RECONNAISSANCE ET REPARATION INTEGRALE DES CRIMES COLONIAUX FRANÇAIS EN ALGERIE
ENJEUX ET PERSPECTIVES
Pr S. LARKECHE
1. Du génie au poison français
Le génie français c’est le cœur de ces français qui ont tendu la main à ces algériens durant la guerre d’indépendance, certaines fois au péril de leurs vies. Mais aussi lors de leurs exils forcés en France. Ces indigènes étaient contraints d’émigrer clochardisés par la colonisation en quête d’un devenir meilleur. Je n’oublierai jamais ces Français y compris de confession juive qui ont sacrifié leurs vies pour que l’Algérie soit indépendante c’est pourquoi je serais toujours un partisan d’une relation forte entre la France et l’Algérie. J’aime cette France douce, généreuse et juste dont j’ai bénéficié, qui m’a formé et éclairé y compris pour soulever des problématiques intellectuelles autour du poison français.
Le poison français, c’est l’existence au sein de sa mémoire collective de faits historiques que la France n’assume toujours pas, qu’elle a refusé de reconnaitre durant de nombreuses années l’entrainant dans un état de mal être profond dont elle ne sait pas vraiment comment s’en départir. Le premier constituant du poison français c’est d’abord cette France qui a contraint par une violence inouïe des millions d’africains à devenir esclaves afin de mieux les exploiter et les exporter dans des contrées lointaines pour des raisons purement mercantiles.
Le deuxième constituant du poison français c’est la collaboration du régime français de Vichy avec le pouvoir nazi de Hitler assumant pleinement son antisémitisme avec à sa tête le maréchal Pétain, qui avait le soutien d’une grande part de la population française presque jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale en 1945. Le troisième constituant du poison français c’est la barbarie coloniale française en Afrique et ailleurs et en particulier en Algérie. Ces trois faits historiques constituent les démons intérieurs au sein de la mémoire collective française. Le poison français est étroitement lié à ces démons, à cette idéologie française principalement pétainiste, antisémite et colonialiste.
2. Les démons français
Nous nous intéresserons principalement au démon de la barbarie coloniale française en Algérie avec cette question de fond, que s’est-il réellement passé de 1830 date de la conquête française à juillet 1962, date de l’indépendance algérienne. Il suffit de relire le réputé mais colonialiste A. De Tocqueville :
« Nous avons réduit les établissements charitables, laissé tomber les écoles, dispersé les séminaires. Autour de nous les lumières se sont éteintes, (…) nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître. » A. De Tocqueville, Rapport sur l’Algérie (1847).
Mais aussi le talentueux sociologue Pierre Bourdieu :
« La situation coloniale et la guerre ont soumis la société algérienne à une véritable déculturation. Les regroupements de la population, l’exode rural et les atrocités de la guerre ont précipité en l’aggravant le mouvement de désagrégation culturelle en même temps qu’ils l’ont étendu aux régions relativement épargnées jusque-là (…). Expérience catastrophique de chirurgie sociale, la guerre a fait table rase d’une civilisation dont on ne pourra plus parler qu’au passé » P. BOURDIEU (1958).
L’ignominie française en Algérie s’est traduite par des massacres de civils qui se sont étalés sur près de cent-trente années, des enfumades lors de la conquête, aux massacres successifs de villages entiers. Entre 600 et 800 villages ont été détruits au napalm durant cette tragédie coloniale. L’utilisation par la France des gaz sarin et vx était courante en Algérie avec une torture à grande échelle et une clochardisation massive de la population indigène qui s’était vu dépossédée d’une grande partie de ses terres. Plusieurs millions d’hectares ont été spoliés aux paysans algériens.
La violence était inouïe à l’encontre des indigènes algériens, la torture industrielle et les exécutions sommaires étaient très proches des pratiques nazies comme la confirmé la célèbre ethnonologue Germaine Tillon. « Il y a en ce moment des pratiques (en Algérie) qui furent celles du nazisme, 1957). Tous ces actes criminels successifs à l’encontre des populations civiles algériennes étaient des violations caractérisées des droits de la personne et constituent aujourd’hui pour certains massacres collectifs des crimes contre l’humanité incontestables et imprescriptibles. La France sait qu’elle a perdu son âme en Algérie en impliquant son armée dans les plus sales besognes. Ces militaires devaient terroriser pour que ces indigènes ne puissent à jamais relever la tête. Plus ils massacraient, plus ils avaient de chance de gravir les échelons.
Le poison raciste est le socle fondateur du colonialisme français en Algérie. Sous couvert d’une mission civilisatrice, le colonisateur s’octroie par la force et en bonne conscience le droit de massacrer, torturer et spolier les territoires des colonisés. Bien sûr que durant cette colonisation, quelques actions positives ont été opérés mais elles étaient accessoires au regard de la souffrance qu’a subi dans sa grande majorité le peuple algérien. La colonisation française de l’Algérie a reposé sur l’exploitation de tout un peuple, les Algériens, considérés comme des êtres inférieurs de par leur appartenance à la religion musulmane.
3. Le déni français
La France sait ce qu’elle a opéré de manière tragique en Algérie mais elle ne peut l’admettre, le miroir est trop humiliant à assumer. Cette honte de soi l’a poussé à propager depuis toujours le mythe de l’Algérie Française avec sa mission civilisatrice sur les indigènes, la construction de grandes infrastructures et finalement les bienfaits de cette colonisation. Pour mieux digérer son démon colonial, la France a promulgué en 2005 une loi confirmant le caractère positif de cette colonisation. La réalité c’est que l’Algérie française était un mythe c’est pourquoi elle ne pouvait que perdre la guerre d’Algérie. En 1830, la France était entrée par effraction en Algérie sur une terre qui ne lui appartenait pas. Elle a massacré, torturé, déplacé, violé et volé des millions d’autochtones.
