Hadopi, assez ! Revenons sur terre (lettre ouverte aux artistes)

Non, non, ne vous inquiétez pas, je ne vais pas encore une fois parler de ce délire mort-né et perdre du temps à analyser son retoquage au Conseil Constitutionnel. Je voudrais plutôt revenir sur ce qui semble être un fait acquis (que ce soit pour les tenants ou les opposants à cette loi) : la rémunération des artistes face au piratage.

Non, non, ne vous inquiétez pas, je ne vais pas encore une fois parler de ce délire mort-né et perdre du temps à analyser son retoquage au Conseil Constitutionnel. Je voudrais plutôt revenir sur ce qui semble être un fait acquis (que ce soit pour les tenants ou les opposants à cette loi) : la rémunération des artistes face au piratage.

 

Il y a quand même une sacrée hypocrisie qui sous-tend tout ce débat: d'où que vienne l'opinion, il s'agirait dans tous les cas de sauvegarder le revenu des artistes floués par le téléchargement illégal. License globale contre coupure d'Internet, taxes sur les opérateurs contre mécénat, dans tous les cas on cherche à faire payer (dans un sens du terme ou l'autre,peu importe) les "pirates".

 

Mais pourquoi ?

 

Un fait: aucune étude indépendante (des majors ou des distributeurs) n'a jamais pu établir de lien entre piratage et baisse des ventes. Dans le pire des cas ce phénomène ne change rien, dans le meilleur on s'aperçoit qu'en réalité les plus grands pirates sont aussi les plus grands acheteurs.

 

A aucun moment les artistes n'ont perdu le moindre centime à cause du P2P.

 

C'est même plutôt l'inverse.

 

Il faudrait quand même une bonne fois pour toutes le dire et le redire !

 

L'économie numérique a ses lois, infrangibles et sur lesquelles toutes les législations nationales ne pourront que se casser les dents.

 

La principale d'entre elles, c'est la disparition des intermédiaires. Du producteur au consommateur, c'est la règle d'Internet. Et créer des taxes sur les échanges de données ne servirait à rien d'autre qu'à faire survivre artificiellement des organismes en mort clinique: j'ai nommé les majors et les distributeurs.

 

Oh, on peut faire un peu de prospective si on veut: j'imagine très bien qu'une économie de la sélection se mette un jour en place, comme pour les radios, et que des sites spécialisés sur un type de musique ou un autre se développent un jour, à l'instar des radios musicales, pour faire un tri dans une offre devenue foisonnante parce que ne souffrant plus de la sélection des maisons de disques. Financés par la publicité ou l'abonnement, faisant payer la valeur ajoutée de la sélection humaine, ils permettront pourquoi pas de rémunérer les artistes ainsi choisis.

 

Au moins, un tel modèle respecterait ce qui ne peut plus être changé: la dématérialisation des contenus implique la disparition des fabricants et des vendeurs de contenants. Un fait simple. Irréfutable, même si l'argent qu'ils ont amassé durant des années leur permet temporairement de faire pression sur les politiques pour retarder (un peu) leur inéluctable disparition.

 

Mais ce n'est pas vraiment mon propos.

 

Imaginons un auteur de musique, et choisissons le cas le plus extrême possible: disons qu'il faut à cet artiste théorique dix ans de travail incessant pour créer un album et que, compte tenu du fait qu'il ne travaille pas seul, ce travail coûte 15000 euros par mois.

 

Il faudrait donc que, d'une manière ou d'une autre, la société le rémunère à hauteur d'environ 2 millions d'euros pour le travail que cet album a représenté.

 

Ca semble normal, et puisque nul ne nie la place importante de l'artiste dans la société, il faut bien qu'il puisse vivre de son travail.

 

Mais voilà: comme je le signalais dans un autre billet, 2 millions d'euros c'est à peu près ce que touche un Johnny Hallyday chaque année.

 

Dans une société qui cherche à réduire l'écart entre les plus riches et les plus pauvres, où l'on commence à chasser les parachutes dorés, je trouve ces montants indécents. Suis-je le seul ?

 

Mais si seulement ça s'arrêtait là.

 

Un jour ou l'autre, l'idole des jeunes disparaîtra. Mais l'obole qui lui était versée de son vivant chaque année continuera à être versés à ses ayant-droits. Pendant 70 ans.

 

Pourquoi ? Quelle est la justification d'un tel modèle économique ? En quoi le travail du maçon qui construit une maison est-il si différent qu'il n'aie pas droit, lui aussi, à des royalties pour toute utilisation future de son oeuvre jusqu'à 70 ans après sa mort ?

