L'opprobre

En ces temps où l'on reprend conscience de la violence raciste de notre société, où tous les « barrages » entre une droite acculée par Macron et une extrême-droite décomplexée tombent, et où la question de l'expression publique banalisée de la haine envahit les rédactions parisiennes, il me semble utile de revenir sur un épisode récent de ma vie réticulo-sociale.

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Ces dernières semaines, un tout petit mélodrame s'est déroulé sur Twitter : certains, s'apercevant tout à coup qu'ils étaient "bloqués"(1) par David Dufresne, se sont souvenus d'un message que j'avais publié en août, en réponse à ses interrogations.

J'y expliquais qu'en effet, comme un ami le lui disait, je bloquais une très longue liste des comptes de "fachos, gros cons et kheys(2)" qui pullulent et polluent ce réseau social en rivalisant de bêtise, de haine et de provocations. Et que je partageais cette liste avec ceux qui me faisait assez confiance pour utiliser mes propres critères de blocage.

Comprenant que David Dufresne venait de décider d'utiliser "la liste de Chemla", ces charmants individus se sont alors livrés à leurs jeux préférés : la chasse à l'homme et le harcèlement.

Non contents de dénoncer ce qu'ils considèrent comme du « fichage » illégal (car politique(3)), et de me menacer de poursuites judiciaires et d'une saisine de la CNIL (ce qui est leur droit le plus strict), ils ont - évidemment - multiplié les insultes publiques à mon égard(4), mais aussi attaqué tous ceux qu'ils soupçonnaient d'utiliser la même liste, menacé (en privé et en public) de "monter à Paris" pour m'expliquer la vie, menacé de boycott ou de représailles les entreprises et associations avec qui j'ai l'honneur de travailler, et publié à mon sujet quelques horreurs (évidemment antisémites) sur quelques sites web comme le site illégal "democratie-participative" de sinistre renom.

Et j'en passe (beaucoup).

Bref. Je ne suis pas spécialement solide, mais ayant déjà subi le même genre de déferlement haineux à l'époque du Web préhistorique(5) j'ai, disons, la "chance" d'avoir appris à encaisser sans (trop) en souffrir, et ces charmants individus se sont rapidement lassés de ce harcèlement sans effet tangible (je n'ai ni cessé d'utiliser Twitter, ni de partager ma liste, ni même porté plainte).

Mais tout ceci, je crois, peut nous apprendre quelques choses.

D'abord à moi-même, bien sûr : s'il ne fait aucun doute que j'ai le droit de "bloquer" qui je veux, le fait d'exporter cette liste sur un site tiers (pour en partager plus facilement le contenu avec d'autres) est à la limite de ce que permet la loi et l'avis - sur ce point - de la CNIL me semblerait tout à fait bien venu. Et en tout état de cause le fait de rendre son accès public (il ne l'est plus) - même si ce n'était pas prévu - était certainement une erreur(6).

Mais aussi - peut-être - à nous tous.

Car, je le crois, l'extrême violence de leurs réactions montre une toute aussi extrême sensibilité à quelque chose que notre société semble avoir un peu oublié : l'opprobre.

Le seul fait d'être "bloqué" par un illustre inconnu tel que moi ne mérite évidemment pas une réaction de ce niveau, et ceci même si des gens plus connus choisissent de partager mes choix. Il faut donc chercher ailleurs pour expliquer cette violence, et je crois, profondément, que c'est du côté du rejet public que se trouve la réponse : si ces gens prennent plaisir à afficher publiquement leur haine de l'autre, ils ne supportent pas d'en subir les conséquences.

Et pour faire de la psychologie à deux balles, je dirais que l'usage du mot "décomplexé" (quand ils parlent de leur pensée) montre justement qu'en réalité ils ont bel et bien conscience qu'ils méritent le ban, et que seuls l'effet de meute et la protection (imaginaire) du pseudonymat ou de l'environnement "virtuel" de l'ordinateur leur permettent d'émettre en public des opinions qu'ils seraient bien incapables, dans leur très grande majorité, d'assumer face à face.

Mais que quand le ban devient tangible, alors le déni disparaît. En déclenchant la violence.

Pour moi, une société n'est pas, ne peut pas être, ne sera jamais une simple addition de haines particulières. Et un réseau "social" ne doit pas l'être non plus. En "bloquant" les "mal-pensant", ou en dénonçant Zemmour et d'autres comme les faiseurs de haine qu'ils sont, il n'est pas question de censure, mais bel et bien d'opprobre.

Et sur ce point chacun de nous peut, à son échelle, agir.

En nous détournant de nouveau, au quotidien, de ceux de notre entourage qui affichent leurs racismes, en cessant les sourires de complaisance, en brisant le silence qui peut parfois se faire complice, en refusant leur "amitié" sur les réseaux sociaux, ou en les bloquant... il n'est pas question du rejet de leurs personnes, mais seulement du fait qu'ils osent l'insupportable. Il est question de marquer le rejet social des idées qu'ils portent en leur faisant porter publiquement la honte qui n'aurait jamais dû leur permettre d'exprimer le déchet de leurs peurs. De marquer leur bêtise du signe de l'ignominie, pour qu'ils ressentent, dans leur chair, que leurs idées ne doivent pas être celles de la société dans laquelle ils vivent.

En faisant en sorte qu'ils se sentent rejetés, repoussés du lien social, dès lors qu'ils affichent leur haine de l'autre, on ne change ni ce qu'ils pensent, ni ce qu'ils sont. Mais on peut, sans doute, faire comprendre aux plus jeunes, aux plus faibles, que suivre ce chemin de haine ne peut que les mener, eux aussi, au rejet. Ce n'est pas la panacée face au fascisme assumé de quelques têtes de listes, mais c'est au moins un moyen d'éviter qu'elles se multiplient sans réaction.

Un moyen de renvoyer la parole de haine dans l'ombre des caves crasseuses qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

Ça ne va pas sans s'attirer quelque rancune, bien sûr...

Mais c'est aussi comme ça qu'on refait société plutôt que fracture et sécession.

 


  1. Il est possible, sur Twitter, de "bloquer" un autre compte : ce faisant son utilisateur ne peut plus lire ce que l'on publie, et ce qu'il publie n'apparaît plus dans ce qu'on peut lire.
  2. Les membres du forum de discussion pour les "18-25" du site jeuxvideo.com se nomment entre eux les "kheys". Ils sont notoirement infiltrés par l'extrême-droite, qui y trouve un terrain de propagande facile, et se sont fait une spécialité des mèmes fascistes et du harcèlement en meute de ceux qu'ils considèrent comme leurs cibles.
  3. Le journaliste de Checknews qui a eu accès à ma liste a pu vérifier qu'on y trouvait un peu de tous les horizons politiques, tant la haine et la bêtise n'est pas limitée à l'extrême-droite de l'échiquier politique (même si elles s'y concentrent) : https://www.liberation.fr/checknews/2019/09/24/est-il-vrai-que-des-journalistes-se-partagent-un-fichier-des-36-000-personnes-a-bloquer-sur-twitter_1753031
  4. Plusieurs centaines de messages, hélas pour eux sans effet, puisque par définition invisibles depuis mon compte : je n'en ai eu connaissance que parce que j'ai reçu une alerte de Twitter m'informant que je recevais un grand nombre de notifications.
  5. J'ai été, comme d'autres, la cible de Joël Sambuis et de son "sos-racaille" au tout début des années 2000 (https://transfert.net/d59).
  6. Pour les juristes, l'exception domestique de la loi de 1978 et « l'intérêt légitime » du RGPD me permettent au moins l'usage privé de cette liste.

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