers y compris des nostalgiques de l’Algérie française. Le temps a été assassin pour ces politiques car ils espéraient effacer la mémoire tragique des victimes de cette colonisation. Le contraire s’est opéré, un attachement à l’Algérie perdure et une soif de reconnaissance plus forte s’exprime pour les victimes et les ayants droits dont un grand nombre sont devenus français.

Aujourd’hui cette image stéréotypée continue de perdurer spécifiquement dans les médias où d’une manière insidieuse, l’arabe, le musulman, l’algérien est souvent assimilé à un rebelle, voire à un délinquant, ou à un extrémiste violent qui ne partage pas les valeurs de la république, avec un dernier palier, celui d’être le nouveau porteur de l’anti sémitisme français.

VI/ L’ASSASSINAT DE NAHEL, VICTIME DU POISON FRANÇAIS ?

L’assassinat du jeune adolescent franco algérien de 17 ans par un policier le 27 juin 2023 a mis le feu aux poudres dans les banlieues où est concentrée la majorité de la population d’origine étrangère, en particulier d’origine algérienne. La question du poison racisme s’impose dans cette tragédie car nous connaissons depuis longtemps les liens conflictuels entre les personnes d’origines étrangères et les forces de l’ordre en France. Il suffit de lire encore le rapport du Défenseur des droits pour s’en convaincre :

« Les personnes identifiées comme noires et arabes font l’objet de biais et de pratiques discriminatoires d’ordre systémique dans le cadre de leurs relations avec les forces de l’ordre. Page 27 (1)

Face à ce constat, une hypothèse s’impose : si le conducteur avait été d’origine européenne, le policier aurait-il réagit autrement. Les premières fausses déclarations des policiers prouvent un fait, leurs comportements fautifs où leurs responsabilités sont pleinement engagées. A la justice désormais de caractériser les circonstances de cette terrible tragédie où ces policiers ont failli à leurs missions car on ne tire pas debout face/face sur un jeune individu en fuite ne représentant une menace pour personne. Le combat judiciaire sera long et difficile comme le confirme le Défenseur des droits :

« Il reste toujours extrêmement difficile d’obtenir la reconnaissance judiciaire des « contrôles au faciès » comme pratiques discriminatoires compte tenu de la difficulté d’en apporter la preuve face au pouvoir discrétionnaire des forces de police et à l’objectif légitime de maintien de l’ordre. Page 54. (1)

VII/ L’Algérie face à ses responsabilités.

L’Algérie est au cœur de la politique française depuis très longtemps, n’oublions pas que Louis XIV lorgnait déjà sur l’Algérie au 17e siècle en débarquant en 1664 à Jijel mais fut violemment repoussé. Aujourd’hui avec près de 6 millions de ressortissants en France, l’Algérie a raison de se préoccuper de sa communauté à l’étranger. C’est pourquoi son communiqué de presse suite à l’assassinat du jeune Nahel demandant à la France de préserver la sécurité de ses ressortissants tout en ne cautionnant pas les dérives délinquantes est opportun car elle connaît la charge du poison français sur ses ressortissants. Mais l’Algérie doit aussi faire beaucoup plus. D’une part en valorisant réellement sa diaspora en France, y compris dans le champ politique et mémoriel pour qu’elle puisse mieux se prendre en main et valoriser les potentiels nombreux (11) loin de tout misérabilisme et d’assistanat mécanique. Cet investissement serait le meilleur moyen pacifique de lutter contre le poison du racisme qu’elle subit quotidiennement. D’autre part, en lui permettant d’apporter aussi en Algérie une réelle contribution au développement du pays par des dispositifs encourageant l’investissement, la mobilité des scientifiques et des enseignants. Des supports puissants pour consolider le développement de l’Algérie et freiner l’émigration illégale inquiétante de ses enfants. Les compétences existent, il faut désormais une volonté forte et opérationnelle des autorités algériennes pour les mettre en œuvre.

CONCLUSION

La France n’a pas su s’inspirer de sa réconciliation avec l’Allemagne pour faire la paix des braves avec l’Algérie. Cette France qui avait subi l’innommable mais qui était aussi capable le jour de la victoire sur le nazisme de commettre à son tour l’innommable. Comment caractériser le 8 mai 1945 en Algérie si ce n’est un crime contre l’humanité où des milliers de civils algériens furent massacrés parce qu’ils avaient osé solliciter une égalité de traitement. Le poison français du colonialisme a martyrisé une grande part de la population indigène mais la ténacité des Algériens à devenir des hommes libres fut plus forte. Des Français, y compris de confession juive, ont soutenu cette lutte pour l’indépendance et ont permis à des millions d’Algériens d’être accueillis en France avec bonté et générosité. Ces Français qui continuent de lutter aujourd’hui contre ce poison racisme. Je suis convaincu que cette générosité française est le principal atout d’une réconciliation véritable loin du rapport de force que certains comme Driencourt et les autres tentent d’imposer aux Algériens. L’avenir est commun si on respecte l’autre, l’enfant de l’ex colonisé, l’ex-bougnoule, comme son égal en droit mais surtout en fait car c’est sur ce terrain que se joue la matérialisation du poison. Les crimes racistes en France existent depuis fort longtemps, depuis le début du 20e siècle. Ils perdurent encore aujourd’hui, preuve d’une société française malade victime de son trauma colonial, incapable de déconstruire et prisonnière de son passé. La tragédie du jeune Nahel doit tous nous interpeller pour combattre ensemble le fléau du racisme en France. La France et l’Algérie sont condamnées à s’entendre sur cette question et à prendre les mesures les plus énergiques, y compris des réformes structurelles comme le confirme le Défenseur des droits. La jeunesse des deux côtés est prête depuis longtemps mais les résistances coupables souvent des politiques et des idéologues persistent. Au risque de radicaliser définitivement la société française et d’avoir à la prochaine élection présidentielle, un parti xénophobe au pouvoir.

Je reste optimiste et je mise sur un avenir proche qui verra peut être un jour un Président franco-algérien élu en France mais aussi en Algérie. Signe d’une fraternité exemplaire.

Pr S. LARKECHE

Intellectuel Franco algérien.

Bibliographie.

  1. Le Défenseur des droits, Rapport Discrimination et origines, l’urgence d’agir, 2020.

  2. Larkeche S, Le poison français, lettre au Président de la république, Ena, 2017.

  3. Larkeche S, Réponses d’un franco-algérien au Président Macron et à Benjamin Stora,

    Ena, 2021.

  4. Labat S, La France réinventée : les nouveaux binationaux franco-algériens, Publisud,

    2010.

  5. Tillion G, la Traversée du mal, Arlea,1997.

  6. Le Cour Grandmaison.O, Sur le rapport de Benjamin Stora, le conseiller contre

    l’historien, Mediapart, 28.01.2021.

  7. Driencourt X, Interview, Le Figaro, 8 janvier 2023.

  8. Driencourt X, Interview, Atlantico, 12 juin 2023.

  9. Boyer, V, Rapport sur la répression d’Algériens le 17 octobre 1961, Senat, 1

    dédembre 2021.

  10. Kitouni H, interview Berbere Tv, 16 juin 2023.

  11. Larkeche S, Il était une fois en France, Ena, 2000

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