L’école mérite mieux que nos souvenirs adultes de pages jaunies

A l'attention de Johann Chapoutot. Je viens de lire ta tribune en hommage aux enseignants publiée dans Libération. Je ne peux qu’acquiescer sur l’intention : le métier est beau et laisse des milliers d’anonymes dans les limbes de l’oubli  ; on peut y penser avec tendresse et reconnaissance, il faut le faire, et tu le fais plutôt bien, à travers ton regard de jeune père, et d’ancien enfant.

Cher Johann,

 Je viens de lire ta tribune en hommage aux enseignants dans Libération. Je ne peux qu’acquiescer sur l’intention : le métier est beau et laisse des milliers d’anonymes dans les limbes de l’oubli  ; on peut y penser avec tendresse et reconnaissance, il faut le faire, et tu le fais plutôt bien, à travers ton regard de jeune père, et d’ancien enfant.

Ce n’est d’ailleurs pas l’un des moindres paradoxes que ce décalage entre une certaine maltraitance in situ de la profession, et sa survivance quasi rédemptrice dans les souvenirs de celles et ceux qui doivent à l’école leur ascension sociale, ou qui se racontent cette histoire, peu importe au fond. Maltraitance politique d’abord, qui se poursuit inexorablement par des transformations incontrôlées du métier, profondes, aussi matérielles qu’existentielles , et subies comme des injonctions à faire autrement un métier dont ils maîtrisent de moins en moins le substrat puisque dépossédés du droit à la formation. Maltraitance sociale également car il ne t’aura pas échappé que cette admiration rétroactive est inversement proportionnelle aux effets de dominations internes au champ éducatif, si l’on admet qu’il y en ait un, de la Maternelle à l’Université, ce que je veux croire, passionnément.

Je le crois car j’en suis aussi, dedans-dehors, dans les classes et dans les laboratoires de la recherche, dans cette interface ( pas toujours) inconfortable permettant de mesurer notamment la distance à l’objet qui opère chez celles et ceux qui n’en sont plus depuis longtemps, même si je sais à quel point confier son enfant à l’école stimule bien des réminiscences. Et c’est à cet endroit Johann, que je souhaiterais batailler autrement que par une concurrence de souvenirs.

Ce texte est l’occasion de faire part de ta trajectoire sociale : enfant d’origine modeste, séduit ou fasciné par la fonction « oratoire », quasi pastorale de tes enseignants, auxquels tu dois d’être ce que tu es devenu : brillant historien du nazisme, Professeur à l’université. La méritocratie républicaine a pleinement joué son rôle, c’est beau – sincèrement - et c’est donc possible, comme tu as raison de le rappeler, bien que la statistique souvent désenchanteresse, claironne à la façon d’un couperet et nous rappelle à l’ordre des choses : c’est surtout exceptionnel.

Bien-sûr moult ouvrages autobiographiques tendraient à nous faire croire le contraire, les rayonnages de librairies débordent au pire de regrets dégoulinants, au mieux de résurgences émues, mais tout cela, à l’échelle de l’ensemble des chérubins quotidiennement réunis par l’école, continuera, à jamais, à ne pas peser plus que l’indice microscopique d’une infime possibilité.

Or il est compliqué de ne faire parler que les indices. Surtout lorsque la criante réalité de millions d’enfants non touchés par la grâce méritocratique se rappelle à nous, dans les effroyables listes de demandeurs d’emplois, dans les chiffres des « décrocheurs » (comme on dit) que j’appellerais plus volontiers les « décrochés » (aussi brutalement que des wagons trop encombrants), ou encore dans la statistique implacable et homogène des grandes écoles. L’une des violences, et pas des moindres, exercée par la mythologie méritocratique est que l’existence indiciaire de sa possibilité conforte les exclus dans leur conviction d’impuissance.

Quel est l’enseignant qui n’a pas entendu un enfant hurler l' incompréhension de son échec à la face du monde ? Je ne suis pas certaine que la messe, en latin ou en une autre langue, puisse y changer quoi que ce soit, sauf à le rabattre vers la piste de la prière si tu me permets cette boutade. En attendant, il existe des milliers de Mme Chauvin qui bataillent quotidiennement pour conjurer le sort scellé à la naissance, ou à l’arrivée dans ce pays, d’une immense majorité d’enfants. Je précise que la plupart se foutent de la légion d’honneur mais ne cracheraient pas sur la reconnaissance de leur expertise. Mais le caractère émancipateur des savoirs que tu rappelles à juste titre ne peut être brandi comme un slogan, encore moins quand il s’adosse à un rétroviseur, sauf à se résoudre à la pensée magique, ce qui est un choix respectable pour soi certes mais peu utile pour panser les dominations.

Je comprends le louable désir de réaffirmer le rôle de l’école dans la transmission des savoirs et d'une culture "humaniste", mais rappeler cela aujourd’hui, c’est aussi se mouler dans les catégories d’entendement colportées par les adversaires réels de la démocratisation, ceux qui salissent le principe d’égalité en lui adjoignant l’affreux suffixe permettant de fustiger l’ « égalitarisme », au nom de la méritocratie républicaine dont ils ont fait un instrument de sélection naturelle ; les mêmes aussi qui disqualifient le « pédagogisme » et appellent à boycotter la sociologie. Je me doute que ce n’est pas ton cas. Je veux croire et suis convaincue qu’il y a dans tes paroles la marque d’un trouble sincère ; mais l’école mérite mieux que nos souvenirs de pages jaunies et le travail doit être mené pour inventer une autre école qui ne soit pas celle d’hier, et qui ne capitule en rien, ni sur sa mission démocratique ni sur sa finalité émancipatrice.

 

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