Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

21 Billets

7 Éditions

Billet de blog 6 mars 2017

Le journal de France 2 caution du complotisme ?

Dix enseignantes et enseignants interpellent la rédaction de France 2 à propos des récentes dérives complotistes d'un journaliste face à François Fillon.

Laurence De Cock
Professeure d'histoire-géographie
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

                                                                                             Michel Field

                                                                                             Directeur exécutif de l'information

                                                                                             France Télévision

Lundi 6 mars 2017

Objet : édition de 20 h du journal de France 2 / dimanche 5 mars / caution au complotisme

Monsieur,

            Enseignant-es, nous avons regardé l'interview de François Fillon par Laurent Delahousse , dimanche 5 mars lors de l'édition de 20 h. Nous tenons à vous faire part de notre inquiétude quant aux manquements à la déontologie dont ce journaliste a fait preuve et leurs conséquences sur notre travail auprès des jeunes.

            Une des difficultés de notre métier est de donner aux élèves les outils pour identifier et déconstruire les scénarios complotistes afin qu'ils prennent leurs distances avec. Nous attendons du service public de l'audiovisuel qu'il nous aide dans cette démarche, et au moins qu'il ne renforce pas l'état d'esprit qui aboutit à ces thèses. C'est pourtant ce qu'a fait ce journaliste dans cet entretien.

            Ainsi, une question posée par Laurent Delahousse cautionne-t-elle la vision complotiste de « l'affaire Fillon » que le candidat Les Républicains entretient. Sans aucun recul critique, le journaliste demande : « Avez-vous une idée de qui a orchestré tout cela? ». Que François Fillon préfère nourrir l'idée d'une conspiration contre lui plutôt que de présenter les preuves éventuelles du travail effectif de sa femme et de ses enfants est à la limite compréhensible – à défaut d'être très convaincant. Mais qu'un journaliste, tenu à une déontologie encore plus stricte quand il fait partie du service public, entretienne auprès du public par la formulation même des questions qu'il pose l'idée que le travail de la justice, quand il concerne des responsables politiques, serait orchestré par un esprit malin travaillant dans l'ombre, voilà qui est inacceptable.

            De la même façon, François Fillon a affirmé que des chaînes télévisées avaient annoncé mercredi 1er mars le suicide de sa femme. Le journaliste ne lui a pas demandé de références précises, ne l'a pas relancé sur le sujet, cautionnant par son silence une nouvelle thèse complotiste dont la caractère mensonger a depuis été prouvé.

            Ainsi donc le service public d'information a-t-il cautionné ce dimanche soir une vision conspirationniste de la justice, des médias et de la politique. Comment, dans ces conditions, exiger de nos élèves qu'ils et elles adoptent un recul critique face aux théories du complot qui peuvent les séduire ? Notre expérience le montre : ces théories séduisent notamment des jeunes qui sont curieux de notre monde, se posent des questions, ne trouvent pas toutes les réponses satisfaisantes à l'école et les cherchent dans des médias présentant des visions complotistes de l'histoire, de l'économie, de la politique ou de la justice. L'édition de 20 h de dimanche soir a alimenté ces fantasmes.

            Nous vous interpellons donc afin que vous interveniez rapidement. Nous ne cherchons pas de chasse aux sorcières, mais M. Delahousse doit être mis face à ses responsabilités, et averti clairement sur les conséquences de son manquement à la déontologie. Une prochaine édition du 20 heures doit par ailleurs amener un correctif à ces cautions au complotisme, et permettre  de présenter des excuses, d'alerter sur la force séductrice du conspirationnisme et de rappeler que les questions d'un journaliste reposent sur une vision subjective sur laquelle Laurent Delahousse n'a eu aucun recul critique.

            D'une façon générale, nous pensons et nous enseignons à nos élèves que la déontologie journalistique inclut la présomption d'innocence et le respect de la personne interrogée ; mais aussi la confrontation des points de vue et l'esprit critique. En renonçant à ces deux dernières règles et en alimentant les thèses complotistes, les journalistes doivent assumer qu'ils transgressent les règles que nos élèves pensent respectées – et que nous leur demandons de respecter. Pourquoi des journalistes devraient-il être au-dessus de la déontologie ?

            En espérant que vous comprendrez notre inquiétude et saurez y répondre rapidement et efficacement, nous vous prions d'agréer, Monsieur, l'expression de nos salutations distinguées,

Vincent Casanova, Grégory Chambat, Laurence De Cock, Hayat El Kaaouachi, Anaïs Flores, Éric Fournier, Fanny Layani, Florine Leplâtre, Jérôme Martin, Servane Marzin,

                                                                                             enseignantes et enseignants.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des historiens démontent les thèses révisionnistes relayées par «Le Figaro»
La publication dans un hors-série du « Figaro » d’un entretien-fleuve avec l’essayiste d’extrême droite Pío Moa, pour qui les gauches sont entièrement responsables du déclenchement de la guerre civile en Espagne en 1936, suscite l’indignation de nombreux historiens. Retour sur une entreprise de « falsification ».
par Ludovic Lamant
Journal — Écologie
Incendies en Gironde : « C’est loin d’être fini »
Dans le sud de la Gironde, le deuxième mégafeu de cet été caniculaire est fixé mais pas éteint. Habitants évacués, élus et pompiers, qui craignent une nouvelle réplique, pointent du doigt les pyromanes avant le dérèglement climatique, qui a pourtant transformé la forêt des Landes en « grille-pain ».
par Sarah Brethes
Journal
Des avocates et journalistes proches de Julian Asssange poursuivent la CIA
Deux journalistes et deux avocates ont déposé plainte contre l’agence de renseignement américaine et son ancien directeur, Michael Pompeo. Ils font partie des multiples proches du fondateur de WikiLeaks lui ayant rendu visite dans son refuge de l’ambassade équatorienne de Londres alors qu’il était la cible d’une vaste opération d’espionnage.
par Jérôme Hourdeaux
Journal — Migrations
Des femmes et des enfants exilés condamnés à rester dans la rue à Bagnolet
Une vingtaine de femmes exilées, et autant d’enfants, survivaient dans la rue à Bagnolet depuis le 4 août pour revendiquer leur droit à un hébergement. Saisi par un avocat et une association, le tribunal administratif de Montreuil a rejeté leur requête ce mardi 16 août.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·e·s, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis
Billet de blog
Réflexions sur le manque (1) : De la rareté sur mesure
Pour que l’exigence de qualité et de singularité de l’individu contemporain puisse être conciliée avec ses appropriations massives, il faut que soit introduit un niveau de difficulté supplémentaire. La résistance nourrit et relance l’intérêt porté au processus global. Pour tirer le meilleur parti de ces mécanismes psycho-comportementaux, nos sociétés "gamifiées" créent de la rareté sur mesure.
par clemence.kerdaffrec@gmail.com
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart