Laure Cordelet
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Billet de blog 11 nov. 2019

Poppy Day : La Mémoire Vive

La mémoire des français devient incroyablement sélective dès lors qu'il s'agit de certains pans de notre histoire. Relégués quelque part au tréfonds de leur mémoire, ils ne voient pas l'utilité de les sauvegarder. Remettre les faits en perspective par le biais de l'histoire permet pourtant de les recentrer sur ce qui importe : faire société et tirer du passé les leçons qui s'imposent #11novembre

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La mémoire des hommes est ainsi faite qu'elle laisse s'échapper des souvenirs trop encombrants, trop lourds à porter, ou simplement trop douloureux à commémorer. On constate ainsi que celle des français devient incroyablement sélective dès lors qu'il s'agit de certains pans de notre histoire. Relégués quelque part au tréfonds de leur mémoire, ils ne voient pas l'utilité de les sauvegarder et plutôt que de les transmettre aux nouvelles générations pour leur en faire toucher l'importance, ils choisissent de s'en débarrasser. En France les commémorations du 11 novembre ne mobilisent pas grand-monde. Des anciens combattants français de la Grande Guerre recensés et enregistrés, il n'en reste plus un seul pour raviver notre intérêt défaillant. Bien sûr quelques-uns parmi nous se rendent aux commémorations officielles dans leurs villes et villages, d'autres regardent à la télévision le Président de la République fleurir la tombe du soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe, mais pour la très grande majorité des français le 11 novembre est un jour férié qui ne se distingue en rien de tous les autres. Les nouvelles générations ne s'attardent pas sur cet épisode sanglant pourtant étudié en cours d'histoire, très peu abordent le sujet avec leurs parents qui ne sont d'ailleurs guère plus intéressés. Et c'est dommage. Notre histoire nous construit, elle fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui et apporte de nombreuses réponses aux problématiques de notre société moderne si encline à s'indigner de tout et très souvent de rien. Remettre les faits en perspective par le biais de l'histoire permet pourtant de les recentrer sur ce qui importe : faire société et tirer du passé les leçons qui s'imposent.

Rencontrant un couple d'amis anglais dont le bateaux est amarré quai de l'écluse, à Beaucaire, depuis de nombreuses années, je remarquai pour la première fois que lui portait épinglé sur sa veste, côté cœur, une fleur de laine rouge. A y regarder de plus près je vis qu'il s'agissait d'un coquelicot, et ils m'expliquèrent sa signification. En Grande-Bretagne on ne se contente pas de commémorer le jour de l'armistice, un appel est lancé pour récolter des fonds destinés aux familles de tous les soldats et civils morts en servant leur pays pendant la Première Guerre Mondiale, mais aussi aux blessés qui en sont revenus. Et le temps écoulé n'y change rien, la solidarité continue et s'étend à tous ceux qui sont victimes des conflits qui ont suivi. Comme en France, certes, mais l'esprit est différent. Le port du coquelicot (poppy en anglais) trouve son origine dans un très beau poème rédigé par le lieutenant-colonel canadien John McCrae pour les funérailles d'un ami tombé à la terrible bataille d'Ypres, en Belgique. Or il se trouve que le coquelicot fleurissait sur le bord des tranchées et sur les tombes des soldats, un phénomène rapporté dès les guerres napoléoniennes. Si remuer la terre en la creusant accélère la levée des graines en dormance, nul doute que l'abondance du sang versé y contribue également. Fleur fragile et délicate mais néanmoins obstinée, le coquelicot s'ancre dans les sols de souffrance pour honorer la mémoire des soldats qui y reposent... Le port du coquelicot est chaque année un appel aux dons lancé par la Royal British Legion en Grande-Bretagne et dans les pays du Commonwealth, pour soutenir les familles des soldats morts ou blessés au combat. 