Elle n’avait ni droit ni titre, par la force et la domination violente, elle a imposé sa présence par une colonie de peuplement, d’une minorité d’européens sur la majorité des musulmans indigènes. Le projet Algérie Française était inéluctablement voué à l’échec car il était fondé sur le poison du racisme. La France n’a jamais voulu octroyer les mêmes droits aux indigènes en considérant sur le fond qu’il y’avait une incompatibilité profonde entre l’appartenance à la religion musulmane et la citoyenneté française, se maintenant à octroyer quelques miettes de concessions pour maintenir l’essentiel de la domination dans le champ politique et économique.
La France a perdu la guerre d’Algérie car sa supériorité technique militaire était insuffisante pour l’emporter sur la détermination des indigènes algériens. Ces résistants algériens savaient qu’ils étaient dans leurs bon droits de se défendre coûte que coûte. Le moral des troupes est souvent une arme redoutable dans les conflits armés. Il faut l’admettre, les Algériens ont gagné la guerre car leurs résistants étaient beaucoup plus déterminés à relever le défi car c’était leurs dignité et l’âme de leurs pays qui étaient en jeux. Contrairement aux millions d’appelés français qui souhaitaient rentrer au plus vite en métropole peu convaincu de cet acharnement à maintenir cette Algérie Française. Ce projet de colonisation était un leurre, un mythe voué à l’échec qu’on ne pouvait indéfiniment porter au détriment de ces indigènes qui étaient présents sur cette terre algérienne depuis près de deux milles ans.
L’autre erreur c’est qu’à la suite de la fin de la guerre d’Algérie en 1962, la France n’a pas su faire le deuil de sa défaite, il faudra attendre 1999 pour que l’Assemblée nationale française reconnaisse officiellement la guerre d’Algérie, preuve de la profondeur du refoulé français sur cette question. Au lieu de construire cette mémoire falsifiée, la France a continué à être faible en n’assumant pas ses responsabilités par peur d’’entretenir la honte de soi, ce poison français qui gangrène depuis fort longtemps sa mémoire collective.
Depuis le début des années 2000, les paroles se libèrent et la France est contrainte d’admettre la tragédie coloniale en particulier des sévices subis par la population algérienne. Ce début de reconnaissance est toutefois limité, la France tente de se justifier en déployant des discours autour de la symétrie des exactions, des réalisations françaises effectuées en Algérie et du passé colonial qui ne doit plus s’inviter au présent. Ces tentatives sont restées vaines car la tragédie coloniale s’impose d’une manière récurrente dans le débat français, d’abord parce que l’Algérie n’a jamais refermé ce dossier non pour des raisons de rente mémorielle comme tente de le faire croire certains nostalgiques mais parce que 132 ans de domination et de maltraitance laissent des traces indélébiles.
Mais aussi parce que des millions de Franco-Algériens vivent en France avec une lecture opposée à celles des autorités françaises qui souhaite maintenir une certaine idéologie tronquée sur l’Algérie. La France ne souhaite toujours pas d’excuses ou de pardon et encore moins de réparation qui est l’enjeu principal. Ce démon colonial (humiliation d’avoir perdu l’Algérie française et perpétuation de l’image des enfants d’indigènes musulmans comme sujets inférieurs) semble constituer un continuum, une problématique désormais déplacée en métropole avec ces enfants de la colonisation. En d’autres termes, la France a souvent été incapable de traiter ces Franco-Algériens comme des égaux. Il reste difficile d’admettre l’égalité pour ces enfants des ex colonisés. Concrètement, la plupart de ces stéréotypes viennent de très loin et se sont imprimés d’une manière sournoise dans la mémoire collective française sans que le travail de déconstruction soit réalisé.
Les politiques de tous bords y compris de gauche ont une lourde responsabilité car ils ont surfé sur cette mémoire fracturée pour capter des électorats divers y compris des nostalgiques de l’Algérie Française. Le temps a été assassin pour ces politiques car ils espéraient effacer la mémoire tragique des victimes de cette colonisation. Le contraire s’est opéré, un attachement à l’Algérie perdure et une soif de reconnaissance plus forte s’exprime pour les victimes et les ayants droits dont un grand nombre sont devenus Français. Aujourd’hui cette image stéréotypée du colonisé continue à perdurer spécifiquement dans les médias où d’une manière insidieuse, l’arabe, le musulman, l’Algérien, l’ex-colonisé est souvent assimilé à un rebelle, voire à un délinquant, ou à un extrémiste violent qui ne partage pas les valeurs de la république, avec un dernier palier, celui d’être le nouveau porteur de l’antisémitisme français.
4. L’idéologie française sur l’Algérie
L’idéologie française sur l’Algérie peut être résumée autour du mythe de la mission civilisatrice française en Algérie en tentant de faire croire que c’était un beau projet alors que nous savons tous qu’il était basé sur les massacres et la domination d’une minorité européenne sur la majorité indigène. Cette idéologie était principalement fondée sur le racisme en considérant ces indigènes comme inférieur où on ne devait jamais leurs octroyer les mêmes droits car musulmans, religion incompatible avec la pleine citoyenneté française.
L’idéologie française sur l’Algérie est fondée sur un mythe qui perdure et s’invite depuis fort longtemps sur le sol français où le poison du racisme à l’égard des Algériens se développe et pas uniquement dans les milieux d’extrême droite. Il est encore difficile d’admettre que ces enfants de la colonisation qui ont fait la guerre pour ne pas être Français soient devenus des citoyens qui revendiquent une identité avec une reconnaissance pleine et entière de la tragédie coloniale. La France est engluée depuis de nombreuses années dans une position ambiguë, reconnaitre ce qui s’est réellement passée et parallèlement tenter de préserver une certaine fierté nationale.
