UNE ARMÉE ? QUELLE ARMÉE ?

Relire hier après-midi L’Armée Des Ombres, de Joseph Kessel, et chercher en vain ce formidable héroïsme dans le monde d’aujourd’hui... Il n’y a plus de grandeur en France, il n’y a que des opportunismes et des compromissions.

Relire hier après-midi L’Armée Des Ombres, de Joseph Kessel, et chercher en vain ce formidable héroïsme dans le monde d’aujourd’hui... Les acteurs de la Résistance contre la peste brune, dont je suis un infime rouage, luttent chaque jour pied à pied pour transmettre et faire perdurer la flamme. Relire cette œuvre magnifique me fait prendre conscience des différences majeures entre ces années de guerre et notre société actuelle, égocentrique, veule, lâche et pétrie de peurs absurdes. Nous nous retrouvons pourtant dans un climat similaire, mais il n’y a plus guère d’hommes et de femmes courageux, prêts à se sacrifier pour garantir un monde juste. Il n’y a plus de grandeur en France, il n’y a que des opportunismes et des compromissions. 

Est-ce sur des valeurs faussées et une vision déformée par le complotisme, la haine et l’envie que se fondera le monde de demain ? Ce n’est tout simplement pas envisageable. Il n’y a qu’une notion qui vaille la peine que nous luttions encore et toujours, celle d’égalité. Parce que l’autre est une part de nous-mêmes, et ce n’est qu’ensemble que nous bâtirons un monde réellement et profondément meilleur. 

A tous ceux qui entendent se montrer consensuels avec l’extrême-droite et qui s’emploient à minimiser les propos et actes racistes, antisémites et discriminatoires de ses séides, il faut sans cesse rappeler qu’on ne discute pas avec cette nébuleuse, on la combat. Sans relâche, sans faiblir, et surtout sans illusions. La bête hideuse et protéiforme existe depuis que le monde est monde, projetant sur l’autre, l’étranger, celui qui ne lui ressemble pas, ses peurs fantasmées et ses frustrations. Pendant que notre société évolue la bête s’adapte et se fond dans le décor avant de revenir en force et de s’engouffrer dans nos failles. Notre système en a tant désormais qu’il nous met en danger permanent d’être asservis. La bête a introduit ses rejetons dans les arcanes du système pour le gangréner, elle se pavane sur les plateaux de télévision et donne des conférences, avec le même orgueil, la même suffisance que ceux qui prétendent la combattre et s’empressent à préparer sa couche comme de bons courtisans. 

Il est de bon ton dans notre société de se prostituer pour grappiller des miettes de célébrité et grimper les échelons. La délation a force de loi, le lynchage virtuel est un passe-temps prisé, l’incompétence énoncée d’un ton docte devient parole d’évangile. Quid de la véracité des faits bruts et des paroles idoines ? Qu’en est-il du courage, de la franchise, du respect et du simple bon sens ? Si vous voulez vous perdre dans les méandres de l’information, allumez la télévision. Gobez les discours indigestes des polémistes en vogue, les analyses politiques et sociétales faussées de spécialistes qui n’en sont pas, la diarrhée verbale d’animateurs qui recrachent leur propre merde, les dérives intellectuelles de philosophes en perdition qui hissent le drapeau tricolore pour exister... 

Pauvre France ! Qu’est-il devenu ton merveilleux peuple jadis capable de tant de bravoure ? Quand l’extrême-droite nauséabonde ose prononcer le mot Résistance dont tu fus a raison si fière, qui se dresse devant elle pour lui faire rendre gorge ? Nous sommes si peu nombreux pour ce travail de titan ! Je veux croire qu’à l’image de celles et ceux qui nous ont montré l’exemple nous saurons nous aussi tisser la toile d’une armée de l’ombre insubmersible qui agira lorsque le temps sera venu. En attendant je ferai rouler ma petite pierre sur le bon chemin, avec chaque jour le souvenir de ces heures glorieuses gravées dans mon cœur et dans ma mémoire.

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