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Billet de blog 2 déc. 2017

Je ne suis pas une indigène de la république

Je me lance aujourd’hui dans un exercice difficile dont je mesure tous les pièges. Je me lance également dans un texte dont je déteste par avance la posture : la mise au point contrainte et forcée par la tyrannie du jeu médiatique qui désigne à la vindicte publique sans la moindre précaution oratoire

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je me lance aujourd’hui dans un exercice difficile dont je mesure tous les pièges. Je me lance également dans un texte dont je déteste par avance la posture : la mise au point contrainte et forcée par la tyrannie du jeu médiatique qui désigne à la vindicte publique sans la moindre précaution oratoire, la tyrannie d’un monde malade de ces millions d’anonymes que les réseaux sociaux ont dotés du pouvoir de la calomnie et de ses pamphlétaires peu scrupuleux nourris par la haine de tout ce qui interfère avec le maintien de l’ordre dominant. Je sais aussi à quel point ce texte sera disséqué, malaxé, maltraité, et broyé par les adeptes des citations tronquées qui y trouveront confirmation de leurs hypothèses de salon, de leurs soupçons de mon péché de narcissisme ou de mon inconséquence politique. Toutes ces certitudes devraient surtout plaider pour le maintien d’un silence méprisant, mais, le monde étant ce qu’il est, et fatiguée des mensonges permanents, je me risque tout de même à l’exercice.

Je ne suis pas une indigène de la république donc. La proposition reprend les arguties des journaux comme Marianne ou Le Figaro Vox qui adorent relayer ce qu’ils supposent être mes affinités avec le Parti des Indigènes de la République. Elle réfère également à un épisode récent assez symptomatique des dérives de la « gauche » : invitée à débattre d’éducation par le Parti Socialiste du 92, j’apprends qu’un débat interne sur mes soi-disant affiliations aux indigènes de la République mène les organisateurs à me déprogrammer. En cause cette interview récente :

Explications de texte :

S’il faut se livrer à une analyse de texte pour les analphabètes, j’y dis en substance ceci : en 2005, le manifeste des indigènes de la république a posé dans les débats sur l’antiracisme une question déterminante et fort bienvenue : celle du continuum colonial. C’est à ce titre que de multiples organisations et personnalités politiques ont signé le manifeste (la liste est ici). J’y ajoute qu’à mes yeux, l’islamophobie est un racisme à propos duquel, pour le moment, seul le CCIF me semble offrir un arsenal juridique efficace (d’autres associations préférant s’écharper sur le mot « islamophobie » plutôt que sur la réalité de ce qu’il recouvre) ; j’y réitère mon soutien aux organisations antiracistes mobilisant la non-mixité dans la mesure où, militante féministe, j’ai conscience des opportunités de ce type d’espaces de partage des expériences d’oppressions. Il va de soi que ces ateliers non mixtes ne sont nullement un contre-modèle de société indexé sur le différentialisme culturel, mais simplement un instrument temporaire d’élaboration de stratégies d’émancipation lesquelles ont vocation à être ensuite partagées en toute mixité. J’y dis enfin que je n’ai jamais travaillé ni avec, ni auprès des Indigènes de la république (devenus Parti politique entre-temps), que je sais que mes prises de positions leur conviennent rarement (que je m’en fiche) mais que je lis leurs écrits. Crime impardonnable ? Oui, j’ai lu le livre d’Houria Bouteldja, j’ai lu ses textes,  j’ai vu passer les abjects tweets du PIR, leurs slogans de manifestations ou montages photographiques du plus mauvais goût. Mais je ne suis pas du genre à aller frétiller dans les médias comme Thomas Guénolé pour me faire mousser sur le dos d’une femme qui concentre suffisamment de haines pour me faire préférer le silence à un repas de vautours, même si quasiment tout nous sépare, elle et moi, les Indigènes de la république et moi sur le plan politique et stratégique[1]. Mais je l’ai lue car la plupart de ces contempteurs n’ont pas fait cet effort, ou bien se sont contentés de feuilleter rapidement en ponctuant leurs dégoût initial de « hi, ah, voilà je le savais » avant de cracher leurs montages assassins de citations tronquées et décontextualisées. Je l’ai lue comme Ivan Segré l’a lue par exemple, et je me suis parfaitement bien retrouvée dans sa critique vigoureuse (ceux qui scrutent mes comptes de réseaux sociaux devraient le savoir), ainsi que dans la critique antiraciste et féministe du livre. Donc non, je ne suis pas une indigène de la république.