5. La posture ambigu du Président Macron, l’impossible pardon
Le Président Emmanuel n’a pas connu la guerre d’Algérie, il a développé des positions contradictoires qui prouvent la difficulté profonde de relater cette réalité historique et surtout d’assumer cette histoire :
En 2017, il affirmait les crimes contre l’humanité et le devoir d’excuses auprès des victimes algériennes :
« La colonisation fait partie de l’histoire française, poursuit-il. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »
En 2021, il évoluait dans le sens contraire en questionnant l’existence même de la nation algérienne avant la conquête française en 1830. Il affirmait :
« La construction de l’Algérie comme nation est un phénomène à regarder. Est ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça c’est la question. »
En 2023, Les propos du Président Macron sont encore plus explicites sur l’impossible pardon :
« Je n’ai pas à demander pardon ce n’est pas le sujet, le mot romprait tous les liens. Je ne demande pas pardon à l’Algérie et j’explique pourquoi. Le seul pardon collectif que j’ai demandé, c’est aux harkis. Parce qu’une parole avait été donnée par la république qu’elle avait trahie plusieurs fois. Celle de les protéger, de les accueillir. Là oui. J’ai demandé pardon, aussi à la famille de Maurice Audin et aux petits enfants d’Ali Boumendjel car, à travers ces destins singuliers, une responsabilité, de certains gouvernements, d’un système et, à travers eux, de la France était manifeste. Une faute chaque fois spécifique et indiscutable. Pour le reste, c’est un chemin ».
Ces trois temps prouvent que la France est toujours torturée par son passé colonial qu’elle ne sait pas comment assimiler une reconnaissance indispensable et une réparation intégrale dont elle ne pourra échapper. Elle a choisi une posture impasse avec une politique des petits pas espérant que le temps sera bénéfique alors qu’il a l’effet inverse depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962. Les mémoires continuent de saigner et le poison du racisme anti-Algérien se développe à grande vitesse. Les scores électoraux du Rassemblement National prouvent la montée vertigineuse sans complexe des nostalgiques de l’Algérie Française.
6. Macron-Stora, la stratégie politique des petits pas
Benjamin Stora est un historien réputé qui travaille sur l’Algérie comme il l’affirme depuis plus de 50 années, il a conseillé et accompagné les présidents français depuis de nombreuses années. Le Président Macron l’a missionné en 2020 pour produire un rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie. J’ai répondu précisément au contenu de son rapport dans différents journaux et je peux affirmer sans détour que ce rapport n’a pas été à la hauteur des enjeux car cet historien devenu conseiller des princes a volontairement occulté la réalité historique pour des raisons politiques. Il a fait le pari de surfer sur un entre deux où les responsabilités étaient toujours symétriques entre Européens d’Algérie et indigènes musulmans pour sauver une laborieuse tentative de démonstration qui ne pouvait aboutir face aux démons du passé. Avec une équation intenable, la symétrie des mémoires et des responsabilités face à une asymétrie des réparations à l’encontre des victimes algériennes.
Sur les violences coloniales, il s’est retranché derrière le concept de brutalisation de la société algérienne, alors que nous savons que ce n’était pas une brutalisation de la société algérienne, mais une entreprise à grande échelle de barbarie extrêmement violente de 1830 à 1962, la différence est de taille.
Sur le monde de contact avec la communauté juive, il nous balade. En effet, il oublie volontairement de signaler que la population juive d’Algérie vivait depuis des siècles en Algérie mais depuis la conquête en 1830, il y a eu de nombreux points de ruptures. Sa présentation d’une communauté juive vivant en grande partie en pleine harmonie avec les Arabes est une vision fantasmée de la réalité coloniale. De surcroit, quand il fait allusion dans son rapport au monde de contact chez les jeunes juifs aujourd’hui. Ce monde de contact que nous pouvons qu’encourager à condition qu’il ne soit pas la reproduction d’un poison raciste insidieux où les jeunes franco-algériens seraient désignés comme les nouveaux porteurs de l’antisémitisme français (souvent à cause de leurs soutiens à la cause palestinienne). Comme l’affirme Francis Khalifat, le Président du Crif : « on ne peut ignorer une réalité ; les agressions de l’antisémitisme au quotidien sont le fait de jeunes musulmans dans ces quartiers difficiles. » (18 février 2019, journal Le Parisien).
Je suis donc à l’opposé de sa vision des juifs d’Algérie comme population de contact avec les musulmans algériens : la position principale de la communauté juive était réfractaire à la résistance algérienne à quelques rares exceptions comme Henry Alleg, Henri Curiel et quelques autres. La communauté juive d’Algérie était principalement partisane de l’Algérie française y compris pour certains, des membres actifs de l’organisation terroriste OAS (Organisation de l’Armée Secrète).
Sur le rapport économique, Benjamin Stora semble également écrire une histoire falsifiée des rapports économiques franco-algériens oubliant la faiblesse chronique des investissements français en Algérie depuis près de soixante années. Les transferts de technologies français en Algérie ont toujours été quasi nuls avec des taux d’intégration tellement faibles que ces supposés investissements augmentaient paradoxalement la facture en devises de l’Algérie, provoquant l’inverse de l’effet escompté. L’exemple de Renault devrait tous nous alerter sur le mirage de ce type de projet pour l’Algérie où la production locale coûte plus cher que l’importation alors que l’objectif initial était inverse. Enfin, Benjamin Stora semble ne pas vouloir admettre la prédation de certains acteurs français sur le marché algérien, où le poison de la corruption était omniprésent. Le cas de l’autoroute Est Ouest est flagrant ou l’exemple de la société Egis, société détenue indirectement par l’Etat français, condamnée par la justice française pour corruption d’un agent public étranger (en Algérie) ne peut qu’édulcorer sa vision fantasmée des relations économiques France Algérie.