Mais il est pour les anglais bien plus que cela. Hommes et femmes portent le "poppy" au revers de leurs vestes avec fierté, reconnaissance et tristesse. Ils honorent tous ces hommes partis pour la Grande Guerre dont tant ne sont jamais revenus. Fierté pour leur courage, reconnaissance pour le don de leurs vies, tristesse quand ils évoquent toutes ces vies abîmées, brisées, et ces villages entiers demeurés sans hommes à la fin de la guerre. Ce couple d'amis était ce matin au marché, avec un autre couple anglais dont le bateau est également amarré depuis quelques mois dans le port de Beaucaire. Elle, ne pouvant les trouver en France, avait réalisé au crochet les poppies qu'ils arboraient tous les quatre. L'émotion faisait vibrer leurs voix tandis qu'ils me parlaient du Poppy's Appeal et de l'importance que revêt pour eux et leurs concitoyens cette période de commémoration qui s'étire chaque année de fin octobre au second dimanche de novembre. Des larmes ont brillé dans leurs yeux comme ils évoquaient tous ces morts dont quasiment chaque famille porte le souvenir... 

Et là je me suis interrogée : pourquoi les français sont-ils si peu intéressés par la commémoration de notre histoire commune ? En France aussi des hommes et des femmes sont morts pendant cette guerre, pour tant d'entre eux fauchés en pleine jeunesse. Si rares sont ceux qui ont regagné leurs domiciles sans en porter les blessures ou les stigmates, cela ne se peut, ne se doit pas oublier. A cet égard il convient de signaler le remarquable travail de recherche de Cyrille Vivarelli, archiviste de notre intercommunalité qui a redonné vie dans son ouvrage, "Ceux de Beaucaire, morts pour la France 1914-1918", aux 231 Beaucairois victimes de la Grande Guerre. D'autres certainement ont comme lui de par la France fait oeuvre de mémoire, laissant ainsi une trace de ces existences brisées pour les générations futures, on ne saurait trop les en remercier. Si l'emblème choisi par la Grande-Bretagne pour les honorer est le coquelicot, il existe en France le bleuet, cette fleur sauvage qui fleurit elle aussi sur les bords des tranchées et sur les tombes. En 1972 je venais d'arriver en France, en Normandie, je me souviens parfaitement combien j'étais intriguée de voir tous ces hommes qui portaient le bleuet avec fierté. J'avais interrogé mon oncle, ancien combattant de la guerre d'Indochine, sur son origine, son histoire, et je n'ai jamais oublié... Mais vous, depuis quand ne l'avez-vous pas revu dans vos villes et villages ? Qui porte encore le bleuet, symbole aujourd'hui des deux guerres qui ont détruit tant de vies ? A contrario du Poppy bien vivace qui rapportait par exemple 49,8 millions d'euros en 2013, le Bleuet n'en rapportait que 1,1 million la même année ! Ces chiffres le confirment, perpétuer la mémoire de celles et ceux qui ont donné leurs vies pour la France n'éveille pas l'intérêt des français. Le bleuet est hélas tombé en désuétude, pendant que la mémoire de leurs descendants sombrait dans l'oubli et l'indifférence.

"In Flanders Fields" - John McCrae

Texte original

In Flanders fields the poppies grow
Between the crosses row on row,
That mark our place ; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.
We are the dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved and now we lie
In Flanders fields.
Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.

Traduction littérale

Dans les champs de Flandre, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l'autre,
Marquent notre place ; et dans le ciel,
Les alouettes, chantant valeureusement encore, sillonnent,
À peine audibles parmi les canons qui tonnent.
Nous, les morts, il y a quelques jours encore,
Nous vivions, goûtions l'aurore, contemplions les couchers de soleil,
Nous aimions et étions aimés ; aujourd'hui, nous voici gisant
Dans les champs de Flandre.
Reprenez notre combat contre l'ennemi :
À vous, de nos mains tremblantes, nous tendons
le flambeau ; faites-le vôtre et portez-le bien haut.
Si vous nous laissez tomber, nous qui mourons,
Nous ne trouverons pas le repos, bien que les coquelicots fleurissent
Dans les champs de Flandre.


Merci à Kevin et Barbara Hancock, ainsi qu'à leurs amis "I love you my dear friends"

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