Reconnaissons toutefois que, sur le plan théorique, ils nous lancent quelques perches en s’inscrivant dans le courant de la pensée dite « décoloniale », courant qui non seulement déconstruit l’histoire de la domination occidentale, interroge les catégories par lesquelles elle s’est perpétuée et propose d’autres modèles épistémiques comme alternatives. On peut discuter et critiquer mille aspects de ce courant de pensée, c’est d’ailleurs ce qui est fait partout dans le monde, dans des universités où exercent des chercheurs qui en ont fait leur spécialité ; la France traîne des pieds car nous avons le secret des résistances aux propositions scientifiques et théoriques qui nous viennent d’ailleurs ; je ne sais pas s’il faut le déplorer mais je sais que ces débats m’intéressent et me nourrissent, je ne crois pas qu’il y ait là quoi que ce soit de condamnable.

En revanche, l’articulation entre la pensée théorique et la stratégie politique me semble soulever d’autres questions autrement plus graves.  Dans le PIR, la transformation volontaire de leurs longs textes théoriques en slogans, tweets, ou formules assassines, rencontre un contexte politique explosif, brûlant, délétère, tellement troublé par des confusions généralisées qu’il n’est pas pardonnable de ne pas se soucier de ce que leurs écrits font à celles et ceux qui les reçoivent sans préparation. Or le PIR est devenu en 2010 un parti politique, et, à ce titre, ne peut se réfugier dans le seul argument théorique tout en fabriquant des outils politiques. Il n’est pas pardonnable d’ignorer que l’on produit antisémitisme ou homophobie quand ces deux haines continuent de tuer. Et pour moi qui suis pédagogue d’abord et avant tout, les enjeux de transmission et d’appropriations sont tels que s’en désintéresser est une très grave erreur.

Pour autant, dire je ne suis pas une indigène de la République, c’est aussi dire cela : je suis une femme blanche parisienne et privilégiée dans une France où le racisme reste une coordonnée structurelle : je le sais, je le vois, mais je ne l’éprouverai jamais autrement que comme spectatrice. Il n’est pas non plus possible de faire abstraction de cette réalité-là. Je sais bien que du côté des confiscateurs du printemps et de la République on se gausse de ces engagements ou de ces analyses, préférant nous renvoyer à notre culpabilité coloniale, pardon, à notre « ethnomasochisme repentant » et à notre dévotion aux nouveaux « damnés de la terre », quand ce n’est pas notre complicité criminelle avec l’islamisme. Mais c’est pourtant cela qui fait que la symétrie entre le PIR et l’extrême-droite n’est pas recevable non plus, car elle nie la réalité des discriminations raciales qui pourrissent notre monde et la possibilité d’une organisation par les victimes elles-mêmes contre les oppressions qu’elles subissent, ce que raconte aussi Houria Bouteldja dans son livre quand elle y livre quelques bribes de souvenirs. « Fusiller Bouteldja » apaisera sans doute les paresseux qui ne veulent pas entendre que la priorité est ailleurs et que le fait d’avoir laissé le PIR devenir l’alpha et l'omega du positionnement de la gauche sur les racismes est l’un des pires symptômes de notre lâcheté collective face à l’urgence : prendre à bras le corps la lutte contre toutes les discriminations en acceptant d’entendre et d’accorder crédit à celles et ceux qui les subissent avant tout, et en restant vigilants sur l’égalité de traitement contre tous les racismes qui pourrissent depuis trop longtemps notre monde malade.

[1] Mes écrits sont publics, ainsi que mes interventions ; j’en profite pour le signaler aux journalistes qui peuvent me lire ou m’écouter avant de raconter n’importe quoi.

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