Sur les harkis, le rapport Stora est truffé de contradictions flagrantes sur le traitement discriminant des victimes de cette période coloniale. Pour toutes les victimes, des indemnisations à profusion sont proposées sauf pour les Algériens. L’égalité de traitement aurait dû être la règle, mais Benjamin Stora ne semble pas choqué outre mesure par cette disparité inexplicable et injuste.
Enfin sur la question des excuses. Stora fait un détour par l’Asie pour tenter de justifier la non présentation d’excuses aux Algériens, quelle supercherie :
« Je ne sais pas si un nouveau discours d’excuses officielles suffira à apaiser les mémoires blessées, de combler le fossé mémoriel qui existe entre les deux pays ». (Rapport Stora, page 81).
Ce conseiller des princes travaille sur l’Algérie depuis de nombreuses années et pourtant il n’a toujours pas compris que ces excuses sont indispensables pour panser les tragédies qu’on vécues les Algériens dans leurs chairs et dans leurs âmes. Comme une question de dignité à retrouver, valeur chère aux Algériens qu’il semble avoir oublié, une reconnaissance d’être semblable, une forme de réparation politique et symbolique un peu comme le Président Chirac l’a fait avec la communauté juive pour la Shoah en 1995. Peut-être qu’il rétorquera que ce n’est pas similaire, le martyr juif représentant le stade suprême de la tragédie historique. Il n’y a pas de concurrence dans la souffrance, toutes les victimes sont égales et ce sont les responsabilités qui sont toujours inégales.
Le traitement discriminant des victimes algériennes fragilise les assises d’une égalité pleine et entière, ce qui est inacceptable dans une grande démocratie comme la France. Son détour par l’Asie est inopérant et l’on s’y perd avec une tentative de démonstration brouillonne. Il ne fallait pas aller aussi loin et rester chez nos voisins européens pour constater la pratique et la capacité de ces nations à regarder leurs démons du passé, en réparant politiquement et financièrement leurs barbaries coloniales. L’exemple de l’Italie face à Libye devrait l’éclairer avec la question : et pourquoi pas la France aussi ?
7. Quand Stora instrumentalise les mots
Le plus surprenant sur ce dernier thème consacré aux excuses, Benjamin Stora a transcrit d’une manière partielle dans son rapport les propos du Président Macron en omettant volontairement la volonté du candidat Macron de présenter des excuses :
La version de B. Stora : « Pour Emmanuel Macron, cette opération vérité sur la guerre d’Algérie avait commencé par une déclaration en pleine campagne présidentielle, sur le fait que la colonisation est un crime contre l’humanité ». (Rapport Stora, page 58).
La version du Président Macron : « La colonisation fait partie de l’histoire française, poursuit-il. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »
Stora a omis volontairement dans son rapport les propos du candidat Macron sur le devoir de présenter des excuses aux victimes. Une démonstration d’imposture grossière, personne n’est dupe.
Sur les enjeux historiques, B. Stora devrait se référer aux écrits de son collègue Gilbert Meynier largement repris dans la revue Histoire coloniale et post-coloniale, auteur qu’il cite à plusieurs reprises dans son rapport :
« Quelles qu’aient été les responsabilités de la société, c’est bien la puissance publique française qui, de 1830 à 1962, sous la Vème République, a conduit les politiques coloniales à l’origine de ces drames. Sans omettre la complexité des phénomènes historiques considérés, c’est bien la France qui a envahi l’Algérie en 1830, puis l’a occupée et dominée, et non l’inverse : c’est bien le principe des conquêtes et des dominations coloniales qui est en cause ».
« Sur le sujet tant controversé de la « repentance », nous pensons que les historiens de France devraient s’entendre pour rendre publique une déclaration commune dans laquelle ils soutiendraient le principe d’une reconnaissance de responsabilités de la puissance publique française dans les traumatismes qu’a entraînés la colonisation. »
« Il est impératif que la France fasse une déclaration solennelle qui prenne acte du fait colonial et de ses conséquences sur le peuple algérien, notamment les massacres, les crimes coloniaux, les dépossessions qui sont le fait des décisions de la puissance publique française, c’est-à-dire de l’État français… Le minimum serait d’assortir cette déclaration de reconnaissance d’une proposition d’indemnisation pour les victimes ou leur descendance » (G. Meynier, 4.12.2011).
