L'affaire Frédéric Mitterrand ou la difficile dialectique du populisme

«L’affaire Frédéric Mitterrand» ne se résume ni à un débat sur la moralité publique – un ministre peut-il le rester dès lors qu’il a raconté ouvertement avoir pratiqué le tourisme sexuel? – ni même au bon coup politique qu’il y aurait à jouer contre un symbole clinquant de « l’ouverture » sarkozienne.

«L’affaire Frédéric Mitterrand» ne se résume ni à un débat sur la moralité publique – un ministre peut-il le rester dès lors qu’il a raconté ouvertement avoir pratiqué le tourisme sexuel? – ni même au bon coup politique qu’il y aurait à jouer contre un symbole clinquant de « l’ouverture » sarkozienne. Elle laisse, plus profondément, apparaître ce qui sera l’un des enjeux majeurs de l’élection de 2012 : l’usage, bon ou mauvais, du populisme à des fins électorales.

Le fait que ce soit Marine Le Pen qui ait tiré la première sur l’ambulance mitterrandienne – Frédéric Mitterrand ayant inconsidérément ouvert la Boîte de Pandore à l’occasion de sa déclaration de soutien à Roman Polanski – est le meilleur signe que la campagne de 2012 est d’ores et déjà lancée quoi qu’en disent ses protagonistes possibles ou probables. Le tropisme populiste de la future candidate du Front national ne surprend pas. On y est habitué.

Que le porte-parole du Parti socialiste, Benoît Hamon, lui emboîte le pas est apparemment plus difficile à comprendre même si le ressentiment à l’égard du porteur d’un nom sacré du socialisme français est palpable au PS depuis sa nomination au ministère de la culture. Cette prise de position est plus difficile à comprendre surtout parce que la charge est personnelle et pas seulement politique, ce qui n’est a priori pas dans les habitudes de Benoît Hamon.

Pourtant, ces deux attaques ne sont pas de même nature. Sous l’apparence d’une chasse à l’homme, elles révèlent un rapport différent au populisme. Celui du Front national est classique : c’est la protestation d’un peuple imaginaire contre une élite corrompue et décadente. Celui dont les socialistes ont besoin pour espérer gagner à nouveau les élections nationales est d’un autre ordre : il s’agit de redonner au projet de la gauche de gouvernement un contenu populaire en ne laissant pas le libéralisme culturel (celui des mœurs et des « nouveaux » droits individuels) prendre systématiquement le pas.

Le populisme ne saurait en effet se résumer à sa définition péjorative même si c’est celle qui est utilisée en France. Il n’est pas seulement cette dérive politique dangereuse pour la démocratie. Il existe un populisme positif, celui considère le « peuple » comme la référence indispensable et ultime, en démocratie, et plus encore à gauche – la gauche sans le peuple, ce n’est pas la gauche. Le Parti socialiste, comme nombre de ses homologues européens, a ainsi perdu, ces dernières années, ce que l’on pourrait appeler le « sens » du peuple – à la fois sa direction et sa signification.

Or, c’est précisément ce « sens du peuple » que le PS (comme les écologistes d’ailleurs) devra retrouver pour espérer reconquérir le pouvoir d’Etat. Ce qui doit le conduire à un effort de dialectisation du populisme lui-même – c’est le sens qu’il faut donner à la « sortie » de Benoît Hamon contre Frédéric Mitterrand – même si l’usage politique du clivage élite/peuple est délicat. Il n’est plus désormais réductible à la lutte des classes comme ce fût longtemps le cas, et utilement, pour la gauche. Le fractionnement du salariat dans le capitalisme contemporain et la difficulté même de lire, tant du point de vue individuel que des institutions, ce que les marxistes appelaient les « situations de classe » ont rendu la mise en scène politique des antagonismes économiques et sociaux difficile alors même qu’ils continuent d’apparaître crûment. Le succès du discours sarkoziste sur la « valeur travail », par exemple, pendant la campagne présidentielle de 2007 a montré l’ampleur de la confusion qui règne aujourd’hui de ce point de vue.

C’est pourquoi tout le poids des oppositions sociales mises en jeu par le populisme porte sur les valeurs elles-mêmes, sur les déterminants anthropologiques et moraux du modèle de société. Or dans ce domaine, les frontières sont floues et la manipulation aisée.

Ainsi le libéralisme culturel revendiqué désormais par la gauche comme un élément incontournable de son socle de valeurs peut-il facilement être l’objet d’une condamnation au nom de ses dévoiements. C’est exactement ce qui se produit dans la mise en rapport implicite entre liberté sexuelle ou homosexualité d’une part et pédophilie de l’autre. On l’a vu au travers des accusations lancées récemment contre Daniel Cohn-Bendit par François Bayrou et aujourd’hui contre Frédéric Mitterrand par Marine Le Pen. Le registre de ces attaques est précisément celui du populisme : le peuple pur et vertueux ne peut ni ne doit se reconnaître dans les turpitudes inévitables d’une élite trop tolérante.

La gauche ne pourra faire l’économie d’un questionnement approfondi de son rapport aux valeurs « populaires » dans ce domaine des questions dites de société ; justement parce qu’elle a tout misé, depuis de nombreuses années, sur des formes d’émancipation essentiellement culturelles ou morales pour les individus – plus de droits et de libertés, plus de tolérance et de diversité – faute de projet économique et social.

On voit combien le PS et les Verts ont de chemin à parcourir en la matière ! Même si, l’épisode que l’on vient de vivre le démontre, l’ouverture sarkozienne, essentiellement pratiquée envers une « gauche » culturelle et élitiste assumée (la gauche « Carla Bruni »), risque de poser également de sérieux problèmes à une majorité ancrée à droite.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.