Prenons un ministre (au hasard: Bernard Cazeneuve) et décodons pas-à-pas son discours.

L'acte est utile, vraiment, et chacun devrait s'y essayer - avant ses 50 ans - tant la pensée de nos élites est éclairante lorsqu'on prend le temps de l'étudier correctement.


C'était hier mardi 12 mai, à 17h, devant le Sénat, et voici ce qui fut dit:

Si nous ne sommes pas capables - par des moyens ciblés, extrêmement ciblés - de détecter les comportements sur Internet de ceux qui utilisent Internet pour dissimuler leur tentation ou leur volonté de commission d'actes terroristes, alors comment pouvons-nous protéger les français ? Et je pourrais comme ça multiplier sur chacune des techniques les exemples qui témoignent du fait que là, on a voulu laisser à penser qu'il s'agissait d'un dispositif de surveillance de masse: au contraire il s'agissait de la mobilisation - à des fins antiterroristes - de technologies particulières, permettant le ciblage de ceux que nous devions suivre, précisément parce que le gouvernement s'est refusé, pour des raisons éminement politiques, juridiques, de fond, de conviction, à mettre en place pour protéger les français des techniques de surveillance généralisée.

Oui, il a dit ça d'une traite. C'est un métier. C'est ce qui rend si difficile pour nous, pauvres mortels, la compréhension intime de la pensée ministérielle, et si utile l'exégèse de son discours.

Que voici.

Passons sur l'introduction, fort classique au demeurant, qui met en place la peur, l'incertitude et le doute ("FUD") pour justifier la suite: on sait depuis toujours qu'il est facile de faire admettre n'importe quoi à une population qui tremble, et nos ministres sont des maîtres en ce domaine.

Notre gouvernement va donc, par cette loi, "protéger les français" de "ceux qui utilisent Internet pour dissimuler  leur tentation ou leur volonté de commission d'actes terroristes". On pourrait s'amuser du fait que, quelques minutes à peine avant ceci, le même disait - à la même tribune - que son texte n'était ni circonstantiel ni basé sur l'émotion, mais relever les contradictions d'un politicien est un acte vain, digne de Sysiphe et donc indigne de nous.

Non: contentons-nous de relever que, pour "protéger" d'un côté, il faut "détecter" de l'autre.

C'est fondamental.

La loi veut "par des moyens extrêmement ciblés", "détecter des comportements sur Internet", "afin de cibler" (une seconde fois) "ceux que nous devions suivre".

Oublions le lapsus qui fait employer le passé ("devions") pour une technique non encore votée : il va de soi qu'un ministre ne saurait proposer une technique qu'il n'aurait pas déjà testée. Mais réfléchissons: s'il s'agit de "détecter des comportements" précis, il faut nécessairement pour celà regarder le comportement de tous !

Et c'est là que tout se joue: ce que nous dit Bernard Cazeneuve, c'est que "pour ne pas mettre en place des techniques de surveillance généralisée", le gouvernement "pour des raisons politiques, juridiques, de fond et de conviction", doit surveiller la totalité des comportements sur Internet, pour y détecter qui seront ensuite surveillés, mais cette fois de façon ciblée.

En informatique, on pourrait appeller ça un algorithme récursif.

En politique on appelle ça un gros mensonge bien enrobé.

Mais nous ne sommes que des amateurs.

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