Autre exemple du récit orienté de B. Stora, il est l’invité Afrique chez RFI du 26 décembre 2025 où il affirme : « La question des excuses devait être l'aboutissement d'un travail mémoriel qui a commencé, fondamentalement, depuis quelques années, notamment à partir de mon rapport de 2021. »
Par cette nouvelle pirouette, il tente de rebondir en faisant croire qu’il n’est pas opposé aux excuses mais qu’il faut du temps, le temps d’accepter le contenu de son rapport, personne n’est là encore dupe. Le secrétaire général de l’Onm (Organisation national des Moudjahidine), Monsieur Benehdj, a raison d’ironiser la démarche de Stora : « L’art d’écrire de narrer et compter de Benjamin Stora a montré ses limites. Ma grand-mère n’était pas historienne mais savait raconter des histoires du début jusqu’a à la fin. »
Stora est débusqué dans sa stratégie inopérante des petits pas pour masquer la pleine responsabilité de la tragédie coloniale française en Algérie. Un dernier exemple sur la posture de B. Stora, il est invité par des étudiants de l’école Polytechnique de Paris en date du 28 avril 2021, vidéo présente sur You tube, l’étudiant Algérien Amine Lakhal lui pose la question suivante :
Question de l’étudiant algérien Amin Lakhal :
« Une question concernant les compensations financières. Des chercheurs et en particulier Seddik Larkeche évaluent les montants des réparations à 100 milliards d’euros pour les dégâts causés par la colonisation, comment agir concrètement en matière financière ? »
Réponse de Benjamin Stora :
« Il faut savoir que l’Etat algérien depuis 1962 n’a jamais demandé de réparation financière. Ça n’existe pas depuis 1962. Il faut partir de là car si on rentre dans le débat des réparations financières, on rentre dans des débats interminables, qu’est-ce que la France a construit, quelles sont les infrastructures qu’elle a laissez, les ports, les aéroports, les autoroutes, les hôpitaux, les architectures diverses et en contrepartie les dépossessions, les pertes (humaines) et là on rentre dans un débat sans fin. C’est précisément ce que j’ai voulu éviter dans ce rapport, c’est précisément ce débat sans fin ».
Cette posture est étrangement reprise depuis toujours par les tenants de l’Algérie Française qui justifient les bienfaits de la colonisation en particulier par la réalisation de grands travaux.
Stora semble s’égarer en oubliant que ces infrastructures ont été réalisées par le sang et la sueur des Algériens et que leurs destinations bénéficiaient principalement aux Européens d’Algérie pour maintenir la domination et l’exploitation de la majorité de la population indigène. Pour tenter d’occulter la problématique de la réparation, B. Stora tente à nouveau de se justifier par une seconde pirouette méthodologique en affirmant : qu’il s'est concentré sur des questions concrètes qui peuvent aboutir aux réparations alors que dans son rapport, il n’a jamais été question aux profits des Algériens ni d’excuses et encore moins de réparations.
« Au contraire, j’ai voulu dire quelles étaient les pistes concrètes pour pouvoir avancer. J’ai voulu sortir de ce débat abstrait, dans le fond ce débat est extrêmement abstrait. J’ai voulu avancer comme pour les disparus ou les essais nucléaires. Les réparations se font sur des choses éminentes concrètes (nombre de personnes touchées, nombre de personnes déplacés). Si c’est des discussions abstraites en termes de milliards de dollars ou d’excuses ou je ne sais quoi, vous restez dans des disputes idéologiques. »
Benjamin Stora, conseiller d’Emmanuel Macron a raté l’occasion rêvée par tous chercheurs de produire un rapport qui serve de base de référence aux différents protagonistes. Ce n’est pas du tout le cas, Stora est décalé des enjeux réels, freiné par sa politique des petits pas qui neutralise la reconnaissance et la réparation des crimes coloniaux qui sont incompressibles, c’est le sens de l’histoire qui s’impose à tous. On ne peut pas maltraiter, torturer un peuple pendant 132 ans et lui affirmer que cette colonisation était aussi un monde de contact entre les européens d’Algérie et les indigènes, que les responsabilités sont partagées et qu’on ne peut faire des excuses aujourd’hui et encore moins envisager une réparation intégrale. Le rapport Stora est une nouvelle occasion ratée dans la réconciliation des mémoires.
La posture de Stora et ses camarades (Pascal Blanchard, Malika Rahal, Tramor Quemeneur, Abdjelmajid Merdaci et tous les autres) ont su habilement occuper d’une manière quasi monopolistique les plateaux des médias français. Toujours avec un discours inefficient ne permettant pas les avancées notables qu’on pouvait espérer si ce n’est la promotion de quelles mesurettes pour occulter l’essentiel, une reconnaissance et une réparation intégrale des crimes coloniaux. L’Algérie a su résister à ces récits orientés qui édulcoraient la tragédie coloniale y compris en tentant de surfer sur le temps et la politique des petits pas prônés par Le Président Macron et son conseiller principal Benjamin Stora.
8. Pourquoi l’Algérie n’est-elle pas tombée dans le piège du rapport Stora
Par la récente promulgation de la loi algérienne criminalisant le fait colonial avec demande de réparation intégrale, l’Algérie neutralise définitivement les repères que souhaitaient imposés B. Stora dans son rapport (politique des petits pas, absence d’excuse, symétrie des responsabilités, absence de réparation, idéalisation de la mixité coloniale). L’Algérie connaissait la réalité coloniale qu’elle avait subi durant près d’un siècle et demi. L’Algérie a laissé se déployer le contenu du rapport Stora tout en émettant depuis le début ses réserves pour ensuite le moment choisi neutraliser radicalement son contenu en posant les exigences principales, en l’occurrence la question centrale de la réparation.
La réparation est évaluée par les experts à près de 100 milliards d’euros et la France connaissait le risque de cette revendication. Cette revendication s’est finalement exprimée fin 2025 à un moment où l’Algérie était prête à l’assumer après tant d’années de négociations diplomatiques infructueuses. Cette réparation est centrale et doit commencer par le nettoyage des sites nucléaires utilisés par la France en Algérie mais aussi les sites chimiques comme B2 Namous et l’indemnisation des populations victimes.
Le simple coût de nettoyage des sites nucléaires et chimiques peut être évalué à ce jour à près de 2 milliards d’euros. Pour les victimes algériennes, la loi Morin est inefficiente pour ces populations, c’est pourquoi elle doit être revue en profondeur. La commission d’experts mise en place sous la gouvernance de l’ex-Président Hollande est restée lettre morte comme si la pollution du sol à grande échelle par la France en Algérie avec des déchets hautement radioactifs n’était pas une priorité.
