RENCONTRE AVEC UN PETIT MONSIEUR

Rencontrer Robert Ménard ne vous donne pas de frisson d’anticipation du tout. On en ressort avec à peu près la même émotion qu'éveille un passage obligé au supermarché, celle du travail accompli par pure nécessité. Après un bref entretien avec lui un constat s’impose avec force : l’homme est petit, dans tous les sens du terme, je dirais même étriqué.

Rencontrer Robert Ménard ne vous donne pas du tout le même frisson d’anticipation qu’une rencontre avec Edwy Plenel, par exemple. Pour avoir eu l’opportunité de m’entretenir avec les deux hommes, tous deux journalistes et tous deux personnages médiatiques, je peux les comparer aisément. Leurs livres plaident pour deux visions différentes de la France, et si les deux hommes sont petits par la taille la finesse, l’immense culture et l’ouverture d’esprit qui caractérisent le second le grandissent dès qu’il s’exprime. N’y voyez aucune malice de ma part, mais après un bref entretien avec Robert Ménard un constat s’impose avec force : l’homme est petit, dans tous les sens du terme, je dirais même étriqué. Certes il est intelligent, mais pas plus que la moyenne, et n’a pas la stature des grands hommes politiques. Ceux-là même qu’il vilipende à longueur de temps comme à longueur de page, avec une acidité qui confine à la méchanceté. Il parle comme il écrit, avec des mots simples destinés à des esprits idoines, des éléments de langage formatés qu’il assène avec une remarquable conviction.

A l’entendre conter son enfance dans un quartier aujourd’hui défavorisé de Béziers, non qu’il s’en plaigne au demeurant, on aurait presque la larme à l’œil. Mais quelque chose dans son regard vous garde les yeux secs, une dureté qui affleure sous les bons sentiments volontiers affichés. Rappelons que la Devèze dans les jeunes années de Robert Ménard était certes un quartier populaire, mais que cela n’avait rien de commun avec ce que les biterrois connaissent aujourd’hui. On peut d’ailleurs se demander pourquoi un maire qui y a vécu, et prétend en garder de chaleureux souvenirs, s’en occupe si peu et si mal…

Dans le contexte actuel il lui est facile de brocarder pêle-mêle le chômage, la bien pensance des bobos de gauche et les atermoiements d’une droite à laquelle il reproche ses échecs. Car Robert Ménard met tout le monde dans le même sac, il secoue tout ce fatras hétéroclite et en ressort ce qui l’arrange pour étayer sa démarche. Laquelle est d’une effarante simplicité : diviser les français en deux camps pour que Marine le Pen puisse sauver la France… Et pour cela tout est bon ! Gommer d’un geste les différences notables qui existent entre différentes catégories socio-professionnelles, brandir l’épouvantail de l’immigration, du terrorisme et du « grand remplacement », grossir les problèmes inhérents à chaque ville et mentir. Surtout mentir. Tout en précisant bien qu’il n’est pas Front National et ne fait que lui apporter son soutien. Cela après tout le regarde, mais ce n’est certes pas en agitant un croquemitaine devant leurs yeux qu’il convaincra tous les indécis. Je veux croire que ceux qui feront la démarche primordiale de débattre du programme linéaire et statique de Marine Le Pen se poseront les bonnes questions et résisteront à la tentation du populisme.

Il y a chez Robert Ménard la certitude assez effarante qu’il est né pour sauver la France à lui seul. Deux ans et demi de mandat et le voilà donneur de leçons, soucieux de nous faire tous vivre à l’aune d’une histoire qui devrait rester à sa place, dans le passé. Cet homme n’est pas né à la bonne époque, il a des rêves de grandeur et de conquête que n’ont pas assouvi ses années de reportage et on le sent aussi à l’étroit dans ses fonctions encadrées de premier magistrat de la ville de Béziers que dans son petit costume. Lequel n’a d’ailleurs pas la flamboyance qui devrait aller de pair avec ses ambitions. Dans les arguments qu’il avance pour se justifier il n’y a que la forme, pas de fond, rien qui permette d’engager un vrai débat. Il est facile d’asséner de pseudos vérités en les basant sur des faits inhérents à la diversité de la France sans proposer d’autre solution qu’un rejet pur et simple. En se focalisant sur les drames sans reconnaître l’investissement et les avancées de notre société dont beaucoup sont à mettre au crédit des immigrations successives qu’a connu notre pays. Il est tout aussi aisé de trier ces immigrations à l’aune de la chrétienté en gommant les apports incontestables de ces étrangers quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Notre héritage ne se fonde pas uniquement sur nos traditions chrétiennes, et lorsque Robert Ménard prononce comme s’il le crachait le mot « laïcité » cela fait froid dans le dos.

Tout cela flaire la revanche grotesque d’un homme qui se croit oublié de l’histoire et qui pense que la France lui doit quelque chose… Mais quoi au juste ? De la reconnaissance pour son engagement en tant que reporter ? C’était son choix. Des félicitations pour la création du site web « Boulevard Voltaire », devenu premier média d'extrême-droite ? Là aussi un choix, celui de « réinformer » en faussant les données, faisant des excès du patriotisme le plus populiste une vertu. De l’admiration pour sa gestion municipale ? Tester l’ADN des crottes de chien, lister les enfants prétendument musulmans sur la seule foi de leurs prénoms, hurler au loup pour rejeter les réfugiés, accaparer la renommée historique d’un grand résistant dont Béziers s’honore, accommoder l’histoire de notre pays en la déformant, prendre des mesures anti-démocratiques en voulant créer une milice et mettre en place un référendum qui vont à l’encontre de nos lois républicaines, entailler la laïcité en célébrant une messe dans les arènes et en installant une crèche dans la mairie, faire la chasse aux pauvres… Ces pauvres qu’il prétend défendre au travers de ce livre abject et de son prétendu mouvement citoyen « Oz Ta Droite » qui entend « ancrer la droite dans le camp patriote et le camp patriote dans la droite ». Vaste programme s’il en est qui n’a qu’un but, faire barrage à ce qu’il nomme « les interdits de la gauche », sorte de fourre-tout revanchard sans consistance ancré les deux pieds dans la haine de l’autre.

Quelle leçon peut-on tirer de cette rencontre ? Peut-être celle qu’une leçon de savoir-vivre, donnée avec humour et intelligence à Robert Ménard et Julien Sanchez par la personne qui m’accompagnait, vaut tous les débats stériles. Le petit monsieur est retourné chez lui sans tambours ni trompettes, exactement comme il était venu, et la vie beaucairoise a continué sans lui. Preuve que l’on peut avoir une vision étroite de ce que devrait être la France et pas assez d’envergure pour la faire partager à des habitants bien plus préoccupés de savourer la magie de Noël avec leurs enfants que d’écouter pour la énième fois les mêmes phrases écœurantes de platitude. Et plus encore de les lire ! Au vu du peu de groupies qui s’étaient déplacées on peut raisonnablement se poser la question de l’impact de ce livre sur les soi-disant patriotes. Je me demande d’ailleurs, pardonnez mon côté matérialiste, si la dédicace qui orne la page de garde du pamphlet acquis par mes soins en tant que présidente du Rassemblement Citoyen de Beaucaire acquerra un peu de valeur après la mort de son auteur… Pour l’instant elle n’en a aucune. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.