Les enseignants touchés au cœur de leur dignité professionnelle

La décision d'attribuer une note aléatoire au baccalauréat a suscité des alliances inédites et imprévues entre enseignants atteints dans leur dignité professionnelle.

L’heure n’est pas au bilan du dernier mouvement social, encore en cours, et dont les traces laissées sont pour l’heure impossible à anticiper. Une chose est certaine toutefois, il se passe quelque chose  dans le « monde enseignant » comme on dit, qui n’a rien à voir avec l’immense campagne de calomnies véhiculées par les porte-paroles de la communication ministérielle. Des éditorialistes soudainement pris aux tripes par les questions scolaires aux émissaires gouvernementaux balancés avec deux fiches bristols d’éléments de langages sur les plateaux, on présente les professeurs mobilisés comme hirsutes, le couteau entre les dents, radicalisés, mangeurs d’enfants et sans aucune déontologie professionnelle.

Comme d’habitude ce beau petit monde brasse pourcentages anxiogènes, expertises hâtives et micro-trottoirs bidouillés pour convaincre l’audimat que leurs enfants sont aux mains d’une minorité de dangereux irresponsables fainéants et animés par la soif du chaos. A dire vrai, tout cela n’est pas très original. Voilà pas mal de temps que les enseignants subissent des critiques publiques arrimées à leurs supposés privilèges de fonctionnaires. On connaît bien la mécanique : tout le monde transportant ses souvenirs d’écoliers sur le dos, et beaucoup fréquentant encore l’école par l’intermédiaire de leurs enfants, il n’en faut souvent pas davantage pour s’auto-déclarer comme expert de la question scolaire. Si l’on ajoute à cela la dramaturgie annuelle du baccalauréat, on comprend dès lors qu’avec une menace de grève sur les examens, tout était prêt pour l’éclosion d’une tragédie bouleversante de fin d’année sur fond de prise d’otages et de chasse aux criminels. Le scénario se tenait : une poignée d’irréductibles tiendrait jusqu’au bout de ses promesses, on montrerait quelques visages angoissés de lycéens et de parents le jour des résultats, et on jouerait de la corde « casseurs » contre « républicains » pour marginaliser les fâcheux, les punir un bon coup, et partir en vacances l’esprit tranquille l’opinion dans la poche. Mais voilà, il s’est passé quelque chose, disais-je, d’inattendu, un couac dans le montage.

Dans cette immense entreprise de disqualification généralisée du métier enseignant, ces derniers tentent de maintenir le peu qu’on leur laisse de dignité professionnelle. Difficile de se raccrocher à quelque-chose : ni le salaire, ni les conditions d’enseignement dans l’école publique ne permettent d’attirer le chaland ou de se réveiller chaque matin, l’entrain chevillé au corps. Non, c’est autre-chose qui fait tenir : c’est le peu qu’il reste de conviction d’utilité sociale : ce qui fait dire « ça sert un peu quelque-part et pour quelques-uns ». C’est minime, souvent microscopique, et, surtout, c’est un objet de dissensus interne au corps enseignant tant tous ne partagent pas la même définition de cette utilité. J’irais presque jusqu’à dire que c’est la question qui divise le plus entre celles et ceux prônant la transformation sociale radicale par l’éducation, les autres qui préfèrent accompagner les réformes quelles qu’elles soient car « il est toujours possible d’en faire quelque-chose de l’intérieur », d’autres encore érigeant le tri et la sélection comme la perpétuation d’un ordre social intangible… Bref, une gamme de convictions et d’engagements qui clivent, fatiguent parfois, mais toujours mobilisent car il en va du sentiment de puissance, au sens politique du terme, à savoir de la conviction que le travail effectué sert une cause.

Ce n’est pas rien, c’est même tout. Car lorsque cette certitude s’évanouit, on crève. Et aujourd’hui, faut-il le rappeler, dans l’école de la République, comme à France-Télécom ou à la Poste, certains se tuent.

Il est très curieux que nos responsables n’aient pas mesuré à quel point le baccalauréat incarne une part de cette utilité sociale, raison pour laquelle on ne peut pas y toucher sans quelques précautions, sauf à vouloir détruire plus avant la profession. Ce n’est pas tant le caractère sacré ou rituel qui coince (même si ça joue) que sa nature encore inédite d’examen national basé sur l’anonymat des copies donc sur un très beau présupposé : tous les élèves de la République sont nos élèves. Dit autrement, le baccalauréat est le moment ultime où les élèves d’un professeur sont confiés à un autre, dans la conviction absolue qu’ils seront traités aussi équitablement que lui-même traitera ceux qu’on lui confie. C’est un sentiment très fort et très noble car il repose sur la confiance aveugle dans l’éthique d’un corps de métier. Et c’est là que réside l’éthique professionnelle de l’enseignant.

Ainsi, le déposséder de cette prérogative en rendant possible la mise d’une note aléatoire (livret scolaire, moyenne annuelle etc.) c’est l’attaquer dans sa chair en brisant ce contrat tacite entre collègues. On ne s’étonnera pas que cela ait produit l’inverse de ce qui était visé. Ce sont en effet les alliances entre grévistes et non-grévistes le jour des jurys qui l’ont emporté car il en allait d’une riposte collective contre une dépossession du peu qu’il reste de puissance. Des alliances inédites, il faut le dire, entre discrets et pontifiants, entre jeunes et moins jeunes, entre syndiqués et rétifs aux syndicats… Bref, une belle recomposition autour de l’idée d’un métier abîmé par les coups extérieurs et dont je doute que l’appât salarial, dans les tiroirs de la rentrée prochaine, suffise à apaiser les blessures.

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