Cette question de la réparation place à nouveau au cœur de cette problématique mémorielle, l’enjeu des responsabilités qui sont principalement françaises. Et ce ne sont pas les conseillers politiques Stora, Kepel, Daoud, Sansal et les autres dans leurs stratégies coupables de neutralisation de la revendication d’une mémoire digne des chouada qui arriveront à étouffer les revendications légitimes de reconnaissance des responsabilités et de réparation des crimes de cette tragédie coloniale française en Algérie. Le caractère imprescriptible des crimes français en Algérie continuera à hanter et à exploser sous différentes formes dans la mémoire collective française où le poison du racisme continuera à progresser parce que nous n’avons pas eu le courage de nous asseoir au seuil de notre histoire commune tragique.
Les propos insultants récurrents de Xavier Driencourt, ex-ambassadeur de France en Algérie à l’égard de l’Algérie constituent la plus triste illustration des enjeux actuels. Il est urgent de franchir enfin un pallier, celui de substituer le concept de Reconnaissance sans Repentance cher au binôme Macron-Stora par Reconnaissance et Réparation. Les Algériens n’ont pas besoin d’argent mais simplement besoin d’une dignité retrouvée et d’être considérés enfin comme les principales victimes de cette tragédie coloniale et aujourd’hui comme des égaux. Les Français ne sont également pas responsables des décisions politiques de l’État français colonial qui ordonnait de massacrer en grande masse. C’est ce même État français qui doit assumer aujourd’hui les dégâts opérés avec une classe politique qui ne peut plus se dédouaner. Tout le reste n’est que roublardise, balourdise et manipulation politique.
9. Le sursaut algérien, chronologie d’une réparation intégrale
Depuis 1962, l’Algérie interpelle d’une manière récurrente les autorités françaises en demandant qu’elle présente ses excuses pour les crimes commis durant la période coloniale. La France n’a jamais cédé tout en reconnaissant la tragédie coloniale mais sans jamais vouloir en assumer la principale responsabilité.
Dans le sens contraire, la réponse française sera même contraire avec la promulgation de la loi de février 2005 qui précise :
« La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. »
Le 20 septembre 2005, Le Président Abdelaziz Bouteflika est prêt à signer un traité d’amitié avec la France mais à condition qu’elle demande pardon aux Algériens pour les exactions commises lors de la colonisation de l’Algérie de 1830 à 1962.
« Si vous nous demandez pardon, nos coeurs sont assez vastes pour l’accepter, mais hormis cela, chacun défend ses intérêts avec les moyens qu’il juge appropriés », avait affirmé le président Bouteflika dans un discours à Batna. La France refuse à nouveau et espère que le temps fera effacer ces revendications algériennes Or, il n’en est rien, l’Algérie est restée constante dans ces positions, c’est une question de dignité nationale, elle ne renoncera jamais à ces revendications de reconnaissance tout en se limitant à une demande d’excuse. Depuis près d’une dizaine d’années, la position algérienne a évolué via les écrits de quelques intellectuels.
10. Nous étions un peu seuls
Mon engagement pour la pleine reconnaissance des crimes coloniaux y compris de la réparation intégrale est ancienne, mais le premier tournant décisif date de 2017.
Le 16 décembre 2017, lors de la parution de l’ouvrage Le Poison français, lettre ouverte au Président de la République Française, pour la première fois dans des écrits la revendication est explicite, il suffit de me lire :
« Les préjudices causés aux populations concernés, les massacres, la torture, la dépossession, les déplacements, les effets des essais nucléaires dans le Sahara et tant d’autres exactions, ne peuvent être effacés par les subterfuges juridiques opérés depuis plus de cinquante ans. Beaucoup de ces crimes sont imprescriptibles devant les juridictions internationales avec un risque élevé pour la France de se faire un jour condamner. Faire perdurer le déni, c’est fracturer un peu plus la société française qui est habitée par des démons historiques. L’Algérie et surtout les Algériens n’ont pas besoin d’excuses ou de repentance. Ils n’en ont que faire. Les Algériens ont seulement besoin que la France reconnaisse les préjudices subis, qu’ils soient réparés politiquement et financièrement afin que les mémoires arrêtent de saigner. » (page 76, Ouvrage Le Poison français, lettre ouverte au président de la République française, 2017).
Pour la première fois également, dans un ouvrage, une haute personnalité française (Roland Dumas, ancien Président du Conseil Constitutionnel Français, ancien ministre des Affaires Étrangères) ose affirmer que la réparation peut permettre d’avancer ensemble vers une mémoire apaisée.
« La colonisation et les dommages qu’elle a pu causer ne sont pas à ignorer. Bien au contraire. L’inconscient collectif est imprégné des séquelles d’une mémoire blessée. Il est de notre devoir de poser sur le passé un regard serein et franc. Non pas pour « sombrer dans une culpabilité morbide » mais pour prendre la pleine mesure des enjeux. Et en cela, le Professeur LARKECHE a le courage des intellectuels, il a raison de soulever la question de la réparation pour avancer ensemble vers une mémoire apaisée » (Préface Roland Dumas, Président du Conseil constitutionnel, ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, 25 novembre 2017, in Ouvrage Le Poison Français, lettre ouverte au Président de la République Française).
