LA BOUE ET LE RIRE

Partir du postulat que l'on ne fait pas forcément ce que l'on devrait faire, remettre en question non pas son combat mais la forme qu'il prend, écouter les avis des uns et des autres, pour finalement en revenir aux fondamentaux de la lutte antiraciste et antifasciste qui ne saurait être que frontale pour être réellement efficace.

Partir du postulat que l'on ne fait pas forcément ce que l'on devrait faire, remettre en question non pas son combat mais la forme qu'il prend, écouter les avis des uns et des autres, pour finalement en revenir aux fondamentaux de la lutte antiraciste et antifasciste qui ne saurait être que frontale pour être réellement efficace. C'est l'exercice auquel je me suis livrée, et voici le fruit de ma réflexion. 

L'essentiel de la lutte antiraciste passe par l'information. Nous la récoltons, nous la disséquons, nous la vérifions, puis seulement nous la diffusons. Mais force est de constater que quelle que soit l'importance de ladite information ou les actions mises en oeuvre, nous pesons de moins en moins dans la balance. On nous renvoie dans les cordes avec l'expression au minimum d'un agacement teinté de lassitude. Pourquoi ?

Nous, associations et militants antiracistes, œuvrons pour le bien de tous en rappelant l'importance du respect de la devise républicaines et des lois afférentes. La liberté, l'égalité et la fraternité, ne sont pas juste des mots gravés sur les frontons des édifices publics de notre pays, ils sont les fondements de notre engagement et motivent toutes nos actions. Il nous est impensable de passer outre lorsque nous assistons à la violation de ce qu'ils représentent, parce que tout simplement nous entendons préserver l'humanité dans ce qu'elle a de meilleur. Il est vrai que notre communication peut parfois sembler brutale, et nous reconnaissons volontiers que c'est parfois le cas, mais il est nécessaire de livrer l'information sans fards pour que le message soit entendu.

Un ami me disait très récemment que notre mode d'expression devrait être la dérision, ou tout au moins une sorte d'humour qui aurait pour avantage de ne brusquer personne. Donner l'information brute, puis échanger avec nos contradicteurs sous une forme d'humour qui mettrait de côté toute agressivité. J'avoue y avoir longuement réfléchi, m'être donné la peine de fouiller dans mes archives sur les réseaux sociaux et mes captures d'écran de quelques échanges mémorables pour faire un état des lieux de cinq années de lutte acharnée contre le racisme et l'extrême-droite. Et je suis à présent en mesure de lui répondre, ainsi qu'à tous ceux qui au fil des années m'ont fait des remarques du même ordre, que cela est impossible. 

Pour deux raisons. La première étant que les militants et sympathisants d'extrême-droite avec lesquels je suis amenée à échanger le plus souvent n'ont pas d'humour. Que vous pratiquiez l'ironie avec légèreté ou causticité, ils réagissent par la négative, en prenant tout au premier degré. Le nœud du problème ? Ils ne pratiquent justement pas la dérision qui est l'art de se moquer de soi-même. Cela je l'ai fait plus d'une fois dans mes échanges avec eux, et je le ferais encore sans hésiter. Mais que vous riiez de vous-même ou de l'information que vous leur livrez ne les adoucit pas pour autant, et souvent cela aggrave d'autant leurs réactions qui deviennent extrêmement agressives et insultantes. Sans qu'ils aient d'ailleurs saisi le sens de votre propos, ce qui amène parfois à douter de leurs capacités de raisonnement à défaut de leurs aptitudes à l'écoute. 

La deuxième c'est qu'il est très compliqué de traiter avec dérision de sujets graves tels que les actes et propos antiracistes et antisémites menant par exemple à des violences, à l'intégrité des lieux ou des personnes visées, voire à des meurtres ou des tueries de masse. Il n'est pas plus aisé de le faire au sujet des réfugiés, de l'immigration dans son ensemble, des violences homophobes qui se multiplient ces dernières années, ou de toutes les formes de discrimination. Dont par exemple la pauvrophobie qui donne lieu à des épanchements ad nauseam sur les réseaux sociaux de la part de bons patriotes qui pointent volontiers du doigt ces salauds de pauvres censés vivre mieux qu'eux grâce aux aides sociales. Un mythe qui a la vie dure... 

Pour être franche, tout cela ne m'amuse pas. Et je sais pertinemment qu'il en va de même pour tous mes camarades engagés dans la lutte antiraciste et antifasciste, que ce soit dans nos villes gérées par l'extrême-droite ou sur l'ensemble du territoire. Mais également en Europe où les nationalistes, les populistes et les mouvances identitaires se sont fortement enracinés ces dix dernières années. Quand vous vous battez quotidiennement contre le spectre du fascisme qui étend ses ramifications dans toutes les couches de notre société, vous ne pouvez pas le faire en riant. Vous tentez la dérision sur des points de moindre importance, ou tout simplement pour vous offrir un bol d'air ! Mais sur le cœur des informations que vous dénichez cela est tout bonnement inenvisageable. C'est une question d'éthique, de respect de notre engagement pour les autres mais aussi pour nous mêmes. Parce que l'on ne peut pas dissocier combat antiraciste et/ou antifasciste, et moralité. Il n'est bien sûr pas question ici de morale chrétienne, encore qu'elle ait sa place dans nos engagements comme toutes les valeurs morales de toutes les religions. Non, il s'agit d'une ligne de conduite personnelle. Ce que nous préconisons nous l'appliquons en premier lieu à nous-mêmes. La base de tout engagement étant de ne jamais rien exiger des autres que ne puisse exiger de soi-même. Et c'est en cela que nous différons profondément des militants nationalistes et identitaires. 

Alors bien sûr on peut choisir de tout prendre avec légèreté, voire même avec dérision, mais ce n'est qu'une attitude qui ne correspond en rien à ce que nous sommes. Et trop en faire dans ce sens serait nier la profondeur de notre engagement. On ne plonge pas les deux mains dans la boue en riant ! Parce que l'on sait que même si l'on fait son possible pour évacuer toute cette boue il en restera toujours quelques traces indélébiles. Et la plus petite tâche contamine ce que vous êtes, corrompt votre esprit et peut vous faire votre âme... D'aucuns diront que cette approche a un petit côté dramatique et même quelque peu théâtral. Et ils auront raison. Mais l'extrême-droite et ses satellites sont un drame en soi. A ce constat fondé sur des années d'expérience de terrain il n'y a rien à ajouter. Dont acte.

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