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Billet de blog 26 sept. 2019

Silence, on meurt

« Solaire » … De tous les mots prononcés en hommage à Christine Renon, directrice d’école à Pantin, c’est celui qui me reste.

Laurence De Cock
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 « Elle était solaire, c’est ce qu’un ami qui la connaissait m’a dit ». Ce soir, dans la cour de l’école Méhul, là où Christine Renon s’est suicidée ce week-end, on se chuchote entre nous ce que l’on sait d’elle. Personnellement je ne savais rien du tout. Mais « solaire » on ne peut pas l’inventer. Et alors la question qui vrille l’estomac plus encore que le dégout est assez évidente : Qu’est-ce qui est suffisamment puissant et froid pour parvenir à éteindre le soleil ?

Ce ne sont certainement pas les quelques centaines de parents et d’enfants aux yeux rougis qui se tenaient là , aux visages "qui ne réalisent pas", encore hébétés par la nouvelle ; pas non plus les dignes collègues, enseignantes, enseignants, s’excusant platement d’avoir dû improviser cet hommage dans l’urgence. Celles et ceux-là, on le sent, on les connaît, ont toujours soufflé sur les braises du désir de bien faire, forcément. Ils ont fait tenir au contraire.

Qui donc alors ?

La réponse tient dans la si digne lettre envoyée préalablement à ses collègues ; la lettre d'une  « directrice épuisée ». C’est ainsi qu’elle la signe, et surtout qu’elle signale.

La réponse tient en une phrase : « Je remercie l’institution de ne pas salir mon nom ».

J’ai cheminé toute la journée avec ces mots. Ce sont eux qui m’ont poussée à aller rendre hommage à une femme dont je n’avais jamais entendu parler. Parce que nous partageons cette curieuse chose : une commune institution. 

Le soleil aurait donc suffoqué sous les coups des salisseurs. Quelle pire souillure en effet que ces fins de non-recevoir aux requêtes, que ces réponses à peine polies renforçant le sentiment d' invisibilité de celles et ceux qui, malgré tout, les attendent, car elles leur sont vitales ; que cette imperméabilité à l'humain de notre institution ?

Devant cette école ce soir, on sent bien que notre colère latente est nourrie par une angoisse immense : qui sera le/la prochain.e ? Devant moi un jeune homme couvre ses oreilles pour ne pas entendre la lecture finale de la lettre. Il suffoque sous les sanglots au point de préférer s’accroupir. Á moins qu’il ne soit tombé. Ce sera peut-être lui, ou toi, ou moi.

Car il est certain que ceux qui ont le pouvoir de salir et d’éteindre le soleil ne s’arrêteront pas en chemin. Ils sévissent bien au-delà des écoles et attaquent tout ce qui subsiste encore d’esprit public. Ringardiser les métiers non soumis à la quête de rentabilité est leur sport favori.

Et dans le geste désespéré d’une femme qui est à la fois elle-même, seule et nous tou.te.s en même temps , réside cette certitude que personne n’est épargné par ce fatal basculement. Se tuer sur son lieu de travail, jeter sa mort à la face de l’institution, ce n’est pas rien. Ce n’est certainement pas comme commencent à le distiller certains médias le produit de « fortes lésions personnelles et sentimentales » (la palme revient à 20minutes.fr). C’est « le choix du lieu de ma fin de vie » comme l’écrit encore Christine Renon. Et donc à défaut d’autre choix comme le travail juste, et parce que l’institution l’en prive, il reste le choix « du lieu de ma fin de vie ».

Je comprends que l’on puisse se boucher les oreilles à la lecture de ces mots crus, mais on ne va pas pouvoir longtemps continuer à fermer les yeux.

Aussi, en guise de premier et dernier toast, pour toi, directrice solaire et épuisée, je re-jette tes maux à la mer et prie l'institution d'immortaliser ton nom. 

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