Le 19 décembre 2020, dans le journal El Watan, j’enfonçai le clou en produisant un article, une lettre ouverte au Président Macron ou j’affirmais :
« Sur le montant de la réparation
J’en suis convaincu, la France ne pourra échapper à son obligation de réparer financièrement les crimes et les dommages coloniaux qu’elle a commis en Algérie durant plus de 130 années. Le montant de la réparation, je l’évalue à 100 milliards d’euros et qui devra être précisé par les futures commissions de spécialistes en y intégrant notamment, car la liste est longue, le vol du trésor du Dey d’Alger (près de 4 milliards d’euros), les crimes de 1830 à 1962 de plusieurs centaines de milliers de personnes, la spoliation de millions d’hectares de terres, l’analphabétisation de la quasi-totalité de la population, les conséquences dramatiques sur les vies humaines et sur la nature suite aux effets des essais nucléaires et chimiques pratiqués par la France jusqu’en 1978 en Algérie.
La France ne peut échapper à cette réparation intégrale car sa responsabilité est pleinement engagée. D’une part, c’est une question de dignité et d’identité des Algériens qui ne s’effacera jamais de la mémoire collective de cette nation. C’est pourquoi, les jeunes générations, et vous en avez été le témoin à votre grand étonnement lors de votre passage à Alger en 2017, ne cesseront d’interpeller la France et l’Algérie sur cette question mémorielle. Le président Tebboune a raison lorsqu’il instaure le 8 Mai comme Journée nationale de la mémoire et lorsque son conseiller Abdelmajid Chikhi affirme : «L’Algérie attend toujours de la partie française de reconnaître sa part de responsabilité pour les crimes commis durant la guerre d’indépendance en Algérie, ainsi que durant les 132 ans de colonisation. »
Les réactions en France furent violentes à mon égard en particulier émanant des milieux associatifs d’extrême droite. Je restais stoïc, concentré sur cette problématique de reconnaissance et de réparation intégrale. Je poursuivais ma démarche intellectuelle.
Le 23 février 2021, j’écrivais dans le journal El Watan : « Le Manifeste pour la reconnaissance et la réparation des crimes et dommages coloniaux français en Algérie » avec le soutien de Louisette Ighilahriz, Olivier Le Cour Grandmaison et Henri Pouillot où il était précisé dans son contenu :
« L’Algérie face à ses responsabilités historiques.
Le silence de l’Algérie est lourd car elle n’a pas su appréhender la question de sa mémoire d’une manière énergique et l’illégitimité de ses gouvernances successives a maintenu des revendications peu soutenues à l’égard de la France. Pire, les problématiques algériennes ont trop souven, surfé sur cette fibre mémorielle pour occulter leurs inefficiences à gérer d’une manière performante le pays. Aujourd’hui, L’Algérie ne peut plus faire table rase du passé colonial français et se contenter de quelques mesurettes ou gestes symboliques. L’Algérie au nom de ses chouadas doit assumer une revendication intégrale, celle de la reconnaissance pleine et entière de la responsabilité des crimes et dommage de la colonisation en Algérie.
L’objectif de cette réparation n’est pas de diaboliser l’ex-puissance coloniale, mais au contraire de lui permettre de se réconcilier avec elle-même afin d’entrer définitivement dans une ère d’amitié et de partenariat. L’Algérie a laissé perdurer une approche minimaliste comme si elle était tenue par son ex-puissance coloniale, tenu par le poison corruption qui la gangrène de l’intérieur et qui la fragilise dans son rapport avec la France. Comme si l’Algérie enfermée dans une position toujours timorée avait peur de franchir la ligne de l’officialisation de sa demande de réparation alors que la France l’avait faite de son coté en légiférant en 2005 sur les bienfaits de la colonisation française en Algérie. Aujourd’hui, au nom de la mémoire des chouadas, l’Algérie doit également assumer ses responsabilités historiques.
L’urgence d’agir.
Sur la question mémorielle, reconnaître la responsabilité de la France sur les crimes et les dommages coloniaux y compris écologiques et les réparer financièrement au même titre que les principales grandes puissances mondiales. Abroger la loi de 2005 sur les bienfaits de la colonisation, la loi Gayssot et la loi sur l’antisémitisme pour déboucher sur une seule loi générique contre tous les racismes permettant de rassembler au lieu de diviser. Nettoyer les sites pollués nucléaires et chimiques et indemniser les victimes. Restituer la totalité des archives algériennes. Signer un traité d’amitié avec l’Algérie et suppression des visas entre les deux pays. »
En France et en Algérie, mes écrits étaient publiés mais les échos étaient plutôt défavorables. Comment un universitaire ose t’il franchir la ligne de la repentance en demandant une réparation intégrale ? Je restais serein et déterminé car j’étais convaincu de la justesse de mes analyses. Je savais aussi qu’une porte s’était entrouverte car certains écrits commençaient à reprendre d’une manière fragmentée non plus la demande d’excuses, mais une demande de réparation intégrale.
Le 24 décembre 2025, le Parlement algérien adoptait à l'unanimité, la proposition de loi qualifiant la colonisation française – ayant duré de 1830 à 1962 de "crime d'État" et réclamant à Paris une réparation intégrale. Une satisfaction profonde, celle d’avoir apporté une humble contribution pour qu’on n’oublie jamais sur ce qui s’est réellement passé. Je suis convaincu que cette première grande victoire doit être poursuivie par des mesures concrètes car la rente mémorielle française sur l’Algérie est tenace.
11. La rente mémorielle française sur l’Algérie
Depuis l’indépendance de l’Algérie, la France ne souhaite pas reconnaitre pleinement sa responsabilité concernant la tragédie coloniale qu’elle a opéré durant 132 années. Pire, l’Algérie est souvent suspectée d’utiliser cette dimension mémorielle pour masquer ses supposées contre-performances et sa relation tendue avec la France alors qu’elle ne souhaite que revendiquer son droit à la reconnaissance légitime des crimes coloniaux, une impérieuse dignité à retrouver. Nous savons tous que les bienfaits de cette colonisation sont minimes par rapport aux dégâts occasionnés sur les Algériens. Il y avait une minorité qui imposait son dictat à une majorité où le poison du racisme était omniprésent contrairement à ce qu’affirme Stora et les autres sur le mythe du monde du contact entre les populations.
