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Billet de blog 9 déc. 2017

Quand Jeanne d’Arc convulse en Andalousie

Dans un collège des Alpes-Maritimes, une professeure de musique a fait chanter à ses élèves un chant arabo-andalou et déclenché une vague d’insultes et menaces sur les réseaux sociaux à la suite de réactions de parents dont l’une des photos de profil ci-dessous montre l’étendue du désastre.

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Tant d’affaires au quotidien qui toujours se ressemblent au point de devoir se contenter de les relayer sans plus de commentaire qu’un smiley désarmé qui ne dira pas grand-chose de la honte chevillée au corps, devenue ce désagréable compagnon de route depuis des mois. Voici donc la dernière en attendant celle de demain : dans un collège des Alpes-Maritimes, une professeure de musique a fait chanter à ses élèves un chant arabo-andalou et déclenché une vague d’insultes et menaces sur les réseaux sociaux à la suite de réactions de parents ( !) dont l’une des photos de profil (effigie de Marion Maréchal Le Pen) ci-dessous montre l’étendue du désastre.

Cette "Jeanne d’Arc" appelle à la "résistance républicaine" donc, et ce parce que des enfants de 12 ans ont été amenés à découvrir un chant arabo-andalou magnifique (je remercie au passage la collègue de me l’avoir fait découvrir) que vous pouvez écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=OkpQVOwIJ_M

Le chant est un poème du XIIème siècle assez célèbre relevant du mouachah, forme typique inventée en Andalousie ; ce sont des chants d’amour comme en témoigne la traduction mise à disposition pour les élèves.

C’est peut-être cela que notre clone de Marion Maréchal le Pen n’a pas supporté : que l’enseignante plaide à sa manière pour la paix et donne à voir les multiples héritages de la société qui est la nôtre. Mais voilà, même ce qui pouvait apparaître hier comme de la pensée mièvre : celle d’une simple curiosité à l’égard d’une diversité culturelle, devient dans ce pays inaudible. Jeanne d’Arc a encore entendu des voix en se trouvant nez à nez avec de l’écriture arabe ; elle a sans doute entendu les cris de haine de Daesh lui demandant de protéger ses enfants, alors elle a twitté pour réveiller l’armée des haineux qui n’attendent qu’un soupçon d’islam pour mettre en branle leur meute de dégénéré.e.s. On aimerait rire devant le grotesque de la chose et devant la bêtise crasse de celles et ceux qui se ridiculisent à tout confondre, mais voilà, ça marche, et les conséquences sont tout de suite moins drôles.

Je ne sais pas jusqu’à quand nous allons continuer à supporter cette méfiance spontanée vis-à-vis de tout ce qui rappelle la légitimité de la langue arabe et de la religion musulmane dans ce pays et ailleurs. Les responsables politiques qui ont fait de cette peur le fond de leur commerce électoral en portent une très lourde responsabilité : crises d’apoplexie face à l’enseignement de l’arabe, évanouissements collectifs devant des cantines réclamant des repas de substitution végétariens pour les enfants, traque compulsive de toute présence de l’immigration et de l’histoire de l’islam dans les programmes scolaires, tout y passe… La paranoïa est largement plus étendue que les obsessions du Front National auxquelles nous sommes malheureusement habitué.e.s, et, désormais, élèves et enseignant.e.s sont devenu.e.s la cible de suspicions, harcèlements, attaques permanentes dont le fond rance et raciste devrait tou.te.s nous alerter.

Je voudrais saluer ici le travail de cette collègue, appeler tou.te.s les autres à ne rien lâcher face à ce qu’on nous présente comme un enjeu de sauvegarde de la civilisation. Que nos enfants continuent de chanter à tue-tête des chants arabo-andalous, qu’ils se trémoussent le derrière sur du Raï et que l’on renvoie ces néo-croisés à leur inculture et à leurs bassesses. L’Éducation nationale doit très rapidement se doter de pare-feux contre ces porte-paroles de haine, et je ne trouve pas qu’elle en prenne vraiment le chemin.

La journée du 9 décembre étant celle de la laïcité, c’est peut-être l’occasion de rappeler que ce principe républicain n’autorise ni instrumentalisation ni détournement à des fins de stigmatisation d’une catégorie de population. Que notre Jeanne d’Arc en herbe se réclame de la défense de principes républicains devrait interroger celles et ceux qui se proclament garants de la laïcité scolaire mais n’hésitent pas à souffler sur les braises de l’islamophobie rampante. L’occasion de rappeler enfin que l’école a vocation à ouvrir sur le monde et que l’éducation artistique en est l’un des tremplins les plus pertinents.

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