 

Je dis, j'affirme, que - s'il n'est pas question de remettre en cause la notion de droit patrimonial d'une oeuvre - il serait grand temps par contre de revenir un tant soit peu sur les méthodes utilisées aujourd'hui pour rémunérer le travail d'un artiste.

 

Qu'il dispose de son oeuvre à son gré: fort bien. Qu'il en maîtrise la diffusion: excellent. Qu'il touche du fric sur chaque utilisation de son oeuvre une fois celle-ci (plus que) largement rémunérée: pourquoi ?

 

Aujourd'hui, voici comment les choses se passent pour la très grande majorité des artistes: la SACEM touche l'argent des concerts, celui des ventes d'albums, celui des passages télévisés et radiodiffusés, celui des chorales (eh oui). Plus une taxe sur tous les supports physiques vierges (CD, DVD, cassettes, VHS...) existants. Et j'en oublie certainement. Pourquoi pas une taxe quand on chante sous sa douche.

 

La "license globale" viendrait en sus, donc, pour équilibrer un manque à gagner (qui n'existe pourtant pas) dû au peer to peer.

 

Ensuite, en fonction du nombre de diffusions, l'argent est réparti entre les membres (moins une petite centaine de millions d'euros par an pour ses frais de fonctionnement, quand même, il faut bien vivre).

 

Ce qui fait que plus un artiste est connu, plus il est diffusé, plus il gagne. Une sorte de prime à la popularité (ce qui explique entre autre la fabrication de célébrités des Star'ac et autres). Ca semble logique.

 

Logique ? A voir. Et c'est là le fond du problème à mon sens: ce système peut sembler juste, mais force est de constater qu'il ne l'est pas.

 

Quelques artistes gagnent (ainsi que leurs enfants, et petits-enfants) des millions d'euros par an alors que d'autres sans doute tout aussi talentueux et utiles à la société mais n'ayant pas eu la chance d'être connus végètent avec bien moins qu'un SMIC.

 

Ces gens font le même métier. Le même travail.

 

On peut comprendre qu'un maçon mieux connu qu'un autre ait plus de chantiers et (donc) gagne plus que son concurrent, mais en contrepartie il fournit plus de travail. Quel travail un artiste fournit-il lorsqu'une copie de sa musique est échangée sur Internet ? Aucun.

 

On peut aussi supposer - il faut bien se baser sur quelque chose - que la popularité d'un artiste joue sur sa rémunération.

 

Mais avec de telles disparités ? Nulle part ailleurs que dans le milieu artistique de telles différences de ce qu'il faut bien appeler un salaire ne serait accepté. Ni acceptable.

 

Alors, par pitié, un peu de retenue mesdames et messieurs les artistes (connus, ça va sans dire) qui se sont déclarés favorables à HADOPI. Vous êtes des privilégiés parmi les privilégiés, des nantis parmi les nantis, vous continuez à gagner de l'argent sur un travail déjà largement rémunéré depuis des années, vos enfants continueront de gagner de l'argent sans rien faire, et vous osez venir pleurer dans les chaumières sur votre pseudo manque à gagner ?

 

C'est indigne.

 

J'attends, moi, de vous voir vous battre non pas contre ceux qui vous aiment et vous écoutent mais contre ceux qui vous plument sans autre raison que de voir perdurer des professions destinées par nature à disparaître. J'attends, moi, de vous voir vous battre pour une plus juste répartition des sommes perçues par les sociétés d'auteurs. J'attends d'ailleurs que vous vous révoltiez contre le mode de vie somptuaire de ces sociétés d'auteurs.

 

Et j'espère qu'un jour vous aurez assez d'honnêteté et de conscience pour limiter la durée de votre droit d'auteur à quelque chose de socialement acceptable, fut-ce au prix pour vos enfants d'être - les pauvres - obligés de travailler pour vivre. Par exemple en fixant un montant limite à partir duquel vous vous considèrerez comme ayant été assez payé pour une oeuvre afin qu'elle passe dans le domaine public. Ce ne serait que justice.

 

Il est grand temps qu'une véritable réflexion s'engage sur ces sujets là et qu'on cesse de considérer le modèle actuel comme intouchable et indiscutable.

 

Et, par pitié, cessez de vous plaindre et tâchez d'écouter un peu, par exemple, ceux qui n'ont pas la chance d'être aussi connus que vous et qui - eux- défendent le peer to peer et Internet comme moyen de se faire connaître plutôt que comme un danger.

 

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