L’impossibilité depuis plus de 60 années d’une réparation intégrale a laissé la place à différents subterfuges qui n’ont fait qu’alimenter le poison français du racisme à l’égard des musulmans et des Algériens en particulier. Ces dernières années, l’Algérie a su se ressaisir en résistant aux subterfuges et manigances diverses. La promulgation en Algérie de cette loi criminalisant la colonisation française est une avancée certaine dans le rapport mémoriel avec la France. La réparation des crimes y compris du nettoyage des sites pollués nucléaires et chimiques doivent désormais se poursuivre par des mesures concrètes permettant l’implémentation efficiente du contenu de cette loi. Plusieurs actions doivent être mise en œuvre.
La première mesure serait que l’Algérie ratifie en urgence le Tian, ce traité international des Nations Unies qui vise à interdire les armes nucléaires. Lors du processus de négociation du Tian, l’Algérie a participé activement pour que les dégâts occasionnés par les essais nucléaires soit intégrée dans le traité. Elle a signé ce traité sans l’avoir ratifié, le faire lui permettrait d’avoir plus d’impact dans sa demande de réparation concernant les sites pollués par les essais nucléaires et chimiques même si nous savons que la valeur du Tian à ce jour n’est que symbolique et qu’il ne peut s’imposer aux états non-signataires comme la France.
La seconde mesure serait de diligenter une enquête épidémiologique pour évaluer les dégâts occasionnés sur les populations civiles visés par les essais nucléaires et chimiques.
La troisième mesure est de déposer une requête près de l’Aiea (Agence Internationale de l’Energie Atomique), pour évaluer d’une manière contradictoire les dégâts et les déchets impactant les environnements touchés par les essais nucléaires et chimiques. La première étude de l’Aiea de 2010 a été bâclée avec des chiffres erronées obligeant l’organisation internationale à rectifier le contenu de son rapport.
La quatrième mesure est de mettre en œuvre une base de données permettant d’identifier les victimes algériennes (disparus, déplacés, violés, volés, torturés, tués).
La cinquième mesure est des mettre en œuvre une commission de spécialistes algériens pour évaluer les préjudices humains, matériels et naturels.
La sixième mesure est de reconstituer l’Amicale des Algériens en Europe pour lutter contre le poison du racisme à l’encontre des algériens en Europe.
La septième mesure est de promulguer une loi imposant le vote obligatoire
La huitième mesure est de multiplier par 5 le nombre de députés issus de la diaspora.
La neuvième mesure est de lancer un grand débat national pour élaborer un projet Algérie 2040.
La dixième mesure est relative à la sanctuarisation du Front de libération nationale.
Toutes ces mesures sont concrètes et réalisables à court terme à condition que l’Algérie prenne la mesure de l’urgence d’agir en les mettant en œuvre car les risques internes et externes sont nombreux, risques que je ne souhaite pas développer dans cet article. La force de l’identité algérienne c’est son histoire et en particulier cette guerre d’indépendance, de dignité retrouvée, de lien indicible entre tous les Algériens avec cet appel d’un de nos illustres résistants : « si nous venions à mourir, défendez nos mémoires. » (Didouche Mourad). Cette mémoire qui ne peut être bradée ou instrumentalisée.
12. Ces chouadas qui nous obligent
Au nom de la mémoire de nos chouadas, l’Algérie a su se ressaisir. Elle vient d’exiger une reconnaissance intégrale des responsabilités françaises durant la tragédie coloniale y compris par une loi criminalisant le fait colonial, une demande officielle de réparation des victimes algériennes et la prise en charge totale du nettoyage des sols pollués lors des essais nucléaires et chimiques. Ces demandes ne seront efficientes que si l’Algérie se donne les moyens de porter sa véritable histoire loin de toutes instrumentalisations politiques y compris à l’encontre de l’ex-puissance coloniale. Mais aussi en impulsant un grand projet pour les prochaines années portées par une grande majorité de la population où le socle premier sera la richesse du capital humain algérien intégrant aussi sa diaspora couplé d’un renforcement notable des libertés individuelles.
Aujourd’hui, la question n’est plus historique ou politique mais philosophique, comment peut-on cohabiter, se respecter avec une mémoire édulcorée et fracturée car l’autre, l’Algérien, l’ex-colonisé, l’ex-bougnoule est toujours un peu indigène dans le regard de l’ex-puissance coloniale. La condescendance de certains experts historiens ou journalistes complices devenus pour certains conseillers des princes freinent les avancées indispensables dans l’apaisement des mémoires. Ils ont l’indécence de proposer de lâcher des miettes par petits pas pour tenter de préserver l’essentiel, le déni d’une responsabilité principale de la barbarie coloniale française en Algérie.
Grâce à cette loi algérienne de décembre 2025, cette voix française est définitivement sans issue. L’enjeu principal pour une véritable réconciliation juste est désormais la pleine reconnaissance et la réparation intégrale des préjudices subis, humains et environnementaux. Le déni est toujours plus couteux que la reconnaissance c’est pourquoi la France doit désormais regarder la réalité historique avec lucidité, cette démarche de déconstruction du mythe de l’Algérie Française lui permettra de s’apaiser face à son démon colonial. Dans le cas contraire, les effets du poison mémoriel risquent de perdurer et contaminer d’une manière durable la société française et les relations franco-algériennes.
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Pr Seddik S. LARKECHE, intellectuel Franco-Algérien
larkeche.seddik@